Journées de la FEP, Barcelone Mars 2007

L’anorexique et sa confrontation aux images contemporaines du féminin.

Vannina Micheli-Rechtman

Psychiatre, Psychanalyste, Docteur en Philosophie.

Depuis plusieurs années nous constatons la simultanéité de deux phénomènes, c’est-à-dire, d’une part, l’augmentation du symptôme d’anorexie  à l’adolescence, surtout dans les pays développés, et d’autre part, la multiplication des images sous toutes leurs formes, prenant ainsi de plus en plus d’importance dans le champ social.

En effet, dans le monde d’aujourd’hui, les images sont de plus en plus présentes et l’importance de leur impact tient sans doute au fait que les relations que nous entretenons avec les images sont révélatrices des modalités  par lesquelles un sujet appréhende sa manière d’être en relation avec le monde extérieur. Cet aspect de notre modernité est particulièrement actualisé à l’adolescence, période au cours de laquelle les images sous toutes leurs dimensions  occupent une place centrale, qu’elles soient visuelles, télévisuelles ou qu’elles soient images d’écrans –ordinateur  via Internet ou jeux vidéos, téléphone portable où s’échangent non seulement des courts textes mais aussi des images ou des photographies-.

La question serait donc de savoir comment relier ces deux phénomènes et quelles sont leurs interactions réciproques.


L’anorexie à l’adolescence ou l’émergence de la féminité.

Il me semble que l’anorexie à l’adolescence, dans sa structure clinique la plus fréquente est une des manifestations contemporaines de l’hystérie, même si l’on peut rencontrer aussi d’autres formes cliniques, par exemple, obsessionnelles ou phobiques, voir même psychotiques. Les anorexiques, lesquelles  comme nous le savons sont essentiellement des femmes, même s’il existe quelques rares cas masculins, nous révèlent que nous vivons dans un monde qui pousse à la totalité, c’est-à-dire au Un.

C’est le plus souvent un symptôme de l’hystérie d’aujourd’hui en ce sens que l’anorexique ferme le circuit du besoin, en venant nous dire qu’il se peut que l’on meurt de faim pour ne pas mourir au sens du désir. L’anorexique veut « rien », nous pourrions dire du « rien », dans un univers où tout le monde veut tout, du « tout ». Elle nous rappelle alors une évidence, celle de la dialectique subtile entre l’être et l’avoir, et de signifier le manque face à un monde qui pousse à la totalité, autrement dit au Un.

Ce qui apparaît fondamental dans ce symptôme, et porteur de réflexions qui dépassent le cadre de la psychopathologie, relève d’une confrontation essentielle entre l’ adolescente et l'émergence de sa féminité dans son corps et dans ses représentations, et plus particulièrement dans les images du féminin. En effet, cette petite fille sage devenue adolescente, confrontée à l'énigme de sa féminité naissante, se trouve dans une impasse. Sa parole et son désir ne peuvent pas s'exprimer dans cet univers feutré. Son corps va alors lui servir d’intermédiaire exclusif pour manifester sa parole dans une articulation autour du "rien". Puisque ce qu'elle ne peut pas dire de son désir, elle croit le comprendre comme une demande qu’on lui adresse de ne rien vouloir pour elle même, alors elle se soumettra une fois de plus à cette demande et reprendra à son propre compte le «  je ne veux rien ». Cependant, elle introduit à son insu une subtile subversion de cet énoncé en transformant l’absence de désir qui lui est supposé en un désir de « rien ». « Je veux … "rien" » devient la formule canonique qui exprime inconsciemment son désir, mais d’une façon suffisamment maquillée pour qu’il prenne la forme d’un renoncement au désir. La privation de nourriture, symptôme principal de l’anorexie, répond étroitement à cette contrainte et signifie littéralement « je veux rien manger ». L’amaigrissement qui en découle et l’aménorrhée qui l’accompagne inscrivent cette demande du rien dans le corps propre de l’adolescente dont les transformations progressives trahissent le succès du montage inconscient.

Cela illustre bien ce que Lacan formalise sur le désir.

