De quelques questions préliminaires à tout traitement possible
de la psychanalyse comme science et de la science par la psychanalyse
Juan BAUZÁ
“Gris est toute théorie de l’arbre de la science, mais vert est l’arbre
de la vie” - Goethe
Exposé du problème
La « psychanalyse » est-elle (de facto), peut-elle (de iure),
doit-elle (en tant qu’un impératif éthique) être une
« Science »? Ou pour l’exprimer autrement : jusqu’à quel
point la psychanalyse est-elle, peut-elle et doit-elle être susceptible
d’une scientifisation ? Et qu’est-ce que cela veut dire dans ce cas
spécifique? Quelles seraient alors ses caractéristiques, ses
conséquences et ses limites?
La « psychanalyse » est-elle une « Science » ?
Pour aborder cette première question commençons pour éclaircir
que ce qui fait qu’une discipline soit une Science n’est pas son objet mais
la méthode de traitement de celui-ci. Comme le remarque Canguilhem
dans son texte sur « L’objet de l’histoire des sciences » (Cf.
G. CANGUILHEM, Études d’histoire et de philosophie des sciences, p.
17):
“ L’objet scientifique, constitué par le discours méthodique,
est second, bien que non dérivé, par rapport à l’objet
naturel, initial, et qu’on dirait volontiers, en jouant sur le sens, pré-texte.
L’histoire des sciences s’exerce sur ces objets seconds, non naturels, culturels
[…]. L’objet de la science dépend de l’historicité du discours
scientifique, en tant que cette historicité représente la réalisation
d’un projet intérieurement normé, mais traversée d’accidents,
retardée ou détournée par des obstacles, interrompue
de crises, c’est-à-dire de moments de jugement et de vérité.”
C’est donc la Science elle-même, en tant que discours, qui constitue
l’objet de son champ phénoménal comme objet scientifique. Un
objet façonné à partir d’une double coupure : 1) coupure
par rapport au naturel et à la spontanéité propre de
l’empirisme naïf (ce qui constitue le fait scientifique au-delà
des « faits ») ; 2) coupure par rapport à la culture d’appartenance
et son imaginaire social prédominant.
Alors si nous sommes pour une conception dure de la Science comme c’est le
cas ici, alors, à l’heure actuelle, il apparaît que la psychanalyse
—dans son état de formalisation et dans la diversité de ses
tendances— n’est pas une Science.
Il semblerait donc que je suis d’accord avec Lacan quand, à la fin
de son enseignement, dit et répète de plusieurs façons
que “La psychanalyse n’est pas une Science”. Par exemple, dans la transcription
de la séance du 11 janvier 1977 de son Séminaire XXIV sur L’insu,
nous pouvons lire:
“La psychanalyse -je l’ai dit, je l’ai répété tout récemment-,
n’est pas une science […]”
En effet, Lacan, à la fin de son “Aperture de la section clinique”
(5-01-1977), avait déjà dit :
“La psychanalyse n’est pas une science, une science exacte ou exactement
une science”
Mais cette “conclusion” ne tranche pas la question et nous devons expliquer
les prémisses et le raisonnement qui aboutissent à la même.
Commençons pour lire cette chaîne signifiante de Lacan dans
son contexte particulier et dans le contexte général de son
œuvre. Quel est ce contexte ?
“Elle [la psychanalyse] n’a pas son statut de science et elle ne peut que
l’attendre, l’espérer.”
-continue Lacan dans le texte que nous citons, et juste après nous
trouvons ceci :
“Mais [la psychanalyse] c’est un délire dont on attend qu’il porte
une science. C’est un délire dont on attende qu’il devienne scientifique
[qu’est-ce qu’on attend qu’il devienne scientifique ? le délire? ce
que le délire subsumait en tant que manifestation d’une vérité
forclose?]” (les mots entre crochets sont à nous)
Si Lacan a raison, quelle serait la condition pour faire sortir la psychanalyse
de son « délire » et pour qu’elle devienne scientifique
?
“On peut attendre longtemps […] parce que […] ce qu’on attend ce n’est forcément
ce qu’on recueille. C’est un délire scientifique donc, et on attend
qu’il porte une science mais ça ne veut pas dire que jamais la pratique
analytique portera [par elle-même] cette science. C’est une science
qui a d’autant moins de chance de mûrir qu’elle est antinomique; que
quand même, par l’usage que nous en avons qu’il faut réviser
les rapports entre la science et la logique.” (les soulignés sont
aussi à nous)
La psychanalyse peut-elle et doit-elle être une Science ?
