Subjectivité post-oedipienne et division du sujet

 
Christian Hoffmann

 

La psychanalyse nous apprend à partir de sa méthode qu’il ne faut pas confondre la subjectivité avec le sujet. C’est bien ce dont il s’agit lorsqu’il est question de « subjectivité post-moderne » ou encore de « subjectivité post-oedipienne », autant de subjectivités qui rejoignent aujourd’hui le cognitivisme par un refus commun du concept de sujet.

Le sujet de la psychanalyse et par conséquent de l’inconscient, se découvre dans le transfert comme un sujet divisé entre savoir et vérité. Il y a aujourd’hui une montée en puissance du naturalisme qui est une vision scientifique qui se passe du sujet de la connaissance.

Raison de plus pour distinguer la subjectivité de la question du sujet - le sujet dont Michel Foucault déclarait : « Le sujet : une chose complexe, fragile, dont il est si difficile de parler, et sans laquelle nous ne pouvons pas parler »[1].

La théorie  du sujet de Lacan nous est ici d’une grande utilité. Lacan a fait, comme on le sait, du sujet cartésien le présupposé de l’inconscient[2]. Il a trouvé son point d’appui majeur dans le cogito cartésien, qui lui a permis d’avancer la notion de « sujet de la science »[3], à savoir ce « je » qui dit « je pense donc je suis ». Lacan a cependant provoqué une rupture avec cette conception du sujet, à partir du moment où il a engagé sa problématisation de l’identité sexuée[4].

Il n’en demeure pas moins que ce sujet, qui n’est pas réductible au « je » de l’énoncé, se manifeste comme divisé entre l’énoncé et l’énonciation, le savoir et la vérité, le corps et la jouissance, la grammaire et la logique.

Nous savons que c’est Descartes qui a rendu nécessaire la supposition d’un sujet à l’expérience du cogito - un sujet supposé, mais nécessaire, à l’expérience du cogito. Lacan reviendra à Descartes, à partir de Merleau-Ponty, pour découvrir qu’il y a un impossible dans son expérience philosophique de la recherche du sujet. Il se demande : où est le réel du cogito, si ce n’est dans l’impossible réitération infinie du cogito dans un « je pense »? Où est la limite, s’interroge-t-il ?

Il nous faut reconnaître, comme l’indique Antonia Soulez, qu’aujourd’hui « on refait ‘’l’esprit’’ à la mesure de la science au lieu de repenser la science en fonction de l’expérience du sujet, que Descartes le premier questionna »[5]. Rappelons que Freud[6] rattachait la psychanalyse à la Weltanschauung scientifique, à la condition que cette dernière accepte son incomplétude, notamment pour la recherche dans le domaine psychique où la sexualité prend sa part.

Si « la sexualité parle », comme le dit Lacan dans L’instance de la lettre en 1957, alors il suffit d’ajouter comme il le fait en 1975 à Yale à propos des Trois essais sur la théorie sexuelle de Freud : « (…) notre langue maternelle »[7].  Deux points des Trois essais de Freud peuvent être mis ici à la discussion.

Dans la Quatrième Préface à ses Trois essais, Freud en 1920 insiste sur l’opposition grandissante que rencontre : « le rôle du facteur sexuel dans la vie psychique normale et pathologique »[8].

Nous savons combien Michel Foucault a mis toute sa force à dénoncer le discours sur le sexe qui établit historiquement le lien entre la sexualité, la subjectivité et l’obligation de vérité, une triade qu’il verse au compte de la psychanalyse comme héritière de cette scientia sexualis qui cherche la vérité au fond du sexe ; et qui serait supposée vouloir dire le vrai sexe et l’identité par l’usage de la norme accompagnée d’une pratique de l’aveu[9].

Freud fournit un excellent récapitulatif de son avancée en fin d’ouvrage[10]. Nous sommes partis, dit-il, des aberrations de la pulsion sexuelle par rapport à l’objet et à son but ; par objet sexuel, il faut entendre la personne dont émane l’attraction sexuelle ; et par but, l’acte auquel pousse la pulsion. Les déviations, ce qui supposent l’idée d’une norme, sont étudiées à partir des travaux de Krafft-Ebing et H. Ellis. Freud porte la question sur le caractère inné ou acquis de ces déviations.