Le désir selon Lacan, n’est pas seulement la représentation imaginaire et sexuelle de la perte, c’est aussi une façon pour le sujet de s’identifier au manque. Le désir naît ainsi d’une espèce d’inversion de la valeur du manque en « puissance de la pure perte », la réduction à rien de ce qui manque est donc inscrite dans le désir. Il y aurait un temps du désir où se substitue l’énoncé « ce dont je manque, un autre le possède » à l’énoncé « ce dont je manque, ce que je n’aurai jamais, j’y tiens car c’est là que je fonde mon désir ». Cela renvoie à l’aliénation du besoin dans le rapport à l’Autre. Mais dans une cure, comme dans l’existence, un sujet ne s’affronte pas au lieu théorique de l’Autre sans rencontrer quelques autres. Par exemple, dans le rapport à la mère, ce qui introduit le sujet au désir, c’est le phallus qu’elle n’a pas, et que l’enfant n’est pas pour elle. Et dans le rapport aux autres qu’il rencontre, c’est dans le moment où le sujet désirant les confronte à leur propre faille qu’il se définit comme « puissance de la pure perte ».

Cette première symptomatologie, ce désir de « rien » manger, s'accompagne généralement d'autres manifestations corporelles, et en particulier d’une hyperactivité caractéristique. Pour cette adolescente, il faut toujours s'activer, ne jamais s'asseoir, pousser le plus loin possible les limites du corps, ainsi la fatigue ne doit plus compter jusqu’à ce que le corps n'existe plus, au seul profit de l'esprit, progressivement investi de toute la signification. Il est frappant de constater à quel point les anorexiques sont souvent des jeunes filles intelligentes qui surinvestissent la dimension intellectuelle aux  dépends  des préoccupations corporelles. L’alimentation comme la sexualité sont reléguées au second plan et sont souvent dénoncées pour leur « vulgarité » ou leur « humiliante banalité ».

L’anorexie à l’adolescence ou la question des représentations du corps et de ses images.

Ce symptôme paraît donc aujourd’hui en constante augmentation à l’adolescence dans les sociétés contemporaines industrialisées dites développées. Plusieurs interprétations peuvent être avancées pour expliquer cette croissance. Mais, qu’il s’agisse d’explications épidémiologiques affirmant l’augmentation constante du trouble, ou d’études plus relativistes considérant que le phénomène est en fait plus constant qu’il n’y paraît, mais que son dépistage s’est grandement amélioré au point de donner l’impression d’une augmentation de prévalence, l’essentiel me semble cependant résider dans le parallèle entre le développement de ce symptôme et l’extraordinaire importance du thème du corps et de ses images dans le discours contemporain.

Le corps contemporain est appelé à incarner un corps idéal, devenant un instrument auquel on demande des performances et un objet que l’on façonne, que l’on habille, tant coté homme que coté femme. De ce point de vue, les marques du féminin et du masculin se déplacent et tendent à s’atténuer, la mode « unisexe » en est un des exemples représentatif, de même nous constatons le fait que dans le même temps si le corps de la femme est appelé à se « muscler », et celui de l’homme tend à s’ « esthétiser ». Ceci nous renvoie à la question du Look qui représente la partie théâtralisée du « néo-narcissisme », allergique aux impératifs standardisés et aux règles homogènes.

Mais il n’en demeure pas moins que le paradigme de ce corps « choyé », de ce corps « objet de consommation »,  reste le corps de la femme. Ainsi, en réponse à cette construction sociale d’un corps féminin qui ne lui appartient plus complètement, l’adolescente  peut produire un symptôme comme l’anorexie, dont la caractéristique s’exhibe sur le corps et fonctionne comme le miroir déformé des attentes sociales.

Notre société multiplie les images, comme elle multiplie les objets à l’infini, puisqu’elle  est société dite de « consommation ». Mais il faut alors différencier plusieurs types d’images car il n’y a pas d’image en soi, car même si les images ont barre sur nous, si par nature elles sont en puissance de quelque chose d’autre qu’une simple perception, leur prestige, leur aura et leur pouvoir changent avec le temps. C’est aussi la question de l’objet qui se pose, car l’objet  aujourd’hui doit être visible, comme s’il existait une contrainte à voir, à se faire voir, et une nouvelle exigence  serait de « faire voir » puisque tout ce qui n’est pas vu n’existe pas. Le culte de l’apparence, la fascination de la transparence ou la passion de la révélation s’opposent ainsi à l’intérêt pour le caché, l’implicite ou le non-dit.

Il est frappant de constater à quel point les anorexiques montrent leur maigreur, souvent même elles l’exhibent au point de déclencher l’effroi ou la frayeur, en évoquant parfois des images de malades en stade terminal ou des camps de concentration de la seconde guerre mondiale. Ce point nous amène à aborder la question de l’image du féminin et de ses représentations aujourd’hui et en particulier pour les anorexiques les liens avec les images photographiques  et de mode en particulier.

