Espontáneos

 

 

 

Lorsque Marcelo Edwards m’a proposé d’intervenir à ces journées, j’ai tout de suite accepté. Leur thème est important pour la psychanalyse aujourd’hui. En même temps je ne savais pas à partir de quoi j’allais poser mes questions. C’est le hasard d’une lecture qui m’a fourni mon point de départ. Je vais partir d’une nouvelle écrite en français par Magali Duru, mais le titre de cette nouvelle est en espagnol. Ça s’appelle : a cuerpo limpio, et c’est publié dans un recueil qui lui aussi a un titre espagnol : Corrida de muerte.

Avant de vous présenter cette nouvelle, je vais prendre quelque précautions. Elle a un thème taurin, et sans doute certains se demandent ce qui me fait partir de là. Je ne pense pas que la tauromachie fasse l’unanimité parmi les psychanalystes, pas plus que dans la société toute entière. À Barcelone elle a, dans les dernières années, provoqué diverses polémiques. Je ne me situe pourtant pas dans la provocation. Pour ceux à qui ça évoquera quelques chose, je dirai que certaines choses me tiennent assez à cœur pour m’avoir fait faire spécialement le voyage de Barcelone le 17 juin 2007.

Ce n’est pas l’essentiel. Ce qui compte davantage, par rapport à ce que j’ai à vous dire, c’est qu’une certaine littérature taurine peut véhiculer des questions qui concernent la filiation, et que ce n’est sans doute pas par hasard. Mais il  faut que je prenne encore une précaution. Cette littérature, ce n’est pas forcément de la grande littérature. La nouvelle dont je vais parler pourrait même paraître mélodramatique. Mais son côté assez direct permet d’aller rapidement à certains thèmes qu’elle met en avant. Et il se trouve que ces thèmes nouent de façon assez intéressante des questions de fond, comme celle de la fonction paternelle, et des questions qui sont relatives aux transformations contemporaines des discours sociaux, et à leurs effets sur le sujet. Disons en tout cas que cette nouvelle me servira de métaphore pour faire entendre certaines des choses que j’ai à dire.

 

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La nouvelle « A cuerpo limpio » comporte plusieurs narrateurs successifs, qui parlent tous à la première personne.

Le premier est Philippe Maistral, chirurgien dans une petite ville de France, Béziers.Voici sa première phrase, la première phrase de la nouvelle : « J’ai failli le jeter deux fois ce billet ». Il a en effet reçu par la poste, de façon anonyme, et sans aucun mot d’accompagnement, un billet de corrida. Il a failli le jeter. D’ailleurs il n’a jamais mis les pieds dans une arène. Quelques phrases indiquent cependant que la date de la corrida, le 10 juin, n’est pas indifférente pour lui.

Second narrateur : Manuel Lescorbas. Il n’a pas une très grande importance. Il est à la corrida. Il parle d’un vieux bien conservé, qui est arrivé en retard, qui a cherché sa place avec l’air de quelqu’un qui n’a pas l’habitude. Nous devinons qu’il s’agit de Philippe Maistral. Et puis Manuel Lescorbas parle de la corrida. Il y a entre autres un matador qui est assez nul. Et à un moment, brusquement, Manuel Lescorbas entend un cri de femme : « Thomas, non ! ». Et au même moment il voit un jeune qui se lève de sa place et se précipite dans l’arène. Il présente au toro une cape arrachée au passage. C’est ce qu’on  appelle un espontáneo. Quelqu’un qui essaie d’attirer sur lui l’attention, avec l’espoir que cela favorisera son rêve d’être un jour torero.

Très vite désarmé ce jeune homme reste devant la bête. Il affronte le toro les mains vides, a cuerpo limpio. Il se fait encorner. Au même moment le vieux bien conservé, Philippe Maistral, s’effondre, victime d’un malaise cardiaque.

Troisième temps. Là le narrateur n’est autre que l’espontáneo. Il s’appelle Thomas Lescure. Il voudrait devenir torero et il parle de la façon dont il s’y prépare. Il a cependant l’impression qu’il y a, entre ce désir et lui, un intervalle infime. Comme si ce désir n’était pas tout à fait le sien. Et c’est sans doute cet intervalle qui l’a jusqu’à présent protégé de l’envie de se jeter dans l’arène en espontáneo. Qu’est-ce donc qui l’a poussé aujourd’hui ? Ce n’est pas la nullité du matador qui toréait. C’est plutôt un siège vide, juste devant sa mère et lui. Sa mère semble avoir beaucoup regardé ce siège vide. « Alors cette place vide, je ne sais pourquoi, mon regard aussi y revenait toujours, comme à une tentation, et ça a fini par arriver. Quelqu’un qui n’était pas moi a grimpé sur le siège vide, a sauté de là dans l’escalier, puis sur le sable de l’arène ».