D’après ce texte de Lacan, l’on pourrait caresser l’espoir que la
psychanalyse deviendrait une science, mais cela est difficile : d’abord parce
qu’il s’agirait d’une science « antinomique ». Qu’est-ce que
cela veut dire ? Lacan l’explique un peu quand il dit que pour arriver à
cette « Science antinomique » il faudrait une condition préalable
nécessaire : le remaniement pour notre usage « des rapports
entre la science et la logique ». Sans aucun doute j’interprète
ici le texte de Lacan : il faudrait un remaniement des rapports entre la
Science et ses conditions de rationalité explicitées dans l’organon
logique-rationnel qui nous donnent leur validité et leur vérité
selon les critères ce cet organon et qui la fondent en tant que Science.
Arrivés à ce point, il faut se reporter à un moment
préalable mais crucial dans l’enseignement de Lacan à cet égard.
Depuis la Grèce classique, nous savons que ce qui donne force à
une théorie scientifique est son rapport à la vérité.
Lacan remarque encore l’importance de la notion de vérité par
rapport à la Science mais en soulignant aussi que, la Science, telle
qu’elle est constituée, néglige quelque chose justement par
rapport à la vérité, ce que Lacan prétend dévoiler
et réparer dans la mesure du possible. En effet nous pouvons lire
dans son écrit sur « La Science et la Vérité »
:
“[...] S’il est de praticiens pour qui la vérité
comme telle est supposée agir, n’est-ce pas vous? N’en doutez pas,
en tout cas, c’est parce que ce point est voilé dans la science, que
vous gardez cette place étonnamment préservée dans ce
qui fait office d’espoir en cette conscience vagabonde à accompagner
collectif les révolutions de la pensée. [...] Elle [la science]
oublie les péripéties dont elle est née [ce qu’on appelle
le contexte d’invention ou de découverte], quand elle est constituée,
autrement dit une dimension de la vérité que la psychanalyse
met là hautement en exercice” (Écrits, p. 869) [les soulignés
sont à nous]
Quelle est cette dimension de la vérité que La Science selon
Lacan néglige et que la psychanalyse prétend restituer ?
Par rapport à la vérité une science est ou veut être
une connaissance positive, c’est-à-dire, un savoir discursif démonstratif
qui, dans ce sens, diffère des autres modalités du discours
par le fait de ce qu’il existe toujours la possibilité de le déclarer
vrai ou faux. Cependant Tarski a démontré qu’aucune théorie
consistante ne peut décider son degré de vérité
par elle-même, c’est-à-dire, elle ne peut s’autojustifier. Si
la théorie (métathéorie) T2 a une définition
de vérité pour une autre théorie (théorie-objet)
T1 ; la vérité de T1 ne peut se démontrer ou plutôt
se justifier que dans T2. La vérité apparaît alors comme
une propriété ou prédicat « métalinguistique
» de propositions d’un certain langage. La vérité ne
peut apparaître au niveau purement syntactique (à ce niveau
nous pouvons parler seulement de validité) puisqu’il comporte une
sémantique. Ce constat nous donne déjà une première
approche à l’idée de que le rapport du savoir à la vérité
ne peut se faire d’une façon directe, il est nécessaire le
truchement d’une Loi symbolique qui en ordonnant le champ de la signification
nous donne la fonction de vérité de ce savoir.
Comment cette définition pourrait-elle correspondre à une définition
de la vérité en psychanalyse ?
