La psychanalyse, le langage et le corps : vers une science du particulier

 Gorana Bulat-Manenti

« Si la psychanalyse peut devenir une science, - car elle ne l’est pas encore-, et si elle ne doit pas dégénérer dans sa technique- et peut-être c’est déjà fait -, nous devons retrouver le sens de son expérience. »  J. Lacan

 

L’acte analytique est difficilement calculable à cause de sa réfutabilité : il se différencie de tous les actes qui le précèdent et pourtant il n’est pas une improvisation, ni un hasard ; en effet il se base sur des connaissances théoriques solides et complexes. Freud et Lacan ont toujours œuvré pour la crédibilité scientifique du travail sur les formations de l’inconscient. D’autres psychanalystes souhaitent voir attribuer à leur discipline le statut de la science pour ouvrir les débats entre pairs là où le silence de l’acte « indicible » ferme toute possibilité d’échanges. N’oublions pas que  la psychanalyse a été inventée par un scientifique voulant résoudre l’énigme posée par le corps de l’hystérique. Les symptômes pénibles dont souffraient les premiers patients de Freud présentaient tous une intrication indissociable du psychique et du somatique, ce qui poussa Freud à élaborer quelques années plus tard le concept  de la pulsion. A partir de ce moment historique, la problématique des rapports du corps et de l’âme s’est  posée d’une façon radicalement nouvelle. Freud a décidé de  laisser parler librement le malade, ce qui lui a permis, à partir des formations de l’inconscient, via l’association libre, d’arriver à l’événement traumatique resté occulté. C’était la condition nécessaire pour dégager le symbole en question de son surinvestissement pulsionnel, et permettre, par l’acte analytique, l’injection du sujet dans un savoir d’où il était absenté. Son invention a eu pour résultat la levée de symptômes corporels pénibles.

L’efficacité de la méthode analytique sur le corps a donc été prouvée , prouvée rapidement. Ce fut le cas de nombreuses patientes de Freud  souffrant de paralysies, douleurs, ou cécités, etc. Les élèves de Freud, pionniers de la  psychanalyse se sont eux aussi intéressés aux effets de la cure sur le corps, comme Grodeck, Balint, Abraham, Marie Bonaparte. Quelques décennies plus tard, dans « Fonction et champ de la parole et du langage » Lacan, en rigoureux lecteur de Freud, écrit que  le langage n’est pas immatériel. « Il est corps subtil, mais il est corps »dit-il. » Les mots sont pris dans toutes les images corporelles, qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l’hystérique, s’identifier à l’objet du penis-neid, représenter le flot d’urine d’ambition urétrale, ou de l’excrément retenu de la jouissance avaricieuse »  (Fonction et champs de la parole et du langage. Ecrits p.301). Il précise dans le même texte que pour admettre un symptôme dons la psychopathologie psychanalytique, qu’il soit névrotique ou non, Freud exige le minimum de surdétermination, qui constitue un double sens. « Symbole d’un conflit défunt par delà sa fonction dans le conflit présent, non moins symbolique :  il (Freud) nous a appris à suivre dans le texte des associations libres la ramification ascendante de cette lignée symbolique, pour y repérer aux points où les formes verbales se recroisent les nœuds de sa structure -, il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage dont la parole doit être délivrée. » (Ecrits, p.269)

Gérard  Pommier dans « Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse »(Flammarion 2004) éclaircit le concept subversif de la pulsion, et argumente scientifiquement le lien entre le corps et le langage-« muscle du neurone », langage qui  ne se résout pas aux seuls signifiants.  Il insiste à juste titre sur la place donnée au symbole par Freud et par Lacan .Le phallus étant le seul véritable symbole de la différence sexuelle, G. Pommier distingue le nom du père en tant que symbole (signe d’un trauma refoulé), d’un  signifiant paternel refoulé. Le grand mérite de son travail est d’insister sur la place centrale de la pulsion dans la découverte freudienne, « à la limite entre le psychique et le somatique »et son articulation à la Demande de l’Autre dans sa sexualisation, incestueuse .La sexualisation de la pulsion en tant que réponse à la demande maternelle mortifère, lorsqu’elle est liée à la réponse de son désir de pénis, peut affecter le corps. Les phénomènes dits « psychosomatiques » montrent la dette payée par le corps à une mère supposée phallique via l’organe malade phallicisé, comme l’a fort bien  précisé Jean Guir dans son livre « La psychosomatique et le cancer » (Point Hors Ligne 1982).

