Contre une psychanalyse
« incestueuse »
Silvia Lippi
Le problème de la transmission de la psychanalyse et de la filiation
dépend aussi de l’attitude qu’on a envers sa doctrine, autrement dit par la
façon avec laquelle se met en place le transfert de travail[1].
Les
psychanalystes disent, au sujet du « savoir psychanalytique » –je ne
parle pas, évidemment, du savoir dans la cure–, qu’il s’agit d’un
« non-savoir », un savoir nouveau, un savoir anti-philosophique et
anti-médical. Mais on a parfois l’impression que le savoir dominant de la doxa
est accepté sans aucune interrogation. Le savoir psychanalytique se réduit
souvent à des commentaires plus ou moins érudits[2] ou
alors, il peut prendre l’aspect d’une croyance. La foi en la doctrine
psychanalytique peut devenir si forte que, lorsqu’on diverge de ce qui a été
dit et approuvé auparavant, on a vraiment l’impression d’avoir commis une violation
de la loi : la loi du père. La parole d’un père, on le sait bien, peut prendre
la valeur d’une loi. Et le psychanalyste s’autorise difficilement à s’écarter
de la doctrine des pères élus. D’après Jean Clavreul, les associations de
psychanalyse ressemblent parfois à des églises[3], et à
l’église, les hérétiques risquent de se faire expulser.
L’amour
inconditionné (et ambigu) envers les pères de la psychanalyse entraîne le sujet
dans la culpabilité dès qu’il enfreint leur parole. L’infraction à la loi du
père à travers la « transgression » du savoir constitué prend la
valeur du meurtre du père, avec tous les bénéfices et dégâts qu’un tel acte
fantasmatique comporte.
Pourquoi ce
meurtre, est-il si difficile à accomplir pour le psychanalyste ? La peur
du meurtre et la culpabilité qui en découle ne sont pas les seules causes à
l’origine de la difficulté à « transgresser » en psychanalyse.
Le meurtre du
père, comme l’explique Freud dans Totem
et tabou, ne donne pas accès à la jouissance, en revanche dévoile la
castration : le père est fantasmatiquement invincible, étant donné qu’il
est devenu un symbole. Paradoxalement, tuer le père fragilise le sujet, la
castration se montre ouvertement à la suite du meurtre : le phallus est
perdu à jamais. Le moi du sujet se retrouve en miettes. Le sujet sent alors le
besoin de se réconforter dans un groupe qui a vécu les mêmes déboires que lui,
les mêmes blessures narcissiques. Parfois, les associations de psychanalyse, à
la manière de l’église, peuvent supporter et donner consistance au narcissisme
estropié du sujet après le meurtre du père.
Un
chef,
est-il vraiment nécessaire –sous la forme d’un
idéal increvable– pour une
société (ou une association analytique) ? Je ne
crois pas. Une société
sans chef n’est pas une société sans
père : il s’agit plutôt d’une
société
où les rapports entre les éléments du groupe et le
père sont passablement réglés.
Le deuil du meurtre du père a pu s’accomplir, le
père existe comme mort. C’est
alors que le doute au sujet des textes fondateurs s’installe, et
l’interprétation et les divergences se
révèlent possibles et constructives. On
ne peut pas se passer du père[4] :
c’est le mécanisme de balancement entre les deux
pères (le père mort et le père vivant) qui peut tomber en panne quand le sujet
se trouve face à un savoir censé être « transgressé ».
Les textes fondateurs sont parfois lus de manière conformiste : c’était notamment le cas de l’œuvre freudienne, avant que Lacan n’entre sur la scène psychanalytique, et n’en propose une nouvelle lecture, vivante et inattendue.
Dans toute
invention du savoir, le sujet est forcément confronté à l’erreur, donc à la
castration. L’avancement du savoir et la transmission de la psychanalyse
passent par l’erreur, l’expérience et l’invention. Une démarche transgressive
peut isoler celui qui s’y risque et risque aussi d’être expulsé de sa chapelle.
C’est ce qui est arrivé à Lacan : « Je fonde –aussi seul que je
l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique– l’École française de Psychanalyse […] »[5]. Le
savoir « transgressif » est un savoir solitaire, et la jouissance qui
en découle est inachevée, imparfaite, défectueuse. (Comme le savoir produit par
le sujet en analyse).
Transgression du savoir constitué : la transgression porte la limite –limite du savoir constitué– jusqu’à sa propre limite. Comme la pensée de Freud qui se réveille ou même, qui se révèle, grâce à l’apport transgressif de Lacan.
C’est dans le Discours de Tokyo que Lacan se réfère aux premiers travaux de Freud sur les phénomènes hystériques, phénomènes explicables, selon Lacan, grâce à des techniques de traduction. L’« infidélité » est au cœur du processus interne de la cure : Lacan insiste sur le terme de « traduction » en spécifiant qu’il ne s’agit pas d’une « transposition ». Traduction à partir du langage, dit-il, en sachant que toute « traduction » est forcément une « trahison ».