D’abord, si dans ce cas-là il s’agit de la vérité du
sujet en tant que cause matérielle de son être, effet du signifiant,
cette définition ne pourrait se remettre à la « vérité
» des faits dont il rend compte en tant que référence,
donc il ne s’agit pas proprement d’une adequatio rei et intellectus mais
plutôt d’une adequatio intellectus et intellectus, c’est-à-dire,
une adéquation de la pensée avec elle-même et avec ses
objets. Si ce qui est en jeu est la vérité du sujet, c’est-à-dire,
une vérité qui va au-delà des prétendues certitudes
du Moi, et nous définissons le sujet, en suivant Lacan, comme ce qui
représente un signifiant pour un autre signifiant, il faut considérer
alors que le métalangage du langage-objet est le langage propre dans
un autre niveau, dans une Autre scène —comme Freud le dit—. C’est
pourquoi, l’on ne peut pas parler de métalangage proprement dit parce
qu’il s’agit du même langage au niveau ou ça parle, ce qui correspond
à l’idée lacanienne selon laquelle l’inconscient est structuré
comme un langage. Pour cette raison, l’on peut dire en psychanalyse qu’une
proposition est « vraie » si elle dit en effet ce qu’elle veut
dire et pas une autre chose, c’est-à-dire, si en tant que signifiant
évoque son sens « manifeste », sans surdétermination
et d’une façon univoque, comme s’il était réduit à
un signe . Mais voici le problème : si le signifiant ne peut se signifier
à soi-même et il est surdéterminé, son sens peut-il
être complètement décidé ? Et si cela est
possible, comment le décider ? Quels sont les paramètres de
cette in-décision ? Comment peut la vérité se dire par
elle même, même à moitié ? C’est à ce point
que nous sommes devant le problème indépassable du sujet de
la science.
En plus la psychanalyse découvre une res cogitans inconsciente qui
se manifeste malgré le Moi qui s’impose au Je et fait partie du sujet
(ça parle, ça pense où je ne suis pas ; ça est
où je ne pense pas). Il s’établit ainsi « une structure
qui rend compte de l’état de refente, de Spaltung où le psychanalyste
repère le sujet de, et dans, sa praxis » (« La science
et la vérité », É., p. 855), un sujet qui ne pourrait
pas s’identifier avec sa conscience moïque sans une grave perte. La
dé-couverte de cette division comporte une subversion dans la position
du sujet qui va au-delà de l’individuel et qui constitue à
leur tour une subversion épistémique qui doit assurément
avoir une incidence sur une théorie de la connaissance fondée,
jusqu’à la découverte de la psychanalyse, sur une prétendue
unité d’un sujet qui fait de la réalité le corrélat
du système perception-conscience, que identifie la réalité
avec les données de ce système selon la ligne d’expérience
que sanctionne le sujet de la science (Cf. É., p. 856-857, et De nos
antécédents, qui introduisent l’ Au-delà du «
Principe de réalité »). Cette identification de la réalité
avec ce que nous pourrions appeler un moi collective scientifique qui donne
pas à l’idéologie scientifique, porte sur un certain défaut
dans la considération de l’incidence du signifiant comme constituant
du sujet de la science et de la réalité sanctionnée
pour lui, c’est à dire sur un méprise de la matérialité
et de l’autonomie du langage dans la constitution du sujet de la connaissance
et de la réalité qui constitue son objet de connaissance.
Alors à réintroduire cette matérialité du signifiant
forclose, l’unité du sujet supposée dans la théorie
de la connaissance scientifique du fait de découler d’une gnoséologie
générale fondée sur le même supposé apparaît
plutôt comme une suture de ce sujet divisé ou comme ce que quelques-uns
appellent une forclusion de sa vérité.
Alors que pourrait être une science qui inclurai-t-elle la psychanalyse
?
Si la psychanalyse n’est pas donc une Science, mais si elle peut et doit
l’être, nous nous trouvons devant la question que Lacan envisageait
dans son résumé du Séminaire XI (1964) sur Les fondements
de la psychanalyse, rédigé en 1965 pour l’annuaire de l’ E.P.H.E.,
où il affirme:
« Permanente donc restait la question qui fait notre projet radical
: celle qui va de : la psychanalyse est-elle une science ? à : qu'est-ce
qu'une science qui inclut la psychanalyse ? ».
En nous posant la question : « qu’est-ce qu’une science qui inclut
la psychanalyse ? », nous ne sommes pas seulement confrontés
au problème de la théorie de la science qui pourrait inclure
la psychanalyse, mais aussi à la question du statut de la théorie
de la science dont l’objet est la science même.
Lors de la première séance de son séminaire sur Les
fondements de la psychanalyse, Lacan souligne déjà que ce qui
caractérise une Science n’est pas ni leur praxis, ni leur objet, ni
le champ des phénomènes que celui définit (à
travers lesquels cet objet se représente), ni l’exclusion de la subjectivité
de l’opérateur qui caractériserait l’objectivité dans
l’application d’une technique; mais la mise en formules, c’est-à-dire,
un certain degré de formalisation. Mais cela ne suffit pas, il faut
aussi que cette formalisation respecte certaines conditions ; la question
serait alors de savoir quelles sont ces conditions et quel est le rapport
de celles-ci avec l’objet en question, rapport qui définit le domaine
d’application d’une science.
