4.1 (O) Arlette PELLÉ: Les théories sexuelles infantiles: qu’est ce qui a changé?

Satisfaire sa mère, alors qu’elle continue à lui demander… est angoissant pour l’enfant du fait qu’il pressent qu’elle manque de quelque chose que lui-même ne peut pas combler. Cette insatisfaction maternelle fait énigme et angoisse l’enfant qui élabore alors des théories sexuelles infantiles. D’où viennent les enfants, à quoi un père sert-il, est-ce que je peux perdre mon zizi ou va-t-il pousser ? Ces théories ont pour fonction de le dégager d’avoir à  combler le manque de la mère, à se faire son phallus. Leur contenu n’a pas changé depuis que Freud les a décrites, et l‘éducation sexuelle précoce n’y apporte aucune nouveauté. Elles sont immuables et constituent le socle de la sexualité adulte. Pourtant si ces théories n’ont pas changé, leur destin, ce qui va venir faire effraction dans ces théories, pour que la sexualité adulte et l’identité sexuée soient assumées, leur destin se trouve parfois compromis. Que se passe t-il quand il n’y a pas échec de ces théories, c’est-à-dire quand leur « fragment de vérité » œuvre sans refoulement chez l’adulte ? Que se passe t-il quand la scène sociale idéalise un mode de jouissance propre à la sexualité infantile?

 
1) Les théories sexuelles infantiles, leur fonction ?

 
* Avoir un enfant pour la mère

 Lors des thérapies d’enfants il est fréquent d'entendre directement ces théories et les patients adultes en rapportent des fragments à partir de leur rêve ou de leur fantasme. Un petit garçon de cinq ans fait caca dans sa culotte depuis que sa maman lui a dit qu'elle attend un enfant. A un tournant de séance, je lui pose cette question : « Sais-tu comment on fait les enfants ? » il répond : « Les moustiques, ils se mettent comme ça, l’un sur l’autre, ils s’attachent et un œuf arrive. » « Ah bon, lui dis-je, et les bébés, comment viennent-ils ? » « Et bien, une graine de papa, une graine de maman, et s’il veut pas sortir, on fait un trou dans le ventre de la maman, et hop, s’il veut sortir c’est par l’intestin pour qu’il tombe par les fesses. » « Comme un caca !

L’enfant pulsionnel qui naît de cette théorie suit le chemin pulsionnel de ce que l’enfant auteur de la théorie en question,  connaît depuis toujours, ce qui entre dans son corps et ce qui en sort. L'oralité et l'analité sont investies de jouissance sexuelle du fait que la mère si intéresse de près. Dans la logique de ces théories, les enfants sont mis au monde par l’anus, alors l’homme pourrait aussi bien enfanter que la femme, le garçon que la fille. Ainsi l’enfant garçon comme la fille pourraient avoir des enfants du point de vue des voies pulsionnelles. Comme G.Pommier le développe dans son séminaire de Janvier 1998, avoir des enfants pour la mère est ainsi plus confortable que d’en être un pour elle. Façon de faire un pas de côté par rapport à l’anéantissement que représente le fait d’être soi-même son phallus. Avoir des enfants pour la mère c’est pouvoir lui faire don du phallus (sous forme d’un enfant) phallus qu’elle n’a pas puisque son insatisfaction ne cesse pas. Le rêve d’harmonie cherche à être brisé par l’enfant lui-même, il veut avoir des enfants pour la mère dans le but de n’être plus tout assujetti à son désir.

 
* Qu’est ce qu’un père

L’autre question à laquelle l’enfant pour la même raison s’attelle est celle de la fonction du père dans cette histoire. Il ne peut pas se représenter son rôle dans la reproduction, fonction que son corps immature par rapport à l’acte sexuel n'a pas encore expérimenté, il n’a pas à sa disposition la jouissance dite génitale. Un enfant raconte ce rêve : « Il y a deux lapins, ils sortent du ventre de la maman… comment crois-tu qu’on fait les enfants : avant, il faut s’embrasser, on peut commencer à 18 ans. Un enfant, ça se fait en roulant la langue…, ça fait de la bouillie… et après, ça fait un bébé. Et le père? il sert à aller voir quand le bébé naît à l’hôpital. » Du  point de vue de la fonction sexuelle et pour cause, le père est hors jeu.

