« Personne ne sait qu’il est inséré dans le
père »
Fondation
Européenne pour la Psychanalyse
Barcelone,
21-22 mai 2009
Luigi Burzotta
Lacan laisse passer cette phrase à la fin du Séminaire III, Les
Psychoses, comme une énonciation, apparemment séparée de la période qui la
précède et des phrases suivantes, si ce n'était pas parce qu'il conclut, un peu
plus loin, de la façon suivante: « Les journaux disent tous les jours que
les progrès de la science, Dieu sait si c’est dangereux, etc, mais cela ne nous
fait ni chaud ni froid. Pourquoi? Parce que vous êtes tous, et moi-même avec
vous, insérés dans ce signifiant majeur
qui s’appelle le père Noël, cela s’arrange toujours, et je dirai plus, ça
s’arrange bien ».
« Personne ne sait qu’il est inséré dans le père » veut dire
que la structure du sujet part de l'inconscient, où l'anneau qui la maintient
lié est « le père »: c'est le signifiant maître qui ordonne tous les
autres, comme la voie maîtresse est la voie à partir de laquelle se disposent
toutes les autres dans un ordre. Avec cette affirmation, il peut s'avérer
problématique de s'autoriser à parler du père, duquel ou plutôt, à partir
duquel il existe un acte de la parole ordonnée: il faudrait un métalangage,
mais il n'existe pas. Ainsi, nous n'avons pas d'autre choix que de lui tourner
autour avec des mots. Lacan l'a fait continuellement tout au long de son
enseignement, pour arriver à la conclusion que finalement il faut se passer du
père à condition de s'en servir.
Pour l'instant, et à fin de poursuivre avec mes propos, je vais
utiliser une autre phrase, toujours du séminaire III, de Lacan: « Le père
est d’une réalité sacrée en elle-même, plus spirituelle qu’aucune autre, puisqu’en somme, rien dans la réalité
vécue n’en indique à proprement parler
la fonction, la présence, la dominance ».
Permettez-moi de faire allusion à un argument empirique, et par
conséquent, d’une certaine faiblesse, pour illustrer la phrase précédente.
Bien qu'il y ait ici, dans ce congrès, une multitude de pères,
m'incluant moi-même, pour ainsi dire, dans l'exercice, ce n'est pas pour autant
que la fonction du père serait plus facile à isoler.
La fonction du père tel qu'elle a été évoquée dans le paragraphe
précédent est pour chacun de nous liée à quelque chose de non-su, de quelque
façon connectée à la figure du propre père.
Comme conséquence, il y a toujours quelque chose du père qu’on ne peut pas appréhender et qui fait du propre père un inconnu. Par antithèse, il est un fait commun que le grand-père, bien qu'il soit le père du propre père, loin d'être pour le petit enfant un père élevé à la deuxième puissance, résulte être, fréquemment, une figure plus accessible et à la portée de la main, au moins dans l'ordre familial actuel.
Il est connu que dans la famille romaine les choses fonctionnaient de
façon différente, et que le « pater familias » était
précisément, la figure du grand-père qui exerçait une autorité indiscutable sur
les fils, qui à son tour étaient les pères de ses enfants.
Si nous allons plus en arrière dans le temps, passant à travers de la
famille agnatique, comme anneau intermédiaire, nous arrivons à la
« gens » comme vaste agrégation des souches paternelles.
Si nous voulons, en plus, chercher un modèle plus ancien de la famille
patriarcale, nous le trouvons dans le peuple hébreu qui l'a imposé avec force
aux communautés proches.
Le droit romain eut le mérite d'étendre les privilèges moraux du
patriarcat à une immense plèbe et à tous les peuples.
Au fond de ce processus se profilaient les cultes maternels, dont sa
séduction perdurait fortement dans des groupes dans lesquels, peu à peu, le
principe paternel était imposé.
Le privilège de ce dernier consiste, essentiellement, à en réunir dans
la même personne du père, dans la même figure, la fonction répressive et celle
de maître et guide; fonctions qui dans la famille matriarcale étaient
dédoublées, délégant par exemple, l'oncle maternel à la fonction répressive, et
laissant au père s'occuper de transmettre aux fils les habiletés comme la
chasse et autres épreuves.
S'il est certain que les données recueillies par Malinowski dans les
îles nord-occidentales de la Mélanésie sur ce type d'ordre social, d'un côté,
induisent l'observateur à remarquer un équilibre psychique différent du nôtre,
dans un contexte social harmonique avec la notable absence de névrose, d'un
autre côté, ces donnés permettent de constater l'appauvrissement et la
stéréotypie dans le champ des productions artistiques et morales et le manque
d'élan créatif, avec l'absence du complexe d'Oedipe.
Seulement cette dernière donnée, -pour ne pas évoquer les aberrations
toujours présentes dans les sociétés matriarcales-, seulement ce cadre d'une
vie figée et sans perspectives de changement et de progrès, nous mène à
préférer une société qui connaît le drame d'Oedipe et les afflictions de la
névrose, qui dérivent de l'union de la fonction répressive et de celle de la
sublimation dans la figure, unique, du père.