Lacan assume son comportement subversif à l’égard du savoir psychanalytique établi par la Société de New York. Il soutient que son enseignement se distingue radicalement de ce qui faisait loi dans l’Association Internationale « où les communications reposent sur des présupposés, sur des principes, sur ce qu’il faut bien aussi appeler des préjugés, c'est-à-dire des jugements fondamentaux qui ne sont jamais discutés »[6]. Et quand il annonce les programmes de l’Ecole française de psychanalyse (texte imprimé pour la première fois en 1965), il déclare : « Seront proposés à l’étude ainsi instaurée les traits par où je romps moi-même avec les standards affirmés dans la pratique didactique, […] »[7].
Si on sort de
l’acception commune du terme, si on donne au mot « transgression » le
sens que lui donne Bataille, la transgression est un excès qui a aussi la
fonction de blocage dans son mouvement. La limite est infranchissable, ou
mieux : elle peut être dépassée, mais la ligne qu’on dépasse est encore la
ligne qu’on retrouve. La transgression n’est plus un forçage, ou une
effraction, comme le soutenait Lacan dans les années 60, mais une action
continue qui s’affirme dans le va et vient entre la limite et l’illimité. Ce
qu’on dépasse ne se perd pas dans le mouvement de la transgression, mais se présente
sous une forme nouvelle : « […] la transgression » dit
Foucault, « franchit et ne cesse de recommencer à franchir une ligne qui,
derrière elle, aussitôt se referme en une vague de peu de mémoire, reculant
ainsi à nouveau jusqu’à l’horizon de l’infranchissable. Mais ce jeu met en jeu
bien plus que de tels éléments ; il les situe dans une incertitude […] »[8].
Transgression et incertitude vont de pair avec l’avancée de la connaissance. Connaissance théorique et connaissance du sujet. Importance de l’incertitude dans le savoir, au lieu d’un appui aveugle et conventionnel sur les connaissances acquises. Incertitude versus confort : « L’Ecole freudienne », c’est Lacan qui parle, « ne saurait tomber dans le tough sans humour d’un psychanalyste que je rencontrai à mon dernier voyage aux U.S.A. “Ce pourquoi je n’attaquerai jamais les formes instituées, me dit-il, c’est qu’elles m’assurent sans problème d’une routine qui fait mon confort” »[9]. Alors pourquoi, aujourd’hui, est-il si difficile de prendre de la distance des « formes instituées » de matrice lacanienne ?
Voyons une autre manière d’aborder la question.
Dans l’Esquisse, Freud introduit le « complexe d’autrui » (Nebenmensch)[10] : pour Freud « L’éveil de la connaissance est dû à la perception d’autrui »[11]. Tout investissement perceptif implique un complexe de neurones, divisé en deux parties : un neurone a, qui reste semblable à lui-même et un neurone b, variable. Freud écrit : « Supposons que l’objet perçu soit semblable au sujet qui perçoit, c’est-à-dire un être humain. L’intérêt qu’il suscite s’explique par le fait que c’est un objet du même ordre qui a apporté au sujet sa première satisfaction (et aussi son premier déplaisir) et qui fut pour lui la première puissance. […]. Le complexe d’autrui se divise ainsi en deux parties, l’une donnant une impression de structure permanente et restant un tout cohérent [das Ding], tandis que l’autre peut être comprise […] »[12]. C’est le « complexe d’objet » (traduction de Lacan du terme Nebenmensch[13]), qui avec ses deux versants, l’un fixe et l’autre variable, donne la possibilité au psychisme de se mouvoir et de s’orienter dans l’ordre symbolique. Tout rapport du sujet avec l’autre, c'est-à-dire avec l’extérieur, comporte une partie qui reste figée —c’est le rapport avec la Chose— et une partie changeante, donc distincte et séparée de cette première Chose immuable. Le psychisme est actif grâce à l’élément variable (b), qui introduit le mouvement, le changement par rapport à l’élément fixe et constant (a).
Le mouvement est infidélité, le mouvement empêche l’inceste. Il est clair qu'une attitude fixe, immuable, fermée, fidèle, plus ou moins incestueuse, ne pourrait qu’égarer la psychanalyse. En revanche, tout changement, qui comporte forcément un ébranlement, contribue à sa transmission et survie.
Importance du changement (kinesis), du mouvement (metabolé). Mouvement qui est altération ou mieux, modification, si nous suivons la Physique d’Aristote[14].
La metabolé se distingue de l’energeia (l’acte accompli). La psychanalyse (comme la science) est un mouvement qui n’aboutit jamais, elle reste « en puissance », pour le dire comme Aristote : en ce sens elle n’est pas energeia, un mouvement qui atteint immédiatement sa fin, une actualisation aboutie, donc finie et complète en soi.
