Gorana Bulat-Manenti
Complexe de castration dans un choix d’objet d’amour chez
une femme mélancolique
Aux Journées de la FEPP, d’abord à Rome et ensuite à Berlin, j’ai exposé le cas d’une jeune patiente diagnostiquée hystérique par de nombreux professionnels auxquels elle s’était adressée avant de commencer une analyse. En fait j’ai découvert très vite qu’il ne s’agissait pas d’une névrose, mais d’une psychose, puisque cette personne présentait toutes les caractéristiques de la mélancolie. La jeune femme souffrait d’idées suicidaires incessantes, suivies de quelques tentatives dangereuses : elle a essayé de mettre fin à ces jours par électrocution et fut sauvée in extremis. Elle était particulièrement obsédée par l’idée de devenir une putain et ce fantasme se transformait de temps en temps en une activité de prostitution. Dans le travail expliqué à Rome et à Berlin j’ai souligné l’importance de départir une psychose d’une névrose, dans l’intérêt de la conduite de la cure et le maintien du transfert. Le parallèle avec l’héroïne du roman de Josef Kessel, « Belle de Jour » (qui inspira le film de Louis Bunuel) m’a paru frappante : dans ce roman une femme de la bonne bourgeoisie parisienne, sans l’appât du gain d’argent, décide de passer ses après midi dans une maison close et d’offrir ses charmes aux types douteux. Le clivage entre l’objet d’amour et l’objet de désir, dont parle Freud dans « La contribution à la vie amoureuse » lorsqu’il s’agit d’une des modalités de la sexualité masculine, peut donc apparaître aussi dans la vie d’une femme.
Ainsi
en 1910, Freud écrit: « Chez un certain nombre d’hommes la femme chaste et
insoupçonnable, n’exerce jamais l’attrait qui l’élèverait au rang d’objet
d’amour ; seule l’exerce la femme qui d’une façon ou d’une autre, a une mauvaise
réputation quant à sa vie sexuelle, celle dont on peut douter qu’elle soit
fidèle ou digne de confiance. On peut en termes assez crus, appeler cette
condition, l’amour de la putain ». [1] Plus loin il écrira : « Le plus étonnant pour
l’observateur, est que ce comportement amoureux si étrange, a la même origine
psychique que ceux que l’on rencontre chez un sujet normal. Leur source est dans
la fixation de la tendresse de l’enfant à la mère et ils représentent l’une des
issues de cette fixation. »
La
clinique nous apprend que cette fixation à la mère est due à l’angoisse de la
castration maternelle. La peur de disparaître, de mourir, trouve son origine
dans l’injonction d’être à la place de phallus qui lui manque. Le phallus
imaginaire comptant pour rien, le sujet risque de disparaître dans cette
équation s’il s’y met. Mais de s’en
apercevoir qu’elle n’en a pas présente un autre danger, tout aussi grand. Car
dans ce cas son corps pourrait aussi
compter pour rien, puisque imaginairement le corps de l’enfant est au départ
toujours dans cette place de phallus imaginaire.
Joseph
Kessel, un contemporain de Freud, écrit en 1927 : « Ce que je tente avec « Belle
de jour » c’est de montrer le divorce terrible entre le cœur et la chair, entre
un vrai, immense et tendre amour et l’exigence implacable des
sens ».
De son
côté, avec l’élaboration du mythe de la horde primitive dans Totem et Tabou et
du complexe d’Œdipe, pièce centrale de son édifice théorique, Freud travaille
constamment sur la duplicité paternelle.
Lacan,
quant à lui, distingue le père réel du père symbolique, le père du nom qui
permet l’acte du sujet. Dans la théorie freudienne la question paternelle est
elle-même orientée par le complexe de castration, l’angoisse de castration, dont
le père serait l’agent selon les théories sexuelles infantiles, mises en place
pour explorer la place de phallus maternel .