Acte suivant. C’est toujours Thomas Lescure qui parle. Il a eu beaucoup de chance. Il va s’en tirer. Mais dans l’infirmerie où il a été conduit il voit qu’on amène un vieil homme. Il s’agit évidemment de Philippe Maistral. Et celui-ci, après lui avoir posé diverses questions, lui explique ce qui le pousse à lui parler. Il y a dix-huit ans jours pour jour, un 10 juin, il a eu à soigner, aux arènes, un espontáneo. Il a d’abord regardé sa blessure, très grave. Ce n’est qu’ensuite qu’il a regardé son visage. Et il s’est mis à trembler. Il s’agissait de son fils.

Philippe Maistral avait opéré mais n’avait pu sauver son fils. Et il enchaîne. Sa femme l’avait quitté quand l’enfant avait 8 ans. Elle avait emmené leur fils à Barcelone. L’enfant avait retrouvé son père à 14 ans. Et à cet âge-là il voulait devenir torero. Mais quand il avait parlé de cela à son père, celui-ci ne l’avait pas pris au sérieux. Il avait toujours pensé que ce garçon brillant lui succéderait. Il avait même acheté pour lui un hôtel particulier avec l’idée d’en faire une clinique. Or quelques jours avant ses dix-huit ans, qui tombaient un 10 juin, son fils lui avait dit que pour cette date il ne souhaitait aucun cadeau particulier. Il voulait seulement que son père l’accompagne aux arènes, qu’il tente de comprendre sa passion, ne serait-ce qu’une fois. D’autant que lui, au fond, il n’était pas sûr de sa vocation.

Il était donc prêt à entendre l’avis de son père, il avait acheté une place pour lui, et lui avait fait promettre de venir. Mais le jour de la corrida Philippe Maistral, qui avait négligé de s’en occuper, était de service à l’hôpital. Et alors : « Si je n’avais pas été capable de lui donner une seule après-midi, il n’allait pas me sacrifier sa vie (…) Et il s’est jeté dans l’arène ».

Dernier temps. La mère de Thomas arrive. Elle s’appelle Madeleine Bressac. Elle voit le vieil homme, lui demande ce qu’il fait ici. « J’ai eu un malaise à la corrida ». « Ce n’est pas possible. Si vous y étiez venu vous auriez été assis près de nous. C’est moi qui vous ai envoyé le billet. Mais Maistral ne sachant qui le lui avait envoyé, avait préféré acheter un autre billet.

Et puis les informations vont se bousculer. Madeleine était l’amie du fils de Maistral. Quand celui-ci est mort, elle était enceinte de lui. L’espontáneo vivant, celui qui a été blessé cet après-midi là, est le fils de l’espontáneo mort dix-huit ans plus tôt. C’est ainsi le petit-fils du chirurgien. Mais elle a tout dissimulé à celui-ci. Elle le haïssait, elle le tenait pour responsable de la mort de son amant. Et elle a épousé un autre ami. Ainsi le petit aurait un père.

Cependant, comme son fils ne porterait pas le nom de son vrai père, comme sa vraie filiation resterait secrète, elle lui a donné le prénom de son géniteur. Thomas. Thomas II succède, sans le savoir à Thomas I. Depuis Madeleine s’est séparée de l’homme qu’elle a épousé, et elle cherche à reprendre les choses autrement.

            Dernier acte. Narrateur : Philippe Maistral. Son petit fils est sauvé. Mais il  restera fragile. Il ne pourra jamais toréer. Il lui donne le billet qu’il n’avait pas utilisé dix-huit ans auparavant. De chagrin et de rage il avait jeté tout ce qui appartenait à son fils. Ce vieux billet est-ce donc tout ce que Thomas aura de son père ? Non. Car Madeleine avait su, avant la corrida où son amant était mort, qu’il envisageait sérieusement de devenir médecin, et lui avait offert une trousse de dissection. Et a présent la voici entre les mains de ce garçon.

 

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Sur le récit de cette nouvelle, je pouvais difficilement être plus court, parce que, dans ce que j’ai à en reprendre, beaucoup d’éléments comptent. La configuration que je vous ai présentée est plus complexe qu’il pourrait sembler.

Tout d’abord vous avez tous vu la place qu’a la question de la filiation dans cette nouvelle. C’est là dessus qu’il faut bien dire, même brièvement, que ce thème est assez logique dans une nouvelle taurine. Parce que la corrida elle même, avec ses valeurs de courage et d’honneur, renvoie à une problématique phallique. Ça va beaucoup plus loin que l’idée d’une fidélité à une tradition.