Dans les deux cas, la famille semble être, depuis ses origines, une
institution régulée par un ordre symbolique complexe; complexité dont la forme
actuelle, réduite numériquement au groupe biologique, peut faire perdre de vue,
et ce qui est plus grave, peut nous amener à donner une valeur erronée à cette
réduction comme une simplification de la structure originelle, là où exactement
il ne s'agit que d'une contraction.
Bien que réduite au minimum, la famille reste une structure complexe.
D'un autre coté, la correspondance du groupe biologique avec l'institution
familiale, est une donnée indiscutable de l'observation immédiate et,
peut-être, c'est d'ici que la métaphore de la famille comme cellule d'une plus
vaste agrégation, prenne toute sa force. L'image est suggestive, mais reste
inadéquate pour représenter les multiples types d'intersection entre famille et
société qui, dans une topologie bizarre, change à chaque fois l'intérieur par
l'extérieur.
On peut concevoir en effet que le cercle intérieur de
la famille et l’horizon extérieur du social soient, pour le sujet, noués dans
un rapport complexe tel de former un plan projectif, un objet topologiquement
configuré que seulement le signifiant à double tour de la métaphore paternelle
peut couper en deux. C’est dans cette coupure, dans cet acte qui fait du père
un signifiant opérateur, qu’on peut retrouver le sujet au moment même de
sa disparition: c’est finalement dans cette investiture qu’on peut concevoir le
père réel comme agent de la castration.
S'il est certain qu'un individu qui a réussi est celui qui trouve une
place en dehors de la famille, il est certain aussi qu'il ne peut pas accomplir
cet idéal de réussite sociale s'il ne trouve pas à l'intérieur de la propre
famille l'instance d'une auto exclusion.
Donc, nous pouvons affirmer que la famille qui réussi est celle qui
active, en son sein, à l'intérieur d’elle-même, une force désagrégeante,
presque d'expulsion, si j'ose dire...
Si dans l'image de la cellule évoquée précédemment, nous pouvons
identifier le principe maternel de cohésion, comme celui qui assure l'unité
biologique de la famille, c'est dans la fonction paternelle que l'individu peut
trouver la force qui le projette vers l'extérieur.
L'accès de l'homme à l'univers symbolique arrive avec la succession des
séparations actives qui s'opèrent toujours au prix d'une mutilation.
Ce que l'enfant abandonne avec le sevrage est une partie de soi-même:
le sein appartient tant à la mère qu’à l'enfant, il est ambocepteur, dit Lacan.
Le petit-fils de Freud qui reproduit cette séparation avec le jeu
répété de la bobine, qui attachée à sa main avec un fil, est balancée de
l'autre coté du lit et appelée à nouveau, il accompagne ce geste avec
l'opposition signifiante: FOR-DA. Ce sont deux signifiants qui précèdent la
disparition et la réapparition.
C'est cette précession du signifiant qui convertit le geste dans un
acte.
Ce qui opère ici c'est le signifiant et il le fait chirurgicalement
avec la coupure qui sépare le sujet de l'objet. Le sujet est l'effet même de la
coupure. La fonction du père est précisément celle de devenir un signifiant
opérateur.
L'opération produit un « reste » que Lacan désigne comme
« objet petit a », c’est-à-dire, avec un « a » minuscule,
pour enlever à ce « reste » toute référence à une signification
psychologique, en le réduisant à une fonction purement algébrique.
Ceci nous permet de percevoir comment la famille peut exercer la même
fonction d'objet ambocepteur. Si nous concevons la famille, unité domestique du
groupe, comme un objet indépendant, abstrait par rapport aux unités qui le
composent, nous pouvons donc comprendre comment pour cet objet, il faut aussi
une opération de coupure. Une fois encore, il s'agit d'une partie de soi-même
qui se sépare.
Que l'abandon de la sécurité de l'économie familiale soit la dernière
et définitive séparation dans l'aventure du sujet humain, n'est pas certain. Ce
qui est sûr, c'est que « Tout retour, fut-il partiel, à ces sécurités,
peut déclencher dans le psychisme des ruines, sans proportions avec le bénéfice
pratique de ce retour. Tout achèvement de la personnalité exige ce nouveau sevrage. Hegel formule
que l'individu qui ne lutte pas pour être reconnu hors du groupe familial
n’atteint jamais à la personnalité avant la mort».
Dans cet extrait de « La famille » de 1938, Lacan désigne
avec le terme « sevrage » ce qui plus tard sera élaboré dans la
notion de « castration ».
Oedipe et Nom du Père.
L’Oedipe est le mythe élaboré par Freud comme racine du désir de
l'homme, le Nom du Père est ce qui en extrait Lacan comme principe de la
structure du désir. Le Nom du Père est le signifiant pur de la Loi: « tu
ne désireras pas celle qui a été mon désir »; c'est la demande qui a une
valeur de commandement absolu, de la loi, qui inclut le désir de l'Autre, ce
dont il s'agit dans l'Oedipe. Une demande qui, naturellement, n'interdit pas le
désir du sujet, mais qui l'oblige à en inclure un vide.