Aujourd’hui l’hystérie disparaît  de la nosographie psychiatrique.  L’énigme dont elle a soulevé  le voile épais, y compris sur le corps, risque de sombrer dans l’oubli.

Or malgré de nombreuses résistances des psychanalystes eux -mêmes voulant mettre l’action du traitement analytique sur le corps de côté, ses effets continuent de  s’imposer dans les cures. A qui ose le considérer, le lien entre corps et psychisme apparaît beaucoup plus concrètement que seules les « complaisances somatiques » de patients hystériques auraient pu laisser supposer. Au lieu d’abandonner les phénomènes dits « psychosomatiques » à la seule objectivation médicale,  on peut soutenir qu’ils rejoignent l’hypothèse de la scientificité de la psychanalyse.

Lacan remarquait que la médecine et la psychanalyse s’intéressent au même réel du « corps ». Loin de vouloir revendiquer un pouvoir de guérison des maux du corps par la psychanalyse contre la médecine, ce qui m’exposerait au ridicule, (la psychanalyse travaille sur la causalité externe, tandis que la médecine s’intéresse à la causalité interne des symptômes), je voudrais simplement faire part d’un moment de mon expérience clinique montrant l’effet du travail analytique sur des tracas du corps biologique. Les résultats de ce travail  trouvent leur vérification par la répétition.

 Le calcul scientifique de la jouissance par les symptômes du corps

L’inconscient est scientifique, il calcule la jouissance vers laquelle il tire le corps d’une manière repérable à partir de ce qui est erroné, incompréhensible pour la  logique aristotélicienne, traditionnelle : acte manqués, lapsus, rêves, mots d’esprits, mais aussi des affectations de notre corps montrent le surgissement dans la parole d’un corps réel, refoulé, d’une jouissance ratée. Les maux du corps, symptômes dont s’occupe la médecine, peuvent-ils être des symboles dont le travail sur l’inconscient peut dégager le sens ?

Le symptôme vient de sinthome, du latin symptôma, et du grec sumptôma : événement malheureux, coïncidence, chute.  Coïncidence de signes, coïncidence du fantasme et de la réalité dans les évènements trop importants et qui dépassent le sujet. Cette coïncidence va stopper la dynamique imaginaire du fantasme, la mouvance de l’objet « a » : l’objet de la pulsion va s’incarner pour répondre à la demande maternelle,  donner le phallus à la mère.  La fonction paternelle qui assure l’incomplétude de l’Autre se trouve du coup bloquée par l’incarnation du phallus dont est investie une partie du corps par l’objectivation d’un désir Autre. Ce désir aliénant passe par le langage, par le discours du maître que l’analyste, contrairement au psychothérapeute, refuse de créditer. Par son acte dont il est le sujet, et non le maître incarné, et grâce à l’hystérisation du discours dans la cure l’analyste libère le sujet pris dans  une jouissance mortifère à laquelle le surmoi féroce, via la pulsion, via la sexualisation de la pulsion, le pousse à se plier. Reconnaissant  la dette symbolique au sens freudien du terme,  l’acte de l’analyste dégage le symbole de tenant lieu de représentation de chose de sa valeur pulsionnelle incestueuse, pour qu’il devienne un signifiant tenant lieu de la représentation de mot  dans une chaîne signifiante en mouvement. Le symbole peut s’arrêter ainsi de se transformer en symptôme, d’incarner la duplicité paternelle – père vivant et mort en même temps.