C’est l’étude des névrosés, proches des biens portants, qui a permis à Freud, comme il le dit, de découvrir un penchant à toutes les perversions chez l’être humain ; d’où sa fameuse conclusion : « la névrose est le négatif de la perversion ». Parler de prédisposition aux perversions revient alors à évoquer cette prédisposition comme originelle et universelle à toute la sexualité humaine. La pulsion sexuelle est maintenant liée à la découverte d’une sexualité infantile perverse et elle trouvera à se développer  sous l’effet de modifications organiques et d’inhibitions psychiques comme la pudeur, le dégoût, la compassion et les constructions sociales de la morale et de l’autorité ; on aura reconnu l’effet du refoulement dans ce développement sexuel qualifié de normal  par Freud. Ainsi, il n’est pas étonnant de trouver un lien entre les penchants pervers en négatifs chez le névrosé et les perversions dites positives ; il n’y a que la différence de la fixation et de la régression à l’infantile, ce qui, comme l’ajoute Freud en 1915, rend les perversions accessibles à la thérapie psychanalytique[11].

Ce résultat est fort éloigné de l’invention au 19ème siècle du « pervers comme un genre d’homme, dont ces perversions spécifiques sont les espèces ». Il restera à M. Foucault de dénoncer la réduction de l’homosexuel à une espèce en suivant l’équation: l’homosexuel est un pervers, et un pervers est un malade. On pourra lire à ce sujet l’excellent travail de Y. Hacking au Collège de France sur les classifications. Bref, l’étude de l’homosexualité a permis à la psychanalyse de dénaturaliser le sexe.

Freud conclue son premier chapitre sur l’inversion  par la rupture d’un lien supposé naturel entre la pulsion et l’objet ; de plus, ce n’est pas l’objet qui détermine l’excitation pulsionnelle. La pulsion est indépendante de son objet ; c’est la « soudure » entre eux qui est anormale. La psychanalyse peut tenir ainsi sa place dans le débat entre les thèses essentialistes, cherchant le gène gay, et celle des constructionnistes. Ceci d’autant plus que Freud ajoute en 1915, je le cite : « La recherche psychanalytique s’oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé… tous les hommes sont capables d’un choix d’objet homosexuel et qu’ils ont effectivement fait ce choix dans l’inconscient »[12].

Soulignons un deuxième point de cette Préface, où Freud rapproche sa conception élargie de la sexualité à l’Eros de Platon. Freud utilise d’entrée de jeu cette référence du Banquet à propos de la pulsion sexuelle pour illustrer le mouvement de séparation de l’être avec lui-même et de son union dans l’amour. Il en fera à nouveau état dans le chapitre six de Au-delà du principe de plaisir à propos du « besoin de rétablir un état antérieur »[13]. Moustapha Safouan a fait la critique du mythe de Platon dans son ouvrage sur La sexualité féminine, il parle du  trébuchement de cette théorie qui consiste à mettre une division réelle avec l’objet à la cause de la retrouvaille de l’objet, alors que « (…) la division primordiale est celle du sujet en quête de son identité perdue »[14]. Quant au réel, il est à saisir dans le caractère foncièrement perdu de l’objet du désir[15].

 

 



[1] M. Foucault, « Lacan ‘’le libérateur’’ de la psychanalyse », Dits et écrits, t. IV, Gallimard, 1994, p. 205.

[2] J. Lacan, Ecrits, Seuil, 1966, p. 839.

[3] Cf. J.-C. Milner dans Le périple structural, Seuil, 2002.

[4] Cf. J. Lacan (1972-1973), Le séminaire Livre XX, Encore, Seuil, 1975.

[5] A. Soulez, Le moment cartésien de la psychanalyse, Arcanes, 1996, p. 138

[6] S. Freud (1933) « Sur une Weltanschauung », In Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.

[7] J. Lacan, Scilicet 6/7, Seuil, p. 14.

[8]S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, 1987, Gallimard, p. 30.

[9] Cf., Arnold I. Davidson et F. Gros, Michel Foucault, Philosophie, Gallimard, 2004.

[10] On pourra se référer également à l’ouvrage de J. André, La sexualité féminine, Puf, 2003.

[11] Op. cit., p. 181.

[12] Op. cit., p. 51.

[13] S. Freud (1920), Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 106.

[14] M. Safouan, La sexualité féminine, Seuil, 1976, p. 142-143.

[15] M. Safouan, « Du réel dans la psychanalyse », in Dix conférences, Fayard, 2001.