Si le désir prend sa structure autour de ce trou, alors il est
identique à la Loi. Le pas nécessaire qui fonde cette relation avec la loi est
une scène aussi dramatique que mythique, la scène imaginaire du parricide.
C'est au-delà de cet assassinat qui se constitue la forme suprême de l'amour.
Toutes les déterminations successives de l'amour ont comme fondement ce trou
originaire.
L'amour
suprême pour le père fait de son trépas la
condition de sa
présence désormais absolue: le père est
fixé dans une espèce de réalité
d'être
comme absent... une réalité qui d'une certaine
manière transcende la réalité
empirique dont je vous parlais tout à l'heure,
c’est-à-dire de celui qui dans
le réel continue à être investi de ce rôle.
Cela veut dire que le père reste fixé comme signifiant, d'autant plus
que la propriété particulière du signifiant est celle d'instituer une présence
sous un fond d'absence. Le père est le signifiant privilégié, le trait unaire
de l'identification: le phallus comme métaphore de l'interdiction.
Ce qui a fait défaut au petit Hans, par exemple, c'est le pouvoir de
produire la jonction du réel, d'un certain moment émergent, le réel de la
jouissance, à ce signifiant de l’interdiction pour produire la métaphore
paternelle. Lorsque Hans se rend compte que par rapport au désir capricieux et
dévorateur de la mère, le père semble
inadéquat, une petite figure trop aimable pour monter dans la scène, aussi
mythique que violente, de l'interdiction, arrivée à ce point, afin de se
dérober de l'abîme qui s'ouvre à ses pieds, il fabrique avec la phobie du
cheval une interdiction réelle.
Celui qui incarne la fonction paternelle doit mesurer le juste
équilibre entre l'exceptionnel et le quiconque, et ceci dans le sens où
n’importe qui est communément appelé à jouer le rôle problématique de celui qui
fait l'exception.
Que celui-là puisse maintenir l'équilibre entre ces deux extrêmes, ça
dépend non seulement de la façon dont lui-même se trouve inséré dans le père,
comme on le dit au début, mais aussi en tant qu’une femme quelconque le lui
consente, en proportion à la manière qu’elle aussi est insérée, c’est-à-dire,
celle qui a la charge de conduire sa descendance vers l'écueil du père. Charge
qui lui dérive de sa propre chance en tant que femme d’habiliter à la fonction
de semblant même, celui qui de soi il ne saurait être à l’auteur.
Pour celui qui exerce cette fonction, il s'agit de maintenir un
équilibre qui se joue tout entier dans le champ du dire, qui réalise ce juste
milieu. Un mi-dire qui maintient le père éloigné de celui qui aurait le dernier
mot, la sentence du « tout » - celle dont Schreber a payé les
conséquences - aussi bien que de ce personnage caduc, rabaissé à la dimension
de frère, pour qui le groupe familial « est réduit à la mère et à la
fratrie ».
Ce sont les cas fréquents du groupe homogène qui aplani l’aspérité à
l’intérieur, celle-ci est envoyée à la marge du cercle familial, d'où va être
érigé le bastion incontournable de l'angoisse.
Quoi qu'il en soit, la figure du Père Noël dont nous parlions au début
est toujours présente; faite de coton et de peluche, il est toujours là pour
nous tous. On ne peut pas détruire un signifiant, il continue à opérer, soit
qu'une Ruth avec son ventre nu vienne à coucher aux pieds de Booz, sachant que
sa gerbe n'est avare ni haineuse, ou bien que quelqu’une décide confier dans le
savoir-faire de la technique: dans les deux cas, ce qu’elle attend c'est qu’à
la fin, le principe de fécondité naturelle soit éveillé. Au fond il y a
toujours Booz qui dort. C'est vrai que si le personnage de la légende,
l'octogénaire Booz, dans les versets de Victor Hugo, dors d’un sommeil trop
léger et ne dors désormais comme auparavant, c'est parce qu'il a rêvé d'une descendance
prospère, il a été visité par son désir, dont sa présence dans le thème ne peut
pas passer inaperçue.
Pendant qu’il sommeillait, Ruth une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle,
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle;
Les souffles de la nuit flottaient sur …
Il me semble qu'ici nous ne pouvons ne pas reconnaître la présence du
désir comme désir de l'Autre, à partir de ce « non savoir » deux fois
répétée.
Dans une de ces nuits enchantées dans lesquelles tous les signes de la
nature sont propices, et Ruth, voyant apparaître dans le ciel la faucille croissante de la
lune du réflexe doré, se pose la question:
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadheth;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillant à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de
l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Dans la faucille retrouvée de
cette façon, Ruth reconnaît quelque chose de sa pertinence. Si la fécondité
naturelle dormait sous la gerbe de Booz, d'un autre coté c'est le propre de la
féminité d'avoir toujours avec soi la faucille d'or de la maternité, en
attendant que la lumière subite se réveille.
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* Traduction de Francisco RENGIFO