 Une science du singulier

La psychanalyse possède le minimum requis qui lui permet de se situer du côté de la science : elle a un corpus théorique solide, et comme toute science elle a son objet, l’inconscient et ses formations dont témoigne le symptôme. Sa théorie est cohérente, ses concepts élaborés, son champ riche et fructueux, sa recherche approfondie et argumentée. Les résistances pour que la psychanalyse soit reconnue comme science   vienne des psychanalystes qui craignant de s’enfermer ainsi dans des schéma rigides, dans des vérités « raisonnables », psychologisantes, applicables comme des recettes toutes faites, préfèrent du coup situer la psychanalyse du côté de l’intuition. Or ce refus d’accorder le sérieux d’une science à leur doctrine et  le fait de préférer rester du côté de l’indicible contribue à ce que les dogmes déclamés bouchent les avancées qu’une discussion sur les concepts et leur articulation à la clinique pourrait ouvrir. 

La difficulté consiste à démontrer la subtilité du travail sur les formations de l’inconscient qui ne relèvent pas de la logique classique, mais qui contiennent toujours une contradiction de la duplicité paternelle du fait même du refoulement du corps. Le fait que la psychanalyse ne procède pas par la logique aristotélicienne et que l’inconscient ne respecte aucun des trois principes qui la fondent (le principe de la non contradiction, de l’identité, et du tiers exclu) ne confirme pas non plus qu’elle soit  au-delà  du formulable.  Les critiques faites à la psychanalyse n’ont jamais pris en compte le fait que l’inconscient lui-même soit scientifique. Elles continuent à ignorer l’existence de ses formations auxquelles on accède par les failles de la logique classique. Or cette approche peut être démontrée, elle est transmissible. « Le réel sexuel freudien entretient un rapport d’envers et d’endroit avec le réel sur lequel se penche le scientifique. Un seul et même sujet concerne ces deux faces du réel. Le sujet de l’inconscient est le même que celui de la science. Leur opposition apparente n’est jamais que celle du conscient (dont la science est un sous ensemble) et de l’inconscient ». (G. Pommier « Qu’est-ce que le réel »p.  Eres 2004)

L’étude de la théorie psychanalytique ne suffit pas en elle-même à former un psychanalyste, l’expérience de la cure est indispensable pour accéder au savoir inconscient. Cependant ce n’est pas à cause de cette expérience là que la psychanalyse ne serait pas scientifique. La transmission d’un savoir, même s’il relève d’une logique non classique devrait être possible dans sa plus grande partie. Un psychanalyste peut isoler les deux faces contradictoires du fantasme et rendre compte de son travail séquence par séquence.

 Vignette clinique

La preuve de l’existence de l’inconscient est le symptôme et sa répétition, ainsi que sa dissolution grâce au travail analytique qui seul arrive à tenir compte de la subjectivité de la formation de l’inconscient,  subjectivité singulière et unique, qui le constitue.

A partir d’un bref extrait d’une cure, je vais essayer de rendre compte du chiffrage du symptôme et de sa surdéterminant (un premier trauma refoulé datant de l’enfance) et de l’absence du sujet dans le moment d’un évènement traumatique. Le deuxième traumatisme, le déclanchement d’une maladie grave, a pu retrouver son sujet et le soulager d’un symptôme corporel, là où l’acte médical seul n’aurait pas réussi à dégager le sujet de la pulsion d’une jouissance mortifère.

Le patient que je reçois a soixante ans et il vient de prendre sa retraite, retraite convoitée depuis longtemps.  Un mois auparavant il a subi une importante intervention cardiaque dont il a beaucoup de mal à se remettre. D’après les  dires des médecins il se laisse complètement aller, il se laisse mourir. Il tient des propos confus, tristes, et  il dit : » je déraille »» ce qui l’amène à prendre un rendez- vous avec moi.

