H.P. (O) DECANT, Françoise
: Un choix d’objet particulier chez
F. KAFKA
(A
propos de la relation à Felice)
« Je ne suis pas capable de
vivre sans elle
et je ne serai pas capable
de vivre avec elle. »
Les Lettres à
Felice (2)
furent pour moi une rencontre, que je fis il y a trois ans, à l’occasion d’un
colloque à Prague sur Kafka.
Ces lettres sont touchantes, si
l’on se laisse aller à la magie de la correspondance. C’est un Kafka tout feu,
tout flamme, un amoureux transi qui apparaît au fil des lettres, qui succombe à
une passion dévorante l’obligeant à
écrire tous les jours à sa bien aimée, et qui exige d’elle en retour un courrier
quotidien.
Quoi de plus banal, me
direz-vous ? Quel rapport cela peut-il avoir avec le sérieux des Trois essais
sur la théorie de la sexualité (3) de Freud ?
J’ai pensé que ces lettres
pouvaient nous intéresser sur un point précis. Ce point concerne le choix
d’objet et je vous renvoie à cette petite phrase de Freud dans les Trois
essais, où il est question de la pulsion, qui contient déjà son objet
dans la vie sexuelle normale. Freud ajoute alors que l’étude des aberrations
sexuelles nous oblige bien souvent à dissocier la pulsion et
l’objet.
Plus loin, toujours dans les
Trois essais, Freud reprend la question de l’objet, ou plutôt du choix
d’objet en évoquant à la fois les deux temps de la constitution de ce choix
-l’enfance et l’adolescence, avec la période de latence entre les deux- mais
aussi l’apparition de deux courants : le courant tendre et le courant sensuel,
qui vont pouvoir confluer sur le même objet, ou vont se séparer et
investir des objets différents.
Mais ces précisions concernant le
choix d’objet et sa complexité ont été rajoutées dix ans après la rédaction des
Trois essais, c'est-à-dire en 1915.
Entre
temps, entre 1905 et 1915, Freud ne s’est pas reposé. Il
se trouve même qu’il a écrit en 1910 «Un
type particulier de choix d’objet chez l’homme »
(4) et en 1912 « Sur le plus général des
rabaissements de la vie amoureuse ». (5)
Il n’est plus question de
sexualité « anormale », ni d’aberrations sexuelles, mais de la complexité du
désir humain et de la division entre l’amour et le désir.
Certains
hommes, constate Freud en écoutant ses patients, en viennent
à l’âge de la puberté à se
diviser : « Là où ils aiment, ils ne
désirent pas, et là où ils désirent, ils
n’aiment pas. »
L’attrait sexuel de certains
hommes pour des femmes de peu de valeur va le conduire à parler de l’amour de la
putain (courant sensuel) qu’il opposera à l’amour pour la mère (courant
tendre), dégageant ainsi la preuve de la persistance, pour ces hommes, de
la fixation à la mère.
C’est bien sûr autour de la mère,
premier objet d’amour, objet idéalisé auquel le sujet ne peut renoncer, que
Freud va articuler la compréhension de ce clivage amoureux, mais il est
intéressant de constater que c’est dans ce texte de 1910 « Un type particulier
de choix… » qu’il va pour la première fois introduire le terme
d’Œdipe.
La
partie se joue aussi avec le père, pourrait-on dire, un
père qui n’est pas seulement là pour interdire
l’accès à la mère, mais dont le rôle
est central dans le défilé des différentes
opérations de la castration que le sujet doit effectuer.
A partir de là, on peut dire que
dans le choix d’objet intervient aussi la question paternelle, ce que Freud
appelait le complexe paternel en évoquant là encore deux courants : le
courant tendre et le courant hostile à l’égard du
père.
Mon propos est de montrer que si,
à certains moments, la femme choisie, la femme aimée, peut occuper la place de
la mère -donc être sexuellement interdite- elle peut aussi à son insu être le
théâtre de la partie qui se joue avec le père.