Dans ce sens, la notion de mathème de Lacan peut être interprétée
comme une tentative de formalisation de la théorie psychanalytique
dans la mesure où cela est-il possible; c’est-à-dire comme
une écriture de sa structure et des structures qui l’intéressent,
le registre schématique et transmissible de certains invariants associés
à l’expérience psychanalytique qui puissent aider le psychanalyste
à opérer dans le sens de l’acte psychanalytique.
La formalisation n’épuise pas l’objet de la science en question, mais
elle est importante pour se situer, pour s’orienter économiquement
par rapport au traitement de l’objet qui détermine le champ d’application
de la psychanalyse. Dans ce sens, et pour évoquer, par exemple, l’un
de ces types de structures : les structures topologiques, que Lacan nous
propose dans son enseignement, si nous nous rendons à l’avant-dernier
Séminaire : La topologie et le temps, à la première
séance du 21 novembre 1978 :
“Je prétend mes amis, qu’il y a une correspondance entre la topologie
et la pratique analytique”
nous pouvons le schématiser ainsi:
Psychanalyse ‡ Topologie
Le symbole ‡ est ce qu’on appelle en logique « un opérateur
diadique » et correspond à l’ensemble des relations logiques
entre les deux termes, à droite et à gauche (Cf. É.,
p. 634, n.1). Mais Lacan continue :
“Il y a quand même une béance entre la psychanalyse et la topologie”
c’est-à-dire que nous aurions en même temps :
Psychanalyse // Topologie
Le symbole //, opposé à ‡, est aussi un opérateur diadique
antinomique, mais dans ce cas il s’agit d’un opérateur de non-rapport
entre les deux termes en question rendant compte de la béance entre
eux. La formule pourrait être interprétée comme ce réel
impossible qui ne cesse de ne pas s’écrire. Si ‡ parle d’un possible
rapport symbolique, de ce que cesse de ne pas s’écrire, // fait référence
à l’impossibilité de ce rapport, au trou de la structure, de
l’écriture si l’on veut.
“Je m’efforce à ça, donc permet s’orienter à la pratique.
Il y a isomorphie entre les structures que nous intéressent, qu’intéressent
la psychanalyse et la topologie”
”Et s’il est nécessaire s’orienter dans la structure, il n’y a pour
cela quelque chose de meilleur que le recours aux structures mathématiques
”
En continuant avec notre schématisation:
Structures psychanalytiques ou qui intéressent la psychanalyse ‡ Structures
mathématiques
Quand Lacan parle d’“isomorphie” ou de structures mathématiques, il
utilise un langage précis, technique, qui vient de la mathématique
(Voir “L’architecture des mathématiques”, de BOURBAKI). Mais si la
formalisation de la Science s’oriente vers l’exclusion du sujet dans la mesure
de son prétendue progrès, la psychanalyse —pas sans cet pas
de science dont il émerge- s’oriente vers son reinclusion —dans un
pas de science— dans la structure. La tâche de Lacan, avec une science
formalisée en tant que telle dans un procès excluant le sujet,
sera donc de restituer dans son champ ce sujet exclut dans le procès
de formalisation, et comme un facteur qui se trouve en exclusion interne.
Il accomplira cette tâche d’abord dans, et avec, cette formalisation,
en la modifiant pour y inclure le sujet et le réel en tant qu’effet
de la structure signifiante, avec tout ce que cela implique.
Mais cette opération ne laisse pas de produire un sujet divisé
entre son savoir et la vérité (ce que nous symbolisons par
$) et un objet qui se perd en opérant en tant que cause du désir
de ce sujet (dénoté par a), qui rendrait compte de ce réel
de lui-même qui ne cesse pas de ne pas s’écrire dans ce que
ne cesse pas de s’écrire ou de s’écrier. C’est de ce non-rapport
entre les deux que surgira, comme palliatif, cet écran du réel
qui constitue le fantasme ($ ‡ a). Mais, ¿qu’est-ce que nous avons
gagné avec cette opération de formalisation dont Lacan prétend
rendre compte? Une chose capitale, nous avons atteint une écriture
de l’impossibilité, du non-rapport entre le réel et le symbolique,
de l’incomplétude irréductible inhérente à toute
Science du réel. C’est cette incomplétude qui rend impossible
la suture du sujet de la Science, et les psychanalystes nous occupons justement
de cela et nous devrions le faire en l’écrivant « scientifiquement
».
