4.1 (O) Arlette
PELLÉ: Les théories sexuelles infantiles: qu’est ce qui a
changé?
1) Les théories sexuelles infantiles, leur
fonction ?
* Avoir un enfant pour la
mère
L’enfant pulsionnel qui naît de cette théorie suit
le chemin pulsionnel de ce que l’enfant auteur de la théorie en question, connaît depuis toujours, ce qui entre dans
son corps et ce qui en sort. L'oralité et l'analité sont investies de jouissance
sexuelle du fait que la mère si intéresse de près. Dans la logique de ces
théories, les enfants sont mis au monde par l’anus, alors l’homme pourrait aussi
bien enfanter que la femme, le garçon que la fille. Ainsi l’enfant garçon comme
la fille pourraient avoir des enfants du point de vue des voies pulsionnelles.
Comme G.Pommier le développe dans son séminaire de Janvier 1998, avoir des
enfants pour la mère est ainsi plus confortable que d’en être un pour elle.
Façon de faire un pas de côté par rapport à l’anéantissement que représente le
fait d’être soi-même son phallus. Avoir des enfants pour la mère c’est pouvoir
lui faire don du phallus (sous forme d’un enfant) phallus qu’elle n’a pas
puisque son insatisfaction ne cesse pas. Le rêve d’harmonie cherche à être brisé
par l’enfant lui-même, il veut avoir des enfants pour la mère dans le but de
n’être plus tout assujetti à son désir.
*
Qu’est ce qu’un
père
L’autre
question à laquelle l’enfant pour la même raison
s’attelle est celle de la fonction du père dans cette
histoire. Il ne peut pas se représenter son rôle dans la
reproduction, fonction que son corps immature par rapport à
l’acte sexuel n'a pas encore expérimenté, il
n’a pas à sa disposition la jouissance dite
génitale. Un enfant raconte ce rêve : « Il
y a deux lapins, ils sortent du ventre de la maman… comment
crois-tu qu’on fait les enfants : avant, il faut
s’embrasser, on peut commencer à 18 ans. Un enfant,
ça se fait en roulant la langue…, ça fait de la
bouillie… et après, ça fait un bébé.
Et le père? il sert à aller voir quand le
bébé naît à
l’hôpital. » Du point de vue de la fonction sexuelle et pour
cause, le père est hors jeu.
L'enfant, garçon ou fille à ce niveau d’organisation
psychique ne dispose que d’une jouissance pulsionnelle, jouissance auto-érotique
qui caractérise la sexualité infantile. Pour l’un et l’autre sexe le phallus est
investi de jouissance, c’est le primat du phallus.
*
La différence sexuelle
En
ce qui concerne la différence sexuelle, l’évidence
anatomique n’arrange rien à l’affaire. Des enfants
qui connaissent la différence anatomique répondent
à cette question : les filles ont des cheveux longs et une jupe,
ou les filles préfèrent le rose et les garçons
plutôt le foncé, il arrive qu’ils ajoutent les
filles ont une pomponne et les garçons un zizi, ça semble
avoir la même valeur que les cheveux longs ou courts,
c’est-à-dire ça ne fait pas différence
sexuelle. Freud dans les Trois essais dit « à
l’âge infantile la différence sexuelle n’est
pas aussi manifeste qu’elle le sera après la
puberté. C’est à une sexualité infantile
perverse polymorphe pour les deux sexes et à ces théories
que se nouent les processus oedipiens. Si l’enfant ne se
représente pas la fonction du père dans la reproduction,
il a à faire avec la fonction paternelle en tant qu’elle
le débusque de l’identification idéale au phallus
maternel.
Ce passage est parfois compromis et on peut dire
alors que les théories sexuelles infantiles réussissent d’une certaine façon.
Prenons par exemple le cas du petit Hans. Son père ressemble beaucoup aux pères de notre
modernité. « Malgré tout son amour, toute sa gentillesse, toute son
intelligence, il n’y a pas de père réel, en tant qu’agent de la castration pour
l’enfant dit Lacan dans les dernières pages de la relation d’objet (1). «Le père de Hans est totalement inopérant
pour autant que ce qu’il dit, c’est exactement comme s’il flûtait, auprès de la
mère, quelques soient les relations entre les 2 personnages parentaux. Il ne s’agit pas des personnes père et mère
mais de la mère en relation avec la parole du père.
Si Hans est guéri de sa phobie, il n’est pas passé
dit Lacan par le complexe de castration mais par une autre voie pour s’en
sortir. Il trouve une issue atypique, une suppléance. Pour aller vite la situation s’est résolue pour lui par une
identification au désir maternel, à
l‘idéal maternel et « il n’aura pas de père. »
A la fin de sa cure, Hans aura des enfants
imaginaires pour la mère, enfants pulsionnels, dont il s’occupera et qui le
mettra à distance d’être son phallus. Il n’est pas dans une relation duelle, il
a un rapport à l’au-delà du désir de la mère à qui il manque le fameux phallus,
énigme du désir de la mère, qui n’est pas orienté vers le
père.
Si l’enfant s’en sort par l’identification à l’idéal
maternel, il reste dans un position passivée, féminisée, à l’égard de
l’existence et de son futur rapport aux femmes. Le phallus imaginaire se ballade
entre la mère et l’enfant, soit la mère
l’a et l’enfant est assujetti à sa puissance, soit l’enfant l’a pour en faire
don la mère. Hans n’a pas de père au
sens où élu de la mère, la fonction paternelle qui met en jeu la rivalité avec
le père ne s’amorce pas.
Le père du petit Hans, père très moderne, n’a pas
une place réservée dans la parole de la mère, c’est-à-dire elle ne le fait pas
intervenir comme son homme, elle ne se fait pas cause de son désir. Pour tous
les petits Hans, le père ne fait la Loi à personne, ni à la mère, ni à son fils.