Durant le premier entretien le patient, d’abord très peu loquace, se plaint de sa douleur dans la poitrine, de sa cicatrice ; il me décrit les souffrances vécues avant et après l’intervention. L’opération ne l’a pas soulagé de cette douleur importante et il est déçu. Reconnaître ce vécu pénible, qui était banalisé par son entourage, le met  déjà en confiance ; il devient moins distrait et moins absent à lui-même me dira-t-il. Il trouve la psychanalyse efficace, même avant le début d’un travail véritable sur le symptôme. Dans les séances qui vont suivre il raconte un cauchemar  qui a eu lieu  dans les suites immédiates ou même peut-être pendant l’intervention, cauchemar devenu récurrent: il se trouve dans un train qui tout d’un coup déraille. Il en est éjecté dans un bruit épouvantable de ferraille il ale mal dans la poitrine et se   réveille…

Il associe ce rêve à un évènement, complètement oublié de sa toute petite enfance : Il est avec sa mère dans le salon de la maison parentale et joue par terre avec un petit train électrique. Son père rentre après sa journée de travail, se prend les pieds dans les rails et les wagons, risque de chuter et énervé, donne un coup de pied dans le petit train. « J’ai reçu un des wagons dans la poitrine et j’ai eu très peur.  Je suis tombé malade ensuite, j’ai eu de la fièvre. Depuis ce jour là j’ai toujours rangé les jouets de sorte que rien ne traîne par terre, je suis devenu extrêmement ordonné » confie – t-il. Dans le travail sur l’inconscient qui va s’amorcer à partir de ce moment, il va se rappeler que cet évènement a eu lieu autour de son anniversaire, puisque le petit train était un cadeau reçu ce jour là .Je marque un léger étonnement. Il constate alors que son  problème cardiaque s’est passé la veille de son anniversaire, les dates coïncident. Je suppose que le chiffrage du symptôme, la recherche de la jouissance, du « un » perdu à jamais avec le refoulement premier, l’identification au père défaillant libèrent la pulsion de mort. Le traumatisme de son enfance est réactivé (surdétermination du symptôme) autour de son départ à la retraite .Il confirme se sentir éjecté de son poste, ce qui pourrait être vécu comme  un « effondrement » dans l’espace maternel mortifère.

La chute du père montre le fantasme inconscient du meurtre du père, obstacle au désir incestueux. Le travail sur ce rêve, qui dévoile la double détermination du symptôme  permet, grâce à l’acte analytique de sortir un passé oublié, refoulé, (« c’est moi-même qui avait posé le train à l’entrée même de la maison »), et de le mettre en relation avec le présent (« c’est moi-même qui ai demandé de partir à la retraite»). Ce travail  a permis d’injecter un sujet  là où le désir de l’Autre, dans sa détermination violente l’innocentait d’un choix, d’un acte : (« ma mère ne voulait pas que je joue ailleurs que dans l’entrée pour ne pas salir le salon », où « mon entreprise m’a proposé un départ anticipé »)…   recouvrait cette place réservé au sujet. La mise en relation par l’acte analytique de la face « mon père ne veut pas de moi », « je suis victime de déterminismes qui m’échappent », avec la face inaccessible de la contradiction inconsciente,  l’acte intentionnellement refoulé, («  je veux jouir tranquillement de ma mère, ») a eu son effet.

Les séances s’en suivent et le patient découvre avec l’étonnement que son métier «d’aiguilleur du ciel » fut déterminé au moins partiellement par cet événement oublié de l’enfance. Il a donc continuait à exister, à jouer, à rivaliser avec le père, sans déranger ce père. Il a donc continué à aimer ce père et à refouler le trauma (père violeur, agent de la castration maternelle), après cet épisode.  

Or la douleur thoracique insupportable a commencé au moment où il  a arrête son activité, qui lui permettait jusqu’alors de faire fonctionner le nom du père comme le sien.  »Je suis un faignant contrarié », me dit-il, c’est ça le problème…J’ai toujours rêvé de ne rien faire, de ne pas travailler, et maintenant je m’aperçois que ce travail me manque. »J’ai arrêté la séance sur cette constatation ce qui a ouvert une possibilité au patient de poser son acte et de faire un choix pour son avenir.