Suite à cette conception reconstruite du valeur de la science pour
la psychanalyse, je me suis demandé quelle serait alors la théorie
contemporaine de la science qui s’approche le plus sans la rattraper sans
doute avec la position de Lacan ? Et je crois que cette théorie appartient
à ce que l’on appelle aujourd’hui le structuralisme scientifique ou
conception structurale des théories scientifiques. Et je suis un peu
surpris que cette conception ne soit pas évoquée dans la littérature
concernant la psychanalyse et la science.
Je ne peux faire ici qu’une brève présentation à
développer dans prochains travaux (1). Mon but est de lire à
l’aide de la clé de lecture que je présente ici les rapports
entre psychanalyse et science dans l’œuvre de Lacan.
La conception structurale des théories scientifiques. Brève
présentation
Ce programme structuraliste est représenté par une série
d’auteurs (SUPPES, SNEED, STEGMÜLLER, BALZER, MOULINES), qui, en poursuivant
une tradition antérieure dans la théorie de la science, portent
à l’extrême l’idée de la Science moderne que, comme dit
Lacan, se réclame de la vérité prise comme cause formelle.
Ces auteurs, que Lacan n’a pas connus parce que la plupart de leurs œuvres
est postérieure à 1975 et n’écrivaient pas en langue
française, ont néanmoins des antécédents dans
la tradition épistémologique française que Lacan non
seulement a connue mais qui constitue la référence capital
dans son enseignement, qui a son origine dans l’œuvre de Brunsvicg, Meyerson
et Duhem, et que continue avec Bachelard, Koyré, Cavaillés,
Lautman, Desanti et Canguilhem. C’est par un déplacement vers l’est
de la doctrine de ces auteurs qui surgit la conception structurale des théories
scientifiques dont je me réfère. Je ne peut pas développer
cette conception, seulement en faire une brève présentation.
Qu’est-ce que ces auteurs font? Je vais exposer ce qui me semble essentiel
à l’aide d’une série d’items.
1) D’abord, ils réalisent une rupture fondamentale avec le physicalisme
réductionniste dont l’influence arrive, comme un idéal matérialiste
(avec un sens de matérialité que nous ne partageons pas), jusqu’à
nos jours. Comme vous le savez, le physicalisme, en dernier ressort, prétendait
réduire les différentes sciences à la Physique selon
un idéal dont l’origine se trouve à l’École de Helmholtz.
Freud a plus ou moins suscrit cet idéal parce qu’il tâchait
de faire de la psychanalyse une « science de la nature », comme
il disait, et c’est pourquoi il a accepté, sans à peine formuler
des critiques, la vision scientifique prédominante à son époque.
Les auteurs en question, sans renoncer à l’idéal d’une science
unifiée, ne placent pas cet idéal dans la physique, mais dans
ce qu’on pourrait appeler un certain formalisme structural, c’est-à-dire,
dans des caractéristiques formelles de la structure des théories
scientifiques. Il s’agit d’une analyse structurale des théories qui
exige comme condition préalable un travail d’axiomatisation et de
formalisation de la théorie dans son état informel, c’est-à-dire,
il s’agit de préparer la théorie, de la mathématiser
pour en faire son analyse épistémologique.
2) En deuxième lieu, ces auteurs s’alignaient avec une seconde rupture,
même s’ils n’en sont pas les responsables. Je parle de sa souscription
de la nouvelle méthode axiomatique d’Hilbert en opposition avec la
méthode axiomatique classique aristotélique-frégéenne
qui a dominé la scène scientifique pendant plus de deux millénaires
jusqu’à nos jours. La polémique entre Frege et Hilbert et la
dramatique fin de Frege sont, à mon avis, paradigmatiques à
cet égard. Cette rupture est fondamentale et se produit essentiellement
à partir d’une nouvelle conception de la notion d’axiome qui réussit
à se détacher de la collusion, pour ne pas dire le collapsus,
entre l’énoncé et la vérité sémantique
ou empirique de celui-ci (voir ci-dessus) .