Si, comme l’énonçait Gérard
Pommier tout récemment, la bisexualité est à entendre comme la façon dont
l’enfant masculin ou féminin va gérer le fantasme de séduction lors de sa
rencontre traumatisante avec l’amour du père (pour le père)- père appelé pour
sauver du trop grand amour maternel-, c’est bien à la question de la
féminisation tant du fils que de la fille que nous avons affaire et de
l’acceptation (passive) ou du refus (actif) de cette place.
Qu’un homme, féminisé par cet
amour pour le père, tente de se tirer de la féminisation, en prenant une femme,
est une voie plutôt classique.
Quelle place cette femme
va-t-elle occuper pour cet homme ?
Il n’y a certes pas de réponse
unique, là où chacun est amené à inventer pour se débrouiller avec l’horreur
engendrée par la castration maternelle et l’effroi d’être mis en position
d’objet d’amour du père.
C’est
de l’invention de Kafka dont nous allons parler, de la
façon dont il a pu mettre en place une instance tierce,
grâce à Felice, à l’écriture des
lettres et à l’écriture tout court, mais aussi des
difficultés qu’il eut à affronter face à cet
« objet ».
La crainte du père
On peut quand même se demander
pourquoi Kafka est resté habité chez ses parents si longtemps, dans une
promiscuité telle qu’il entendait son père se retourner dans son lit de l’autre
coté de la cloison, (Lettre du 29-12-1912) alors qu’il travaillait et gagnait sa
vie. Les problèmes de logement à Prague à cette époque ne semblent pas résorber
entièrement la question…
C’est de l’amour de Franz pour
son père dont je voudrais parler, un amour dont il est difficile de ne pas
mesurer la force et la violence entre les lignes dans la fameuse « Lettre au
père » (6) dont bien souvent, on ne retient que la haine.
Kafka n’a-t-il pas avoué à Felice
dans une de ses lettres ( 24-8-1913) : « Mon admiration pour sa personne est
encore plus grande que la peur qu’il m’inspire » ajoutant que ce père craint
peut être tendre, si tendre « qu’on reste en face de lui tout
désemparé ».
La rencontre avec
Felice
Felice habite Berlin, et cette
distance entre Prague et Berlin a certainement joué un rôle dans le choix de
Kafka qui put ainsi tenir éloignée l’élue de son cœur.
Aller ou ne pas aller à Berlin :
Les lettres disent les éternels atermoiements dans lesquels Kafka est pris. On
retrouvera cette même ambivalence, dans « Les Lettres à Milena » (7), seule la
ville va changer : aller ou ne pas aller à Vienne.
La relation entre Franz et
Felice, essentiellement épistolaire, dura cinq ans pendant lesquels ils ne se
sont rencontrés qu’une dizaine de fois, de façon souvent brève, mis à part un
séjour de dix jours environ à Marienbald en 1916.
Nous savons tous l’effet que
Felice produisit sur Kafka lors de leur
rencontre. Difficile de parler d’un coup de foudre ! Dans son Journal du 20 août
1912, il écrit qu’elle était assise à table et que pourtant il l’avait prise
pour une bonne. (8) Il insiste : «Elle était habillée comme une
ménagère.» Quant à son visage, il le décrit ainsi : «Il est osseux et
insignifiant »
Pourtant
Kafka va se mettre à lui écrire
un mois plus tard, de façon de plus en plus soutenue, passant en
novembre du « Mademoiselle » au tutoiement
et brusquement au « Chérie » alors
qu’ils ne se sont vus que quelques heures lors de cette
soirée.
« Les Lettres à Felice » qui
n’ont été publiées qu’en 1967, après la mort de cette dernière (1960),
représentent un volume total de 8oo
pages, réparties en deux tomes.
Dans
le travail que j’avais fait pour Prague, et que j’avais
intitulé : « Les Lettres à
Felice : un symptôme ? » j’avais
tenté de montrer combien la constitution de ce symptôme
-l’échange épistolaire avec Felice- avait permis
à Kafka d’écrire et de vivre.