Il me semble que Freud, puis Lacan, en élaborant sur le regard d’une manière novatrice, peuvent nous aider à saisir les méandres de nos images contemporaines et dans le même temps à appréhender cette clinique de l’anorexie.

En effet, la psychanalyse rompt avec la tradition philosophique qui ne distingue pas le regard de la vision. Le regard pour la philosophie est une qualité du sujet qui peut être un attribut visuel ou une faculté noétique. En revanche, le regard pour la psychanalyse n’est plus l’apanage du sujet de la conscience et de la connaissance, mais un objet pulsionnel, et pour Lacan, il a une consistance logique, en étant bien l’objet spécifique de la pulsion scopique dégagée par Freud. Ainsi, le sujet est affecté par le regard en tant qu’objet. Que le regard soit pulsionnel est donc la découverte de la psychanalyse,  le séparant dès lors de la vision.

Lorsque Freud évoque cette dimension de l’ Unheimlich, traduit par l’ « inquiétante étrangeté », il rend compte d’une inquiétante et étrange familiarité de l’image, en soulignant  «qu ’un effet d’inquiétante étrangeté se produit souvent et aisément, quand la frontière entre fantaisie et réalité se trouve effacée, quand se présente à nous comme réel quelque chose que nous avions considéré jusque-là comme fantastique.. »[1]. Grâce au thème d’Hoffmann, l’homme de sable (Der Sandmann), Freud  se réfère à l’angoisse de cette répétition de l’identique et à ses effets de mise en abîme qui en découlent. Ce conte mettant en scène une prévalence du spéculaire à travers des jeux d’optique et sa fascination trouve sa résolution dans la chute proprement dite sous la forme d’un acte mortel. La réponse par le thème de la cécité et de l’aveuglement est abordé par Freud du point de vue de la castration, renvoyant  ainsi au mythe d’Œdipe.

Par la suite, Lacan, en soulignant que le sujet n’accède à son propre désir qu’à se substituer toujours plus à l’un de ses propres doubles,  révèle l’existence d’une trace de ce qu’un sujet, au cours de cette accession, peut parfois s’identifier à l’objet qui cause son désir et ne pas avoir d’autre issue que la disparition, pris dans une sorte d’alternative entre lui et l’autre. Car, afin que le sujet ne s’engouffre pas dans une béance mortifère, représentée par celle du narcissisme primaire selon Freud, que Lacan reprendra dans son « Stade du miroir », il semble indispensable que le sujet puisse inclure et intégrer ce qui le regarde, c’est-à-dire un objet qui cause le regard dans les jeux du signifiant.

En abordant la question de l’objet avec le regard comme paradigme, Lacan construit ainsi une topologie, en partant du discours de la science sur la perspective, dans laquelle le psychanalyste doit trouver sa place, s’éloignant de l’idée d’une métaphore du sujet ou d’un double idéalisé. Se positionner ainsi serait pour Lacan aller chercher les fondements de sa position, non pas dans nul effet de signification, mais dans ce qui résulte de la combinatoire elle-même. L’objet qui le cause lui-même comme désirant est supposé alors chu de la chaîne signifiante qui structure son discours.

La chaîne signifiante qui divise le sujet procède donc de la structure visuelle et de l’imaginaire. Dans l’ expérience du bouquet, Lacan nous permet de visualiser que le sujet naît d’une place tierce entre le moi et son image. Lorsque l’enfant fait l’expérience de son unité dans ce miroir, il se tourne généralement vers sa mère afin d’obtenir une reconnaissance, en se constituant donc comme sujet, à partir d’un regard. Mais, à partir de cette demande, il se confronte à la fois au désir de l’Autre et au signifiant qui va le diviser, lui comme sujet, d’avec cet Autre, par le trait du signifiant qui va marquer l’Autre, du manque.

Pour conclure, je cherche ici dans notre modernité, à tenter d’appréhender ce regard que les adolescentes anorexiques portent sur leur corps qui témoigne également du regard porté par le social sur les représentations du corps aujourd’hui.

Ainsi, il apparaît que l’anorexie ne peut se résumer, du point de vue clinique, à un simple alignement d’items, car ce symptôme présente la particularité d’avoir une histoire qui dépasse le cadre proprement clinique, en mettant en scène une forte composante sociale ou culturelle dans laquelle la question des images du corps occupe une place centrale. Mais si le corps peut être l’objet d’un surinvestissement, du coté d’un amour éperdu, cela s’accompagne nécessairement de son corollaire – la haine – qui peut aller jusqu’à le faire disparaître.



[1] FREUD, S. (1990). L'inquiétante étrangeté et autres essais. Paris: Gallimard, p. 251.b