Du point de vue hilbertien, précédé des nouvelles géométries
non euclidiennes, les axiomes et les théorèmes qui conforment
une théorie axiomatique ne sont pas ni vrais ni faux et ne doivent
même pas avoir nécessairement une référence factuelle
existentielle. Une théorie prise au niveau syntaxique est valide ou
pas en fonction de sa consistance structurelle, c’est-à-dire, si elle
respecte certains principes logiques qui la rendent non triviale. D’où
vient, d’après Popper, ce que nous pourrions appeler le caractère,
en principe conjectural, de toute théorie qui conduit intuitivement
à une réaction de mépris assez courante envers elle,
nourrie par un utilitarisme environnemental. D’autre part, les énoncés
qui conforment la théorie ne s’infèrent pas par abstraction
inductive à partir des choses particulières et de la généralisation
extrapolé de certains invariants qui semblent se répéter.
Dans ce sens, les Eléments de Géométrie d’Euclide sont
paradigmatiques de l’ancienne méthode axiomatique promue par Aristote
dans le livre des Analytiques postérieures de son Organon, oeuvre
princeps indispensable lorsqu’il s’agit de théorie de la science.
Par contre Les fondements de la géométrie de 1899 d’Hilbert
constituent la première matérialisation de cette nouvelle méthode
axiomatique (2), ainsi que de ce que Hilbert même pose comme le 6ème
problème fondamental à résoudre, dans ce cas pour établir
les fondements des sciences.
3) En troisième lieu, ils font une extension du programme Bourbaki
pour les sciences formelles logico-mathématiques aux sciences factuelles
(tel que Stegmüller le déclare explicitement dans son livre à
propos de La conception structurelle des théories (1979). Cette extension
se fait à travers une reconstruction axiomatique, en formalisant convenablement
les théories en état informel d’accord avec le langage de la
théorie des ensembles et des structures de la mathématique
moderne systématisée par le groupe Bourbaki dans ses Eléments
de mathématiques, par moyen de ce qu’on appelle prédicat ensembliste
de Suppes.
4) La théorie de la vérité qu’ils utilisent comme point
de référence est la théorie de Tarski, développée
et nuancée par quelques auteurs postérieurs.
5) Ils proposent une série de modifications concernant la justification
de la théorie et son méthode de contrastation en tant qu’appliqué
aux objets de la réalité phénoménal.
6) La remarque d’une béance de la théorie, dont la rigueur
provienne de l’idéalisation du réel que la constitue, et son
application aux cas factuels, qui conforment ce qu’ils appellent sa base
empirique. Ces objets ou ces cas, seront nécessairement un modèle
partiel du noyau structural de la théorie.
7) A partir de là, comment conçoivent ces auteurs l’élément
théorique minimum que permet parler d’une théorie scientifique
? Une théorie scientifique T se compose d’un noyau K que proportionne
la théorie axiomatique de la structure; un domaine d’application I
qui fait des objets qui répondent à cette structure des modèles
partiels de la théorie avec lesquels on contraste la valeur de la
vérité de celle-ci, en tant qu’appliquée à ceux-ci;
et une règle de correspondance entre elles ou fonction d’assertion
empirique R. Ce que nous avons donc schématiquement est :
T = <K, I, R >
Chacun de ces points nécessiterait un développement impossible
de faire ici, mais que nonobstant pourrait être objet du débat.
Jusqu’ici j’ai parlé d’une théorie de la Science que Lacan
avait, à mon avis, pressenti de quelque façon avant la lettre,
mais qu’il n’a pas arrivés à formuler étant donné
l’état de développement de la théorie de la science
quand il était vivant ou qu’il pouvait connaître. De l’autre
coté ces auteurs auxquelles je me réfère ne connaissent
pas non plus la psychanalyse contemporaine, que je identifie avec un certain
lacanisme. Balzer (3) est le seule auteur que nous connaissions qui fait
une tentative d’axiomatisation et de formalisation structural de la théorie
« psychanalytique » freudienne tel comme ils est formulée
dans les Études sur l’hystérie, en prenant comme base empirique
deux cas de Freud. Malgré les défauts de ce travail, il a le
mérite de nous donner des précieuses indications pour arriver
à une formalisation structural.
La psychanalyse contemporaine, que peut-elle apporter à la théorie
structurelle de la Science qui inclurai quelque chose que celle-là
exclut et qui empêche la psychanalyse de s’insérer dans son
domaine ?
Cela dit, qu’est-ce que la psychanalyse peut introduire
dans cette théorie de la Science ? Comment réintroduire dans
la science et dans la psychanalyse —dans la science à travers la psychanalyse
et dans la psychanalyse moyennant la science— cela que la Science exclut
dans la mesure où elle ne s’occupe, d’après Lacan, que de la
vérité comme cause formelle ?