Kierkegaard, dans La Répétition, examine les concepts grecs de kinesis et de metabolé et affirme qu’ils correspondent à la catégorie moderne de « passage ». La « médiation » est le résultat de deux mouvements antagonistes. Or s’il y a mouvement, il y a quelque chose qui se répète, forcément, mais il y a aussi « passage » : donc transgression.
La psychanalyse « incestueuse » –une psychanalyse qui ne se nourrit que d’elle-même– est une psychanalyse qui se base seulement sur l’orthodoxie dérivant d’une prétendue fidélité aux textes « sacrés » (Freud, Lacan). Lacan en revanche proposait dans l’Acte de fondation de l’Ecole psychanalytique de Paris, des « études », dont « la pointe est la mise en question de la routine établie »[15]. C’est la transgression de ce qui a été acquis qui permet son dépassement. Dépassement veut dire « traversée » des connaissances acquises. Il faut l’entendre dans le sens hégélien de Aufhebung, où ce qui est affirmé contient aussi ce qui a été précédemment nié. Comme la transgression chez Bataille, transgression qui inclut aussi la loi qui a été transgressée. Et comme Lacan, qui a « transgressé » la doctrine freudienne, mais qui dans son dépassement la contient.
Lacan montre dans L’envers de la psychanalyse que le discours de la science[16] se rapproche du discours de l’hystérique dans son désir de savoir : l’hystérique veut un savoir nouveau et original qui ne peut se constituer qu’en détruisant un savoir déjà constitué (le savoir du maître). Freud et Lacan (comme Marx, d’ailleurs), selon la théorie des quatre discours de Lacan, sont en effet des « esclaves », vu leur production incessante de travail, mais ils peuvent prendre facilement la position de « maîtres » pour les psychanalystes (comme les chefs d’écoles, ou même l’analyste). La transmission via le transfert, que les psychanalystes revendiquent comme garantie de la « bonne » psychanalyse, peut se révéler similaire à la transmission universitaire.
Toute
transmission du savoir passe bien sûr par un corpus des données déjà acquises,
mais surtout par une « transgression » du savoir des maîtres qui s'inscrit
dans une perspective anti-platonicienne. Dans la paideia, le maître transmet son savoir à l’élève, savoir qui va
avec l’amour (l’élève prend ce qui lui est transmis, mais il ne s’engage pas à
fond). Mais les bons élèves de Socrate, comme les frères de Platon et autres,
ne stimulent pas Socrate : a contrario,
c’est l’anticonformisme d’Alcibiade (Le
Banquet), de Trasymaque (La
République) et de Calliclès (Gorgias)
qui l'inspirent et l’excitent. Et la connaissance avance.
Tromper le maître qu’on aime :
dans la transgression, l’amour est contrarié. A l’amour succède ou se mêle une
part d’infidélité. La psychanalyse ne
doit pas se transformer en grand Autre : c'est l’infidélité à la
psychanalyse qui sauve la psychanalyse.
[1] Pour Lacan, « L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail. » Jacques Lacan, « Acte de fondation », in Autres écrits, p. 236.
[2] Comme les commentaires du texte qu’on fait pendant un cursus de philosophie à l’université, par exemple.
[3]« On jure fidélité à la Vérité révélée et on refuse de s’interroger sur l’auteur de la révélation, Dieu, Marx, Freud ou Lacan ». Jean Clavreul, L’homme qui marche sous la pluie, Odile Jacob, Paris, 2007, p. 204. Voir en particulier le chapitre intitulé « L’église freudienne de Paris ».
[4] D’après Lacan, on peut se passer du père seulement à la condition de s’en servir. Dans le fantasme de la transgression, notamment.
[5] Jacques Lacan, « Acte de fondation », op. cit., p. 229.
[6]
Jacques Lacan, Discours de Tokyo,
inédit. Dans le « Discours de
Rome », Lacan parle d’une
« rupture manifeste en [son] travail des lois du discours académique. » Jacques
Lacan, « Discours de Rome », in Autres
écrits, p. 146.
[7] Jacques Lacan, Acte de fondation », op. cit., p. 230. Souligné par moi.
[8] Michel Foucault, « Préface à la transgression », p. 755. Souligné par moi.
[9] Jacques Lacan, « Proposition sur le psychanalyste de l’Ecole », in Autres écrits, p. 258.
[10] Nebenmensch composé par : Mensch = l’être humain, Neben = à côté, prochain, voisin.
[11] Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », p. 348.
[12] Ibid.
[13] Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, p. 64.
[14] Aristote, Physique, pp. 159-165 (Aristote distingue « changement » et « mouvement »).
[15] Jacques Lacan, « Acte de fondation », op. cit., p. 231.
[16] Science et non scientisme.