« Crois-tu que je ne t’ai point
aimé ? »
Et en effet, c’est dans la nuit
du 22 au 23 sept.1912, deux jours après la première lettre à Felice qu’il écrit,
d’une seule traite -lui qui souffrait d’inhibitions pour écrire- une nouvelle :
Le Verdict (9) qu’il dédie à Felice -ce sera « ta petite
histoire»- en adressant un clin d’œil à
Freud.
Or, que dit cette histoire ? (Qui
n’est pas à confondre avec Le procès)
Un vieux père et son fils vivant
ensemble après le décès de la mère, engagent une conversation autour des
fiançailles du fils que ce dernier vient d’annoncer à un hypothétique ami exilé
en Russie.
Le fils entoure son vieux père de
sollicitude, l’aide à se déshabiller, lui propose d’aller se coucher dans sa
propre chambre qui est plus claire, et le met au lit.
Puis, coup de théâtre, le père se
dresse sur son lit en traitant son fils de petit vaurien, et lui fait tout
simplement une scène de jalousie, lui reprochant de s’enfermer pour écrire des
lettres (!), et d’avoir voulu souiller la mémoire de sa mère en voulant se
marier avec une oie répugnante qui a retroussé ses
jupes.
Il lui déclare
alors : « Crois-tu que je ne t’ai point aimé, moi dont tu
descends?»
Le fils craint que son père ne
tombe et s’écrase. « Le mot siffla comme un serpent dans sa tête ». Le
père proclame qu’il est encore le plus fort (c’est sa femme qui lui a donné sa
force) et le menace « Essaie seulement de t’accrocher à ta fiancée et de
t’approcher de moi ! Tu verras si je saurai la balayer loin de
toi ! »
Puis, en le traitant d’être
diabolique, il le condamne à la noyade.
Avant de sauter le parapet et de
se jeter dans le fleuve, le fils eut le temps d’emporter dans ses oreilles le
bruit de la chute du père qui s’était effondré sur le lit. Ses dernières paroles
furent : «Chers parents, je vous ai pourtant toujours
aimés».
Oui, c’est bien grâce à Felice
que Kafka a pu mettre en scène le traumatisme de la rencontre père-fils, dans
cette fiction qui se termine par un suicide.
Si le père est jaloux de
l’affection que son fils porte à sa fiancée - qui apparaît sous les traits d’une
catin-, l’aveu de son amour pour son fils censé remplacer la mère met le fils en
position d’objet d’amour du père et le féminise.
Pour sortir de cette place, le
fils aurait pu, par exemple, engager le combat avec le père de façon active en
l’amenant sur le terrain de la rivalité. (10) Mais il eut fallu reconnaître
l’existence de ce que Freud a appelé le courant hostile mêlé au courant tendre,
alors que le texte nous dit que les vœux de mort du fils ne firent que
siffler dans sa tête et ne permirent pas la symbolisation du meurtre qui
permet de faire passer le père primitif, violeur (le géant) en père
mort.
Bien au contraire, refoulé, le
vœu de mort à l’adresse du père condamne le fils au suicide. Mais grâce à
Felice, qui aide Kafka à affronter cette question (à sa manière a lui), en étant
à ses cotés, en pensées- afin qu’il puisse toucher ce qu’il appelle les bas
fonds de la littérature sans y laisser sa peau- ce n’est pas lui, Kafka qui
se suicide, mais Georges, le personnage de sa fiction.
Kafka ne va pas s’arrêter en si
bon chemin. Il va écrire un mois plus tard La Métamorphose, une histoire
terrifiante qu’il aimerait bien lire à haute voix à Felice en lui tenant la main et il ajoute : «En écrivant
ceci, je me suis surpris à regarder en l’air comme si tu te trouvais en
haut. »
Felice ne serait-elle pas mise en
place de père spirituel plutôt inoffensif
lui permettant d’affronter le père primitif dans toute sa violence?