Ce
qu’en dit la clinique
Alice B. a 22 ans lorsqu’elle vient me voir pour la première fois. Elle a déjà en poche un diplôme d’une grande école et un travail dans une administration. Elle a vécu un épisode dépressif à l’âge de 18 ans, avec une tentative de suicide par électrocution qui a nécessité une hospitalisation Alice est née après un enfant mort en bas âge dont elle porte le prénom. Ses parents ne parlent jamais de leur fille morte. Elle a appris que sa soeur avait été emportée par une maladie qui a nécessité des traitements lourds. D’un côté Alice présente l’enfant modèle, de l’autre elle détruit ce modèle toujours trop vivant, trop différent de l’original (elle utilise elle-même ce terme) lorsqu’elle tente de se réduire à un simple déchet dans ses intervalles suicidaires qui surviennent au moment de ses règles. Régulièrement, elle s’évanouit à l’occasion de la perte de sang. Alors, elle appelle son père au secours. Les syncopes se produisent également lorsqu’ un trait écrit sur du papier provoque vertige et évanouissement du corps entier.
On peut supposer que pour cette femme l’objet « a » cause de désir n’et pas été tout à fait construit comme tel, le réel n’est pas suffisamment écranté et la prise du corps par la pulsion de mort se fait menaçante : la mère apparaît comme non castrée, toute puissante, ce qui provoque des angoisses si violentes qu’elle désire mourir pour y échapper. Rappelons-nous que ce qui est dans l’inconscient pour le sujet névrotique, est au-dehors pour le sujet psychotique. Quand le symbolique n’est pas bien mis en place, la négation se présente d’une manière radicale, du côté de la destructivité.
Chez
Alice ces crises d’angoisse et de désespoir sont suivies par des phases de
manies, une tentative de maîtriser l’objet avec une activité intense accompagnée
par des dépenses immodérées. La jeune patiente me dit trouver une excitation
particulière à coucher avec les hommes inconnus. Elle les rencontre dans la rue,
dans le métro. Les relations sexuelles se passent sur le mode pervers où les
pulsions partielles sont engagées, il y a
un évitement qui ressemble à une méconnaissance infantile pour elle et
ses partenaires de l’existence du vagin. Dans le
séminaire sur la « Relation d’objet » (Leçon n°1), Lacan nous donne une piste
précieuse pour mieux éclairer de telles attitudes :
« Si vous lisez l'article de Freud
sur la sexualité féminine, vous apprendrez que ce n'est pas simplement de
manquer du phallus qu'il s'agit quant à la petite fille, mais il s'agit bel et
bien de le donner ou de donner son équivalent, tout comme si elle était un petit
garçon, à sa mère. C'est qu'à cette étape et juste avant ll’Œdipe, entre cette
relation première que je vous ai fondée aujourd'hui, et d'où je suis parti, de
la frustration primitive et de l’œdipe, nous avons comme constituant de la
dialectique intersubjective l'étape où l'enfant s'engage dans la dialectique du
leurre, où très essentiellement pour satisfaire ce qui ne peut pas être
satisfait, à savoir un désir de la mère qui dans son fondement, est
inassouvissable, l'enfant par quelque voie qu'il le fasse, s'engage dans cette
voie de se faire lui-même objet trompeur ».
Dans
le fantasme de prostitution, il s’agit de séduire le père parmi les inconnus qui
passent. Il s’agit de trouver un père qui sauve de l’emprise maternelle, et essayer, dans le même mouvement, d’exercer, par la force de
ses charmes, une maîtrise sur son désir et le faire détrôner de cette place pour
(quand même) accéder à la jouissance de la mère. Un des trois fantasmes
fondamentaux qui permettent le meurtre du père - condition de la jouissance -
est le fantasme de la séduction de ce père qui du coup, peut disparaître de cette place qui permet une
distance avec la mère. Déstabiliser la question du père peut déclencher un
délire ou une crise mélancolique chez un
sujet psychotique. Le rapport du sujet au père concerne le complexe paternel, le
traumatisme sexuel à cause de son caractère intrusif. D’un côté il est aimé car
il sauve de la jouissance maternelle et de l’autre il est ahi pour les mêmes raisons. Freud ne
traite pas le père comme une personne, mais parle du complexe paternel.