En même temps je pense que, dans cette nouvelle, les valeurs phalliques et le questionnement sur la filiation sont articulées à des éléments qui illustrent notre modernité. Dans l’argument des journées, il est question des différents types de situation, multipliés par la modernité, qui transforment la famille traditionnelle. L’enfant qui vit dans une famille monoparentale, l’enfant adopté, l’enfant produit par les diverses formes de la procréation médicale assistée, posent chacun des questions particulières auxquelles nous sommes confrontés comme analystes. Ici apparemment, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Nous pouvons cependant penser que Madeleine Bressac est bien une femme de notre époque. Quelles que soient ses raisons elle n’a pas hésité à dissimuler une filiation, à tenter de l’effacer.

Faut-il dire alors qu’elle s’est installée dans une toute puissance maternelle, jugeant, toute seule, de ce qui serait bon pour son fils ? Ou alors pouvons nous estimer qu’il reste en elle une sorte de nostalgie de la transmission symbolique, de la filiation, puisqu’elle a voulu donner au fils le prénom du père ? Et puisqu’elle envoie ce billet au grand-père ? Vous me direz que nous ne le saurons jamais, puisque nous ne l’avons pas sur notre divan. Mais je vous ferai remarquer qu’assez souvent, dans nos cures non plus, nous ne pouvons pas trancher par rapport à des questions de ce genre. Ou, mieux, il convient de ne pas trancher, de ne pas enfermer l’analysant dans un jugement définitif. L’analysant, même celui qui par exemple semble dénier la filiation où il s’inscrit, reste souvent divisé sur ce point, et ce n’est pas l’analyste, évidemment, qui va lui rendre les choses encore plus difficiles, en ne voulant pas voir cette complexité.

Par ailleurs, si on analysait cette mère de fiction comme on ferait d’une mère réelle, on pourrait dire qu’elle a sans doute fait passer quelque chose du désir du père. Si Thomas II ressent qu’il y a un intervalle infime entre lui et son désir, c’est que son désir, sans qu’il le sache, c’est le désir de son père. Sa mère l’a sans doute amené de ce côté là même si évidemment elle peut ensuite en avoir peur.

Remontons cependant à la génération précédente. C’est sans doute là que les choses sont les plus intéressantes, avec ce qu’a produit, apparemment, la séparation du couple parental. Toute séparation de couple n’a pas, évidemment, des effets catastrophiques pour l’enfant. Mais ici le fils n’a pas vu son père durant de longues années. En fait, je ne vous l’avais pas dit pour ne pas trop allonger, il avait trouvé un autre référent, le grand-père maternel, qui était un ancien picador. Seulement cela l’avait mis en porte-à-faux par rapport à son propre père. Et celui-ci n’avait plus pu s’y retrouver.

Disons que Philippe Maistral a un idéal patriarcal. Il attend de son fils qu’il reprenne ses goûts, ses idées, ses biens. Et quand celui-ci ne répond pas exactement comme il voudrait il est agacé, il se désintéresse de son fils. Il ne sait pas entendre une sorte d’appel au père qu’il y a dans l’offre du billet Évidemment le fils est un fils de notre temps. Il n’entend pas obéir, purement et simplement, à la loi du père. Mais en lui offrant le billet il lui laisse une place, et le père ne sait pas l’occuper. Cette place laissée vide, elle est bien sûr représentée par le siège vide près de Thomas I, avec une répétition de la place vide près de Thomas II. Disons que c’est quand la place du père reste vide que le fils est contraint à tenter d’inventer son destin tout seul, d’une façon qui bien souvent est particulièrement risquée, parce qu’il est plus dangereux de se jeter dans l’arène devant un taureau de quatre ans que de commencer à s’exercer, dans un lieu approprié, avec des vachettes ou des becerros.

Vous voyez que j’en viens à mon titre. Espontáneos. À mon avis une des grandes conséquences de la modernité, c’est de faire de nous des espontáneos. Faute de référents qui tiennent le coup nous pensons qu’il nous faut tout inventer. Nous voulons être « spontanés ». Nous récusons tout maître. Mais jusqu’à quel point ? Peut-être pourrait-on concevoir un autre rapport à ce que peuvent nous apprendre nos aînés. Où un autre rapport à ce que nous-mêmes nous pouvons transmettre. Un rapport qui ne consiste ni dans une fidélité « à la lettre », ni dans une récusation. Autrement dit, s’il est vrai que le rapport aux détenteurs d’un savoir a changé, est-ce que cela doit nécessairement faire de nous des êtres qui auraient à tout réinventer ?

Et puis bien sûr, en ce qui concerne la question du père, on croit souvent que les psychanalystes regrettent le temps du patriarcat. À mon sens ce n’est pas cela. Bien sûr il y a un déclin nécessaire du patriarcat. Mais est-ce que cela invalide le père qui nomme, le père auquel l’enfant s’adresse, et qui peut-être aujourd’hui a d’abord à l’écouter. Ecouter son fils ça n’empêche pas, tout de même, de lui dire ce qu’on a à lui dire. Faute de temps j’en resterai là.