Un père qui reste en vie (Kafka
s’en assure en réclamant tours les jours une lettre) malgré la violence des vœux
de mort adressés au père.
Des vœux de mort qui hantent
régulièrement Kafka et dont le refoulement provoque des pensées suicidaires
qu’il confie à son Journal.
C’est de cela aussi dont Felice
doit le protéger, de ce désir incestueux (la jouissance de la mère) et de
l’aspiration à s’identifier au phallus imaginaire en réponse à la Demande Maternelle.
Voici en quels termes Kafka cerne
au plus près ce désir lancinant de disparaître, qu’il confie à son journal le 4
décembre 1913 :
« Mourir ne signifierait pas
autre chose qu’abandonner un rien au rien, ce qui serait impossible à concevoir,
car comment pourrait-on, fût-ce en qualité de rien, se donner en toute
conscience au rien, et non seulement à un rien vide, mais à un rien bouillonnant
dont la nullité consiste uniquement en ce qu’il est
incompréhensible »
Si Felice fait barrage aux désirs
incestueux de Franz, il lui explique qu’elle lui offre également un lieu où
déposer ce qu’il nomme des choses répugnantes qui « sortent du même
cœur que celui où tu loges et que tu tolères comme logement. » Et il
ajoute : « N’en sois pas triste, car, qui sait, plus j’écris et plus je me
libère, et plus je serai pur et digne de toi peut-être…»
L’idéal
Quant à l’idéal de pureté, on le
retrouve dans une lettre datée d’octobre 1916, dans laquelle il parle de sa sœur
Ottla pour laquelle il avait une réelle affection, comme on le sait. « Ottla
m’apparaît à certains moments comme la mère que je voulais de loin : pure,
vraie, honnête, conséquente, humilité et fierté, réceptivité et quant à soi,
dévouement et indépendance, pudeur et courage, tout cela dans un équilibre
infaillible » Rien que cela !
On ne sera pas étonné d’apprendre
que la description de cette mère idéalisée incastrable fait suite, dans la même
lettre au dégoût que Kafka manifeste vivement à la vue du lit conjugal, à la vue
des draps qui ont servi, des chemises de nuit soigneusement étalées : «tout
cela peut m’exaspérer jusqu’à la nausée, me retourner le dedans du corps »
ajoute-t-il.
Freud ne disait-il pas dans « Un
type particulier de choix d’objet chez l’homme » « qu’après tout, la
différence entre la mère et la putain n’est pas si grande que cela parce qu’en
définitive, elles font la même chose » ?
Une petite
abomination
Cette « chose là », Kafka en dira
deux mots beaucoup plus tard dans une lettre à Milena, en évoquant sa rencontre
avec une commise, à l’âge de vingt ans. A l’hôtel, cette jeune fille lui fit en
toue innocence une petite abomination, et lui dit une petite
saleté.
« J’avais su dès le début que
le souvenir ne s’effacerait jamais, J’avais su ou cru savoir que cette horreur
et cette saleté faisaient partie intégrante du
tout. ».
Et il ajoute : « Comme il en
alla cette fois-ci, il en fut toujours ainsi par la suite. Mon corps qui se
taisait souvent plusieurs années, était secoué ensuite insupportablement de ce
désir lancinant d’une petite abomination, d’une petite horreur
extrêmement pénible, d’une petite chose un peu gênante, sale, répugnante. »
Kafka avoue alors à Milena que sa
présence physique l’inquiète, (11) chose qu’il ne pouvait pas dire à Felice à
l’époque, Felice à qui il avait déclaré en avril 1913, alors qu’ils venaient de
se rencontrer en mars pour la première fois depuis le 14 août, « Le vrai
objet de ma peur, c’est que je ne pourrai jamais te posséder ».
Il se compare à « un
chien fidèle condamné au mutisme et à une distance éternelle » (1-4-13), une
distance que Felice tente régulièrement de supprimer car elle, qui n’est pas
dans la même dynamique que Franz, veut le voir.