Quant au sujet psychotique, il développe le complexe d’Œdipe mais il lui est
impossible d’effectuer le meurtre symbolique du père, agir en son propre nom. Le
fantasme du père violent (celui du Totem et Tabou), prend trop de place, le réel
n’est pas tout à fait troué.
La
sexualité, quant à elle, est toujours corrélée au complexe de la castration.
Elle occupe la place capitale dans tout ce qui se passe dans
l’inconscient : le manque dans
l’Autre et l’angoisse de castration par le père sont les deux points qui sont
articulés constamment. Ils concernent toute les structures.
L’amour est un excellent révélateur des rapports que le
sujet maintient avec les pulsions et avec le symbole phallique. Le phallus
représente le seul symbole sans signification, le degré zéro du symbolique.
C’est les pulsions partielles, doublées de la pulsion de mort qui vont lui
donner sa valeur d’»objet cause de désir », grâce au fantasme inconscient dont
le rôle sera de permettre l’accès à la jouissance
interdite.
Le
rôle du fantasme est d’entrevoir la possibilité de cette jouissance « quand
même » et de la projeter comme possible. Il met entre le réel et le symbolique
un imaginaire qui permet l’illusion. Le fantasme est donc le tampon entre le
réel et la réalité. A partir de l’invention d’un père Réel, violeur et
castrateur, (nécessaire pour expliquer l’existence du manque maternel), il crée
la réalité. « Le fantasme de séduction recherche, dans la mesure où la
jouissance de la mère est visée, la mise à mal du père. Dans le fantasme, une
certaine présentation du père est symbolisée par une autre présentation du père.
Dans un premier temps, le père est à tuer et dans un deuxième temps, le cadavre
est évacué, remarque Pommier dans son livre «Louis du Néant, l a Mélancolie
d’Althusser »[2].
Il remarque que la séduction hystérique après la
chute d’un père, (séduit, il n’occupe plus
cette place), trouve son issue dans la dérobade, tandis que dans
la mélancolie il n’y a pas de fuite,
« l’ombre de l’objet tombe sur le
moi ». « Le père tué est
introjecté et le sujet chute avec
son corps qu’il n’arrive pas à évacuer. Car dans la mélancolie, le père n’est
pas symbolisé, il est imité sur le mode fétichiste. » Pommier rappelle
l’importance de l’articulation de la question du sexe à la question du père
mort. Il remarque à quel point dans la mélancolie il y a une difficulté à
symboliser le meurtre du père. Les conséquences sont tout à fait différentes
dans la psychose et dans la névrose. Chez le mélancolique, le mort va continuer
à être introjectée oralement, le deuil narcissique se joue par les voies
pulsionnelles. Dans le narcissisme le moyen d’obtenir la jouissance passe par le
biais des pulsions : la pulsion orale va présider à l’introjection mélancolique.
« C’est une marque d’accès à la symbolisation que de pouvoir fonctionner sur le
mode de la négation, Dans la négation il y a uniquement la négation de
son propre désir. »La dénégation en tant que double négation comence par
réserver par une première place du non la place du père négatif, et il y a une
deuxième négation au sens d’une métaphorisation de ce père primitif » note
Pommier.
L’approche de la logique de l’inconscient, le travail
analytique, peut-il nous aider à
éclairer ce revirement aussi brutal qu’imprévisible observé régulièrement dans
la sexualité humaine? Comment une cure analytique peut elle produire une
réorganisation au nivau du complexe paternel ?Telles sont les question que je
vais essayer d’approcher à partir de ma clinique.