Le séducteur : charlatan ou
dévoué ?
Silvia
Lippi
Je poursuivrai aujourd’hui
l’interrogation, entamée lors des Journées de Berlin, sur le désir de l’homme et
ses impasses. Je voudrais analyser la figure tragique du séducteur, et montrer
comment ses agissements dévoilent sa difficulté à s’assumer dans son désir, et
en particulier, dans son désir vis-à-vis d’une femme (il ne s'agit pas de
conduites fixes et invariables pour l’homme, heureusement).
Le comportement du séducteur
est largement répandu dans les différentes structures cliniques, par conséquent
il n’est pas fructueux de rentrer dans un binarisme stérile qui tenterait
d’expliquer le donjuanisme par le fait que l’homme s’intéresse davantage au
sexe, et la femme à l’amour (hypothèse amplement réfutée par
l’expérience).
La passivité que comporte la
passion amoureuse est profondément
jouissive[1], mais non
anéantissante comme la passion de soi
cachée derrière la passion du sexe tout court (le donjuanisme) : quand on aime
on est sous l’emprise de l’autre[2] et non de l’Autre.
L’amour enveloppe le fantasme sexuel, il le domine en quelque sorte. Sans la
collaboration réciproque du sexe et de l’amour, le désir sexuel reste imbriqué
dans son emballage pulsionnel, et la jouissance qui en découle, dans le meilleur
des cas, rassemble à la jouissance modique (et un peu décevante) de la
masturbation[3].
Ma question est donc :
comment ce pauvre séducteur peut-il renoncer à l’amour sexuel -- mélange
enthousiasmant d’amour, de désir et de jouissance -- en échange d’un rapport
sexuel sans amour, porteur d’une jouissance qui est, dans les meilleurs des cas,
de l’ordre de l’onanisme ?
La jouissance produite par
la répétition des conquêtes et par le fait d'être infidèle gâche la rencontre du
sujet avec la cause de son désir. Le donjuanisme est un symptôme (versant
hystérique et obsessionnel) et non une conduite « structurale » masculine[4].
Le désir de séduire n’est qu’un semblant de désir. Si pour le séducteur hystérique, il masque un désir de phallus (sous une forme pénible et insatiable), pour l’obsessionnel il se révèle être une manifestation du surmoi, mais de façon tordue : l’injonction paternelle « Tu dois séduire toute femme ! » se transforme en « autorisation à draguer », comme si le sujet était dans l’attente d’une permission, permission qui lui est accordée, évidemment, car en réalité il s’agit d’un ordre.
Pour le séducteur obsessionnel, la conquête des femmes est comme une pratique religieuse : elle devient un rite, une magie, un porte-bonheur. Tout désir et tout amour passionnel nécessitent une certaine dose de croyance à l’objet phallique (voir le fétichiste), mais pour le séducteur obsessionnel le rituel de la conquête est un vrai acte de foi, de l’ordre de la dévotion. Et comme Dieu soutient le fidèle, l’objet -- une femme après l’autre -- soutient le séducteur : la femme est la chance qu'il ne doit pas manquer.
Donc la conquête devient un rituel : tout rituel suppose une certaine forme de stabilité, de réconfort, tandis que les fluctuations du désir angoissent. Et le rituel déplace la question du désir. Le désir de toutes les femmes (le désir cumulatif : « je dois les désirer toutes ») est une forme d’inhibition du désir de telle femme (cause du désir, objet a). Le rituel de la conquête de toutes les femmes -- une par une -- impose le sacrifice du désir : le sujet est coupé de la cause (de son désir), il rejette sa vérité. L’accumulation brouille les cartes et dissimule le sacrifice, le renoncement au désir. Cela montre bien le caractère anal de l’obsessionnel (l’obsessionnel « se retient ») : une femme aimée et désirée (une femme qui tient la position d’objet a) coûte chère, au niveau de l’implication du désir et de la jouissance qu’elle provoque. Il vaut mieux y renoncer en faisant semblant de ne pas le faire, grâce à la conquête furieuse de la femme.