Ce qu'elle attend de cet homme
qui l’appelle «chérie», c'est du concret, qu’il s'engage, qu'il
l’épouse.
Ne tenant pas compte de la mise
en garde de Kafka, Felice organise en mai 1913, une rencontre avec ses parents
et Franz se voit obligé de proposer le mariage un mois plus
tard.
C'est en ces termes qu’il lui
fait sa demande « Veux-tu être ma femme, le veux-tu? » mais il ajoute : « C’est une question
criminelle que je te pose»
Cette demande en mariage que
Kafka se sent plus ou moins obligé de faire, et la nécessité dans laquelle il se
trouve de devoir annoncer la nouvelle à son père lui rappelle cette petite
histoire qu'il a écrite un an et demi auparavant « Le Verdict » et voici ce
qu'il en dit à Felice : « L'histoire est peut-être une ronde autour du père
et du fils, et la figure changeante de l’ami n’est peut-être que le
changement de perspective des relations entre le père et le fils. »
(12)
Si l’on se souvient de la
violence des relations père- fils et de la fin tragique du fils dans l’histoire
du Verdict, on peut penser que
Kafka a réussi à faire entrer un peu de jeu dans cette relation. Cette ronde
dont il parle ne serait-elle pas la ronde des pères ?
La ronde des
pères
Lorsque Kafka s'adresse à son
père pour lui dire qu'il va se marier,
c’est un père tendre, affaibli physiquement, inquiet pour sa famille, craintif
pour lui-même qui apparaît et qui donne son consentement à son fils. Kafka va
donc faire appel au père de Felice afin qu'il s'oppose au mariage, en le faisant
ainsi entrer dans la ronde des pères.
Comme M. Bauer ne réagit pas,
Kafka demande à Felice de remettre à son père une nouvelle lettre dans laquelle
il met les points sur les i : « Je suis taciturne, insatiable, égoïste,
hypocondriaque et réellement souffrant. »
Un père qui interdirait est sollicité au moment où Felice change de place et prend la place de l'objet
incestueux. Au cas où M. Bauer ne comprendrait pas ce qui est attendu de lui,
Kafka suggère à Felice de lui faire lire «Le Verdict » en passant ! «Au fait
ton père connaît-il ‘Le Verdict’? Sinon, donne-lui à dire s'il te plaît.
»
Mais Félice ne remet pas la
lettre à son père et celui-ci ne tente pas de s'opposer au mariage préférant
laisser sa fille décider.
Plus tard, Kafka fera entrer un
autre personnage dans la ronde des pères en la personne de Grete Bloch, l'amie
de Felice. En attendant, la décision qu’il a prise d’épouser Felice l’angoisse
et pendant l’été, il supplie Felice de guérir de lui, d’arrêter de lui écrire et
lui envoie une lettre de rupture le 16 sept 1913. « Il faut nous séparer. »
Le supplice du
pal
Mais Felice insiste et persiste.
Une nouvelle rencontre a lieu (ce n’est que la quatrième) en novembre dont Kafka
dira dans son Journal que ce fut un désastre.
En Février 1914, une cinquième
rencontre a lieu à Berlin, que Kafka décrit en ces termes :
« J’attends le supplice du pal. Cela ne pouvait être
pire. »
Inoffensive à distance, Felice devient un danger pour Kafka dés qu’il se rapproche d’elle. On peut penser qu’elle change de place, de statut pour lui lorsqu’il se rend à Berlin. L’angoisse d’être en mesure de réaliser ses désirs incestueux, l’amène à en appeler à un père mais le risque encouru alors est d’être féminisé et sodomisé par ce même père.(cf. le pal).(13)
La sortie «classique» pour éviter
la féminisation par le père (prendre une femme) ne fonctionne pas pour Kafka.
Plutôt mourir. C’est ce qu’on peut lire dans son Journal le 14 février
1914.