Lacan critique la notion de matérialité
en tant que substance, subvertie par la notion de matérialité
du signifiant et, par extension, du symbolique. A partir de ce moment-là,
Lacan, dans son écrit concernant « La Science et la Vérité
» nous offre une clef qui, à mon avis, peut nous guider : Après
avoir dit que dans la science, en opposition à la magie et à
la religion, le savoir est communiqué, est transmissible exotériquement,
avec x, nous pouvons lire :
«[...] la forme logique donnée à ce savoir [la connaissance
scientifique] comprend le mode de la communication comme suturant le sujet
qu’il [ledit savoir] implique [c'est-à-dire, le sujet de la science
nécessairement divisé par l’effet signifiant entre le savoir
et la vérité]. Tel est le problème premier que soulève
la communication en psychanalyse. Le premier obstacle à sa valeur
scientifique est que la relation à la vérité comme cause,
sous ses aspects matériels, est restée négligée
dans le cercle de son travail ». (Ibid., p. 877).
A noter deux aspects : 1) La paradoxe qui suppose que
ce qui fait obstacle à la « valeur scientifique » de la
psychanalyse est la même chose que ce qui a resté négligé
dans la Science et, par conséquent, ce qui ferait obstacle à
la valeur scientifique de la Science elle-même, sa valeur de vérité,
est la même chose qui fait obstacle à la valeur scientifique
de la psychanalyse. C’est pourquoi, en suivant Lacan je pense que la psychanalyse
réclame un pas de science à la science elle-même pour
que celle-ci et le psychanalyste soient à la hauteur de l’esprit scientifique
que leur gouverne, et pour cela «une modification dans notre position
de sujet nous paraît être radicale ». 2) Est-il possible
donner une forme logique au savoir scientifique qui restitue le sujet que
celui-ci inclus en l’excluant? Il me semble qu’il est justement le défi
proposé par Lacan et cela passe par la formulation d’une logique modifiée
dans une topologie du sujet dont la formulation n’est absolument pas encore
achevée.
Conclusion prudente
Cela dit et pour finir il faut pour la pratique analytique ne pas oublier
que nous sommes dans le domaine du savoir, référentiel ou textuelle,
ce qui rend inévitable la division entre celui-ci et la vérité,
ce qui constitue la division du sujet singulier en cause dans toute expérience
analytique. Il faut donc, malgré tous nos savoirs ou savoirs-faire,
ne pas confondre ce que nous savons grâce à la théorie
liée à la propre expérience, c'est-à-dire, ce
que nous sommes arrivés a formaliser et qui peut-être peut devenir
scientifique, avec notre sujet là, celui qu’il faut écouter
en nous demaîtrisant de notre savoir pour donner le pas au savoir du
sujet en question. C’est avec cela, et suivant Lacan dans « Subversion
du sujet » que je conclut :
« La vérité n’est rien d’autre que ce dont le savoir
ne peut apprendre qu’il le sait qu’à faire agir son ignorance. […]
Quoi qu’il en soit, notre double référence au sujet absolu
de Hegel et au sujet aboli de la science donne l’éclairage nécessaire
à formuler […] : rentrée de la vérité dans le
champ de la science, du même pas où elle s’impose dans le champ
de sa praxis : refoulée, elle y fait retour.
»Cette remarque n’est pas bien sûr un conseil technique, mais
une vue ouverte sur la question du désir de l’analyste pour ceux qui
ne sauraient en avoir autrement l’idée : comment l’analyste doit-il
préserver pour l’autre la dimension imaginaire e sa non-maîtrise,
de sa nécessaire imperfection, voilà qui est aussi important
à régler que l’affermissement en lui volontaire de sa nescience
quant à chaque sujet venant à lui en analyse, de son ignorance
toujours neuve à ce qu’aucun ne soit un cas. » (Op. cit., p.
798 et 824) (Soulignés à nous)
NOTES
(1) Cf. Bauzá, J., « Teoría de la ciencia : las concepciones
semánticas y estructuralistas » (en www.auladepsicoanalisis.com)
(2) Cf. Bauzá, J., « La concepción estructural de las
teorías científicas » (en www.auladepsicoanalisis.com)
(3) Balzer, W. (1982), « El modelo de la teoría freudiana »
en Teorías empíricas : Modelos, estructuras y ejemplos, Alianza,
Ed., cap. 1, p. 21-77.
Barcelone, septembre 2005.