C’est le même processus que celui de la foi : on entre dans le rituel (prière, messe, etc.) pour éviter de se poser la vraie question (est-ce que je crois en Dieu ou est-ce que je n’y crois pas ?). L’opération de déplacement du rite transforme le plus futile en essentiel et en impérieux : Freud, dans « Actions compulsionnelles et exercices religieux », explique que dans le cérémonial « futile » de l’exercice religieux, le contenu de pensée -- la cause -- est expulsé, comme chez l’obsessionnel, la cause de son désir disparaît derrière l’accumulation des femmes. Comme dit Lacan, « le religieux laisse à Dieu la charge de la cause »[5] : le séducteur dévoué sacrifie sa cause (du désir) à Dieu. Et la conquête se transforme en offrande : à Dieu, évidemment, autrement dit, au père. Il s'agit de rendre quelque chose au père. C'est une curieuse façon de payer la dette symbolique.
Il y a aussi un côté moral dans la séduction, dans les actions parfois si prévisibles et pathétiques du séducteur dévoué. Celui-ci est convaincu de bien agir, de faire du bien en séduisant chaque femme selon son rituel : il croit conquérir et partager le paradis. Comme le croyant, qui aura droit à la vie éternelle, grâce à son rituel de prière dans le cérémonial religieux.
Pour le séducteur hystérique aussi, le désir est en panne, et la séduction est un parfait compromis entre l’acte et sa négation. L’hystérique désire et rejette au lieu de désirer et jouir : la séduction (suivie nécessairement par la fuite) est l’expression privilégiée de ces deux moment inconciliables. Le désir de l’hystérique se maintient grâce à la dérobade, mais ce désir insatisfait n'est pas le vrai désir -- celui-ci est cause et n’a rien a voir avec la privation de l’objet -- : dans l’hystérie, ce n’est que la force pulsionnelle qui est en action, qui rate son but et qui se met en boucle.
Tout le problème de l’hystérique est : comment désirer
tout en échappant à son propre désir ? Pour
pouvoir jouer son jeu misérable (désirer et se
dérober à la fois) avec une femme qu’il
désire, le séducteur hystérique est obligé
de promettre : je te téléphone, je t’invite
à sortir, je t’invite à dîner, on part
ensemble, on fait telle chose ou telle autre ensemble, je t’aime,
je te veux, etc.[6]. La promesse prend valeur d’acte (au sens psychanalytique) dans la
séduction, car elle représente un moment où s’exprime -- « se met en acte » --
le désir du séducteur pour une femme. Pour le séducteur hystérique, tout acte
est déjà dans le dire, la parole est un acte : à ses yeux sa promesse est une phrase performative. Le philosophe analytique
Austin, dans Quand dire, c’est
faire[7], explique qu’il y
a des propositions dont l’énonciation correspond à l’exécution d’une action. Par
exemple, lors de la cérémonie du mariage le « Oui » de chaque époux est un acte
performatif, car il s’agit d’un énoncé qui produit une action, en l'occurrence il
contribue à produire le mariage. Dans
le cas du séducteur, la phrase « Je te veux », prononcée par exemple avant un
départ dans un contexte d’effusion amoureuse (authentique), est un acte
performatif, mais seulement pour le séducteur : il croit à son désir au point
d'y voir un acte. L’acte est toujours l’expression du désir (Lacan, L’acte psychanalytique), et dans les
mots du séducteur il y a son désir
(je me réfère exclusivement aux cas où il y a un contexte favorable à la
production du désir, et je n’analyserai pas les cas de tricherie « pure », avec
de tout autres implications que le désir pour la femme). Le désir du séducteur
hystérique s’exprime seulement à travers une parole qui ne correspond à aucune
action : le performatif du séducteur échoue. Son acte n'est pas un acte aux yeux
de l'autre : le séducteur est un charlatan[8]. Son prétendu acte
se boucle et s'effondre dans l’énoncé « Je te veux ». Cette phrase contient le
désir et sa négation : le faux
performatif est un symptôme hystérique.
La promesse du séducteur
nomme son désir, mais l’exclut en tant que sujet. Le performatif est privé du
sujet puisque dans l’acte langagier du séducteur, désir et sujet se chassent
mutuellement : il n'y a pas de performatif parce qu'il n'y a pas de sujet. Le
séducteur hystérique ne sait pas s’il est en train de tromper l’autre ou de se
tromper lui-même (car il est en train de tromper son désir) : le désir est
perdu, laissé à la dérive, annulé dès qu’il se manifeste à travers sa parole.