L'enfant, garçon ou fille à ce niveau d’organisation psychique ne dispose que d’une jouissance pulsionnelle, jouissance auto-érotique qui caractérise la sexualité infantile. Pour l’un et l’autre sexe le phallus est investi de jouissance, c’est le primat du phallus.

 
* La différence sexuelle

En ce qui concerne la différence sexuelle, l’évidence anatomique n’arrange rien à l’affaire. Des enfants qui connaissent la différence anatomique répondent à cette question : les filles ont des cheveux longs et une jupe, ou les filles préfèrent le rose et les garçons plutôt le foncé, il arrive qu’ils ajoutent les filles ont une pomponne et les garçons un zizi, ça semble avoir la même valeur que les cheveux longs ou courts, c’est-à-dire ça ne fait pas différence sexuelle. Freud dans les Trois essais dit « à l’âge infantile la différence sexuelle n’est pas aussi manifeste qu’elle le sera après la puberté. C’est à une sexualité infantile perverse polymorphe pour les deux sexes et à ces théories que se nouent les processus oedipiens. Si l’enfant ne se représente pas la fonction du père dans la reproduction, il a à faire avec la fonction paternelle en tant qu’elle le débusque de l’identification idéale au phallus maternel.

Ce passage est parfois compromis et on peut dire alors que les théories sexuelles infantiles réussissent d’une certaine façon. Prenons par exemple le cas du petit Hans. Son père  ressemble beaucoup aux pères de notre modernité. « Malgré tout son amour, toute sa gentillesse, toute son intelligence, il n’y a pas de père réel, en tant qu’agent de la castration pour l’enfant dit Lacan dans les dernières pages de la relation d’objet (1).  «Le père de Hans est totalement inopérant pour autant que ce qu’il dit, c’est exactement comme s’il flûtait, auprès de la mère, quelques soient les relations entre les 2 personnages parentaux.  Il ne s’agit pas des personnes père et mère mais de la mère en relation avec la parole du père.

Si Hans est guéri de sa phobie, il n’est pas passé dit Lacan par le complexe de castration mais par une autre voie pour s’en sortir. Il trouve une issue atypique, une suppléance. Pour aller vite  la situation s’est résolue pour lui par une identification au désir maternel,  à l‘idéal maternel et «  il n’aura pas de père. »

A la fin de sa cure, Hans aura des enfants imaginaires pour la mère, enfants pulsionnels, dont il s’occupera et qui le mettra à distance d’être son phallus. Il n’est pas dans une relation duelle, il a un rapport à l’au-delà du désir de la mère à qui il manque le fameux phallus, énigme du désir de la mère, qui n’est pas orienté vers le père.

Si l’enfant s’en sort par l’identification à l’idéal maternel, il reste dans un position passivée, féminisée, à l’égard de l’existence et de son futur rapport aux femmes. Le phallus imaginaire se ballade entre la mère et l’enfant,  soit la mère l’a et l’enfant est assujetti à sa puissance, soit l’enfant l’a pour en faire don la mère. Hans n’a pas  de père au sens où élu de la mère, la fonction paternelle qui met en jeu la rivalité avec le père ne s’amorce pas.

Le père du petit Hans, père très moderne, n’a pas une place réservée dans la parole de la mère, c’est-à-dire elle ne le fait pas intervenir comme son homme, elle ne se fait pas cause de son désir. Pour tous les petits Hans, le père ne fait la Loi à personne, ni à la mère, ni à son fils. Il n’y a pas de père comme dit Lacan.

L’ enfant embusqué à cette place  du jeu phallique avec la mère a la certitude que son amoureux à elle, c’est lui. Il a la certitude que le père est réellement un gêneur, et n’entend  aucun démenti à sa position. L’enfant réalise ainsi son rêve d’harmonie et d’amour des théories sexuelles infantiles. 

Ce qui veut dire que dans ce cas la castration symbolique est évitée et l’angoisse de la castration maternelle écartée  par l’élaboration des théories sexuelles infantiles ou des symptômes plus ou moins bruyants amènent à consulter.

 « Tous les tabourets n’ont pas quatre pieds. Il y en a qui se tiennent debout avec trois. Je vous assure pour la plupart des gens dans notre monde moderne, les points d’appui sont excessivement réduits. Dès qu’on est arrivé à des tabourets sur 3 pieds, il n’est plus question qu’il en manque un seul, parce que les choses vont tout de suite très loin (2). Ce tabouret à trois pieds concerne le triangle imaginaire mère-enfant-phallus (imaginaire). 