Il n’y a pas de père comme dit Lacan.
L’ enfant embusqué à cette place du jeu phallique avec la mère a la certitude
que son amoureux à elle, c’est lui. Il a la certitude que le père est réellement
un gêneur, et n’entend aucun démenti à
sa position. L’enfant réalise ainsi son rêve d’harmonie et d’amour des théories
sexuelles infantiles.
Ce qui veut dire que dans ce cas la castration
symbolique est évitée et l’angoisse de la castration maternelle écartée par l’élaboration des théories sexuelles
infantiles ou des symptômes plus ou moins bruyants amènent à consulter.
« Tous les
tabourets n’ont pas quatre pieds. Il y en a qui se tiennent debout avec trois.
Je vous assure pour la plupart des gens dans notre monde moderne, les points
d’appui sont excessivement réduits. Dès qu’on est arrivé à des tabourets sur 3
pieds, il n’est plus question qu’il en manque un seul, parce que les choses vont
tout de suite très loin (2). Ce tabouret
à trois pieds concerne le triangle imaginaire mère-enfant-phallus
(imaginaire).
Il arrive des situations inversées dans lesquelles
la mère fait la loi au père, c’est elle qui est en possession du phallus
imaginaire. Lacan place ici l’homosexualité comme une possibilité. « Si
l’homosexuel fait un trait exigible de l’objet (pénis) c’est sous une forme
quelconque que la mère a fait la loi au père à un moment décisif. Il trouve du
côté de la mère sa sécurité. C’est une situation a 3 pieds... (3) »
mère-enfant-phallus. Le garçon est persuadé alors que soit la mère l’a ou si
elle ne l’a pas elle lui en a fait don.
Une autre manière encore plus radicale de rester
fixé aux théories sexuelles infantiles serait que le pénis ne soit pas investi
de jouissance au moment où l’acte sexuel est
possible.
C’est
le cas de ce jeune homme qui « choisit » de s'affilier à la branche maternelle
et rejette sa filiation paternelle. Le
clan maternel
dévalue le père. L'amour de ce même clan est porté au compte du fils : il sera
l'enfant chéri, adulé et admiré des grands-parents maternels.
Cet
ancrage dans le clan maternel le mène, adolescent, à se dire homosexuel.
La
fonction sexuelle du père, qualifiée à cette
époque de bestiale, émerge. C’est un père
sexué qu’il découvre. « Il ne pense
qu’à ça, il ne parle que de
ça… » Sa haine pour ce père violent,
potentiellement violeur est énorme et rencontre la
dévaluation du père par le clan maternel. Il rejette
alors et le père et le sexe. Le père sodomite le
terrorise.
Sa
haine pour les homosexuels qui
en sont vraiment se déclenche. Qui est-il donc alors ? Ni homme ni
femme.
La question d'un changement de sexe ne se pose pas. Il rêve d'un troisième sexe,
pour finalement se résoudre à l'idée que son
identité pourrait consister dans le refus catégorique « d'être
un
homme comme les autres » et plus précisément « d'être un homme comme son père ».
Il
réalise que son homosexualité s’avère
a-sexualité, une fuite devant le sexe et dira « je
suis un a-sexué volontaire ». Il peut aimer un homme,
mais l’acte sexuel est non seulement interdit mais
irreprésentable dit-il. Irreprésentable, c’est la
limite à laquelle se heurtent les théories sexuelles
infantiles. Il s’agit d’une opposition entre le permis et
l’interdit. Etre le phallus pour la jouissance de l’autre,
continue à prévaloir, c’est permis. Investir de
jouissance le pénis lui est impossible, c’est interdit
aussi bien avec une femme qu’avec un homme. L’idéal
purifié d’un amour sans sexualité génitale
prend toute sa mesure, idéal conforme à
l’asexué des théories sexuelles infantiles.
En conclusion
La « réussite » des théories sexuelles infantiles
est évidemment un temps de régression ou de fixation à la sexualité infantile.
Ce temps est-il une réponse à ce qui se passe lorsque la mère détient le phallus
imaginaire, la puissance phallique pour l’enfant ? Ou bien y a t-il d’autres
issues ?
La jouissance pulsionnelle semble parfois répondre
d’un idéal sur la scène sociale. Lorsque par exemple la quête de la jouissance,
la bonne sera promue comme idéal et la perversion polymorphe infantile comme
celle qui détient le summum d’une garantie de jouissance hors du
commun.
Les clubs sado-maso, les boîtes gays, les clubs pour
jouissance pulsionnelles diverses, jouissances qui ne sont pas placées sous
l’égide du père, du signifiant, se multiplient. Il arrive que l’angoisse, la
déprime, le dégoût ou un symptôme, viennent faire limite chez certains sujets
qui s’y adonnent. L’interdit vient ainsi du sujet, interdit qui érige un père.
Ainsi on remarque que la jouissance pulsionnelle permise par le social peut
rencontrer sa limite du côté du sujet. Tout comme on peut remarquer un
hygiénisme ambiant qui se voudrait hors sexe proportionnel à l’idéalisation des
jouissances perverses polymorphes, ce qui est permis d’un côté rencontre
l’interdit de l’autre. Un père n’est-il pas ainsi convoqué sur la scène
sociale?
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(1) Séminaire IV (1956-1957)
La relation d’objet, Ed du Seuil,
s. 24 (3.07.1957) : « Envoi »
« De Hans-le-fétiche à Léonard-en-miroir »
(2) J. LACAN, Séminaire V
(1957-1958) Les Formations de l’inconscient, Ed. du Seuil
(3) J. LACAN, Séminaire V (1957-1958) Les Formations de l’inconscient, Ed. du Seuil, p. 211.