Parole qui perd tout pouvoir de symbolisation, qui ne dit rien : si dire c’est faire, c’est aussi non-faire , en ce sens que pour
l'hystérique c'est déjà fait, et qu'il n'en fera pas plus, puisque tout le faire est dans le dire.
Le séducteur
se prend pour le père-tout-(sexuellement)-puissant (Don Juan est un fantasme
féminin, dit Lacan, mais surtout masculin) : il collectionne les femmes comme
s’il les marquait une à une : chaque femme représente un trait, trait de ressemblance avec le
père « qui les a toutes »[9]. En même temps,
chaque trait -- chaque femme -- l’éloigne de plus en plus du point de départ,
l'éloigne du père. L’insatisfaction, qui suit généralement chaque étape de la
conquête en série -- un trait après
l’autre --, s’installe. Le fantasme du père-tout-puissant (fantasme de la
totalité : les femmes = le phallus) forcément provoque la déception. Comme si le
séducteur n’arrivait pas à tuer le père. Malheureusement pour lui, prendre la
femme (ou les femmes) du père
n'équivaut pas à le tuer : la castration se déclare -- la déception le montre
bien --, mais sans que le sujet puisse en prendre conscience.
Pour la femme comme pour
l’homme, le père et son meurtre sont le nœud de la question du désir. L'impasse
par rapport au désir du père rend les
hommes fragiles eux aussi : lorsque le désir sexuel et l’amour pour une femme se
rencontrent, ils ont du mal à les tenir ensemble. Le désir peut se détruire
(versant obsessionnel) comme se perdre (versant hystérique). Le séducteur en est
la preuve : dans les yeux du séducteur, perce la tristesse d’un désir
éphémère.
[1] Pensons au fantasme masochiste « un enfant est battu », où il est question à la fois de coups et d’amour (amour du père), et qui fait jouir, nous rappelle Freud.
[2] C'est-à-dire de son propre désir, désir qui s’exprime grâce à la présence de l’autre.
[3] A différencier de l’auto-érotisme. Freud donne à « auto-érotisme » deux acceptions différentes : le moment qui précède le narcissisme (Trois essais) et une forme d’érotisme sur soi (« Pulsions et destins de pulsions »). Le rapport sexuel qui ressemble à la masturbation se distingue de l'« auto-érotisme à deux », expression utilisée par Gérard Pommier pour désigner le rapport sexuel dominé par le fantasme et non par la rencontre des corps, impossible.
[4] « Il ne faut pas croire pour autant que la sorte d'infidélité qui apparaîtrait là constitutive de la fonction masculine, lui soit propre. » Jacques Lacan, « La signification du phallus », dans Ecrits, p. 695.
[5] « Disons que le religieux
laisse à Dieu la charge de la cause, mais qu'il coupe là son propre accès à la
vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir, ce qui est
proprement l'objet du sacrifice. Sa demande est soumise au désir supposé d'un
Dieu qu'il faut dès lors séduire. Le jeu de l'amour entre par là. » Jacques
Lacan, « La science et la vérité », dans Ecrits, p. 872.
[6] Les promesses du séducteur sont souvent des actes très simples à accomplir. Les femmes ne croient pas forcément à des promesses dont la réalisation est peu vraisemblable, du type « je quitte ma femme pour toi », « je veux t’épouser », etc.
[7] John Langshaw Austin, « 1ère Conférence », dans Quand dire c’est faire, Points Seuil, Paris, 1991, p. 41.
[8] « Charlatan » vient de
l’italien ciarlare, parler avec
emphase. Le charlatan était à l’origine un vendeur ambulant qui débitait les
drogues, arrachait les dents sur les places et dans les foires. Le charlatan
est, dans le langage courant, une personne qui exploite la crédulité de son
prochain, qui recherche la notoriété par des promesses, des grands
discours.
[9] Je dois cette remarque à Francisco Rengifo, qui m’a rappelé que dans le séminaire sur L’identification, Lacan explique que Sade marque un trait, pour chaque femme conquise.Les théories sexuelles infantiles : qu'est-ce qui a changé?, texte de Arlette PelléLes théories sexuelles infantiles : qu'est-ce qui a changé?, texte de Arlette PelléLes théories sexuelles infantiles : qu'est-ce qui a changé?, texte de Arlette Pellé