Il arrive des situations inversées dans lesquelles la mère fait la loi au père, c’est elle qui est en possession du phallus imaginaire. Lacan place ici l’homosexualité comme une possibilité. « Si l’homosexuel fait un trait exigible de l’objet (pénis) c’est sous une forme quelconque que la mère a fait la loi au père à un moment décisif. Il trouve du côté de la mère sa sécurité. C’est une situation a 3 pieds... (3) » mère-enfant-phallus. Le garçon est persuadé alors que soit la mère l’a ou si elle ne l’a pas elle lui en a fait don.

Une autre manière encore plus radicale de rester fixé aux théories sexuelles infantiles serait que le pénis ne soit pas investi de jouissance au moment où l’acte sexuel est possible.

C’est le cas de ce jeune homme qui « choisit » de s'affilier à la branche maternelle et rejette sa filiation paternelle. Le clan maternel dévalue le père. L'amour de ce même clan est porté au compte du fils : il sera l'enfant chéri, adulé et admiré des grands-parents maternels.

Cet ancrage dans le clan maternel le mène, adolescent, à se dire homosexuel. La fonction sexuelle du père, qualifiée à cette époque de bestiale, émerge. C’est un père sexué qu’il découvre. « Il ne pense qu’à ça, il ne parle que de ça… » Sa haine pour ce père violent, potentiellement violeur est énorme et rencontre la dévaluation du père par le clan maternel. Il rejette alors et le père et le sexe. Le père sodomite le terrorise.

Sa haine pour les homosexuels qui en sont vraiment se déclenche. Qui est-il donc alors ? Ni homme ni femme. La question d'un changement de sexe ne se pose pas. Il rêve d'un troisième sexe, pour finalement se résoudre à l'idée que son identité pourrait consister dans le refus catégorique « d'être un homme comme les autres » et plus précisément « d'être un homme comme son père ».

Il réalise que son homosexualité s’avère a-sexualité, une fuite devant le sexe et dira « je suis un a-sexué volontaire ». Il peut aimer un homme, mais l’acte sexuel est non seulement interdit mais irreprésentable dit-il. Irreprésentable, c’est la limite à laquelle se heurtent les théories sexuelles infantiles. Il s’agit d’une opposition entre le permis et l’interdit. Etre le phallus pour la jouissance de l’autre, continue à prévaloir, c’est permis. Investir de jouissance le pénis lui est impossible, c’est interdit aussi bien avec une femme qu’avec un homme. L’idéal purifié d’un amour sans sexualité génitale prend toute sa mesure, idéal conforme à l’asexué des théories sexuelles infantiles.

En conclusion

La « réussite » des théories sexuelles infantiles est évidemment un temps de régression ou de fixation à la sexualité infantile. Ce temps est-il une réponse à ce qui se passe lorsque la mère détient le phallus imaginaire, la puissance phallique pour l’enfant ? Ou bien y a t-il d’autres issues ?

La jouissance pulsionnelle semble parfois répondre d’un idéal sur la scène sociale. Lorsque par exemple la quête de la jouissance, la bonne sera promue comme idéal et la perversion polymorphe infantile comme celle qui détient le summum d’une garantie de jouissance hors du commun.

Les clubs sado-maso, les boîtes gays, les clubs pour jouissance pulsionnelles diverses, jouissances qui ne sont pas placées sous l’égide du père, du signifiant, se multiplient. Il arrive que l’angoisse, la déprime, le dégoût ou un symptôme, viennent faire limite chez certains sujets qui s’y adonnent. L’interdit vient ainsi du sujet, interdit qui érige un père. Ainsi on remarque que la jouissance pulsionnelle permise par le social peut rencontrer sa limite du côté du sujet. Tout comme on peut remarquer un hygiénisme ambiant qui se voudrait hors sexe proportionnel à l’idéalisation des jouissances perverses polymorphes, ce qui est permis d’un côté rencontre l’interdit de l’autre. Un père n’est-il pas ainsi convoqué sur la scène sociale?

 

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(1) Séminaire IV (1956-1957) La relation d’objet,  Ed du Seuil, s. 24 (3.07.1957) : « Envoi »  « De Hans-le-fétiche à Léonard-en-miroir »

(2) J. LACAN, Séminaire V (1957-1958) Les Formations de l’inconscient, Ed. du Seuil

(3) J. LACAN, Séminaire V (1957-1958) Les Formations de l’inconscient, Ed. du Seuil, p. 211.