Mais dans le scénario inventé
pour programmer son suicide, Kafka renverse la situation en prétextant qu’il
doit mourir car Felice l’a éconduit et ne veut pas l’épouser. Il est toutefois
loin d’être dupe et constate qu’il n’y a pas d’issue pour lui, qu’elle veuille
ou non l’épouser. « Je ne suis pas capable de vivre sans elle et je ne serai
pas capable de vivre avec elle. »
Ne pouvant reculer et étant dans
l’impossibilité d’imaginer de perdre Felice, Kafka s’engage un peu plus sur le
chemin d’une reconnaissance officielle et sociale de sa relation à
Felice.
Il se rend à Berlin à pâques
(avril 1914) pour des fiançailles non officielles mais son angoisse est telle
qu’il demande à Grete de l’accompagner, de peur de se retrouver face à son père
dans le train.
Les fiançailles officielles
auront lieu le mois suivant. En juillet 1914, Kafka doit à nouveau rencontrer
Felice à Berlin, mais celle-ci, découragée par le comportement de Kafka et ses
perpétuels changements d’humeur, exige des éclaircissements et convoque
plusieurs personnes (son père, sa sœur, Ernst Weiss, et Grete Bloch) pour
confronter son fiancé.
Kafka relatera cette rencontre
qui eut lieu à l’hôtel Askanischer Hof, là où il avait l’habitude de descendre,
en l’appelant le Tribunal de l’ Askanischer
Hof.
Un mois plus tard, il se mettra à
la rédaction du « procès ».
NOTES
1- F. KAFKA, Journal, Les
Cahiers Rouges, Grasset, Paris, 2002.
2- F. KAFKA, Lettres à
Felice ,Gallimard, Paris, 1972.
3- S. FREUD, Trois essais sur la théorie de la
sexualité, Gallimard, Paris
4- S. FREUD, «Un type particulier
de choix d’objet chez l’homme » in - S. Freud, La vie sexuelle, PUF,
Paris, 1969.
5- S. FREUD, «Sur le plus général des rabaissements de la
vie amoureuse » in op.cit.
6- F. KAFKA, « Lettre au père »
Folio, Paris, Gallimard, 1995. (Bilingue)
7- F. KAFKA, « Lettres à
Milena » Gallimard, Paris, 1983.
8- Dans une lettre à Milena,
Kafka avouera son attirance pour les femmes de chambres. In F. KAFKA, « Lettres
à Milena », op.cit.
9- F. KAFKA «Le verdict et
autres récits», Poche, Gallimard, 1990. (Bilingue)
10-
Dans le dialogue avec son père qu’il met en scène
dans la « Lettre au père », Kafka imagine
un scénario et fait parler son père en lui prêtant
ces paroles : « Le combat
chevaleresque, où des adversaires libres mesurent leurs forces, où chacun reste
seul, perd ou gagne par ses propres
moyens. » On sait que cette lettre n’a jamais été remise au
père. op.cit.
11- Dans une de ses lettres, Kafka explique à Milena qu’elle lui apparaît avec deux visages en fonction du type de lettre qu’elle lui adresse : Il y a les lettres qui l’apaisent, mais il y a aussi les lettres qui l’angoissent terriblement.
Difficile de ne pas relier cette
angoisse à la castration maternelle quant on lit les lignes qui suivent cet
aveu. « Il faut que dans ces lettres- là tu aies la tête grandiose de la
Méduse, tant les serpents de l’horreur se convulsent autour, comme autour de la
mienne, d’ailleurs plus frénétiquement se convulsent ceux de la peur.» in F.
KAFKA « Lettres à Milena » p.67, op.cit.
12- Beaucoup plus tard il
confiera à Felice « tu es mon meilleur ami », ce qui n'est pas courant à
l'adresse d'une fiancée pour le coup masculinisée.
13- Dans sa « Lettre au père »,
Kafka évoque cette place en parlant du rôle de rabatteur de la mère,
s’identifiant au gibier. op.cit.