La douleur  dans la poitrine est un symbole qui s’était  transformé en symptôme de troubles de rythme du cœur, au moment où il a reçu ce coup de destin, identifié au père mort qui a chuté  aussi fantasmatiquement le jour où ce père a renversé le petit train. D’avoir pu faire ce rêve et grâce à lui remonter jusqu’à l’événement traumatique a remis la dynamique signifiante en route : éjecté comme le petit train de sa vie professionnelle il a pu « raccrocher » les wagons et mettre en route un imaginaire nouveau.

Ce geste violent du père est resté complètement oublié, minimisé, pendant des années, et la douleur, située au même endroit où il reçu le wagon sur son thorax, était le seul souvenir de ce moment traumatique. Cette douleur, symbole de déchéance paternelle s’est-elle transformée en symptôme d’angine de poitrine au moment où il a été mis à la retraite contre son gré ? En tout cas le travail analytique sur les formations de l’inconscient lui a permis de raccrocher avec la vie après que le patient ai travaillé sur ce rêve .La fièvre, l’arythmie, l’anorexie qui persistaient de manière inquiétante malgré les traitements médicaux sérieux et poussés, se sont estompées. La subjectivation du trauma – le travail analytique a rendu son sujet à cet évènement oublié - a fluidifié la dialectique signifiante bloquée.

Les associations qu’il a établies ont été édifiantes. Elles ont permis à l’analyste de poser son acte et d’injecter un sujet là ou il était absent « capturé par le symbole », image investie pulsionnellement tenant lieu de la signification phallique.

 Deux séquences contradictoires

Dans la clinique il est important de différencier les deux dettes, la dette symbolique et la dette imaginaire, les deux séquences contradictoires du complexe d’oedipe: meurtre du père et jouissance de la mère que la logique de l’inconscient méconnaît. Cette logique vise et tente de résister à la jouissance mortifère dans le même mouvement que cette contradiction fige. Ce calcul peut être démontré et les deux séquences du fantasme isolées dans une cure. Les enjeux de la cure, et son avancée reposent sur l’éthique du discours de l’analyste qui se différencie de la morale de l’impératif  kantien : »jouis » ! La cure de l’analyste lui-même l’aurait dégagé  de l’objectivation aliénante mortifère supportée plutôt que d’accepter les risques de la féminisation  pour un homme, ou pour une femme. 

L’inconscient et ses formations ont une place centrale dans la cure, ce sont ces formations qu’abritent le sujet et le désir. La vitale singularité du sujet passe par le langage, par des signifiants toujours universels mis dans un agencement particulier des symboles, des significations refoulées de chaque sujet à partir de  ce que Lacan appelle la lettre .La lettre dégagée de l’image du rêve, associée à d’autres lettres et lue, épure l’investissement pulsionnel (réponse à la demande) dont le fantasme est la vêture et laisse la place au désir du sujet, là même où la souffrance marquait le corps.

Le symptôme renferme un savoir de celui  qui le subit mais ce savoir est ignoré, refoulé, le refoulement étant la condition de la conscience.

La psychanalyse demande une théorisation constante et une connaissance de concepts théoriques même si au moment de son acte, le psychanalyste n’emploie aucune recette prévue et ordonnée à l’avance. Lacan avance que le sujet de la science est aussi celui de la psychanalyse. Or là où le discours de la science suture le sujet dans les vérités « objectives »   la psychanalyse poursuit la recherche de sa singularité en prenant en compte, par les formations de l’inconscient et la règle fondamentale de l’association libre, la pulsion et le refoulement de la problématique sexuelle, celle de la castration. La science et la psychanalyse s’intéressent à l’envers et à l’endroit d’un même objet.

Le calcul de la jouissance est tout à fait scientifique, bien qu’inconscient. La psychanalyse  pourrait elle être la science du sujet singulier comme le propose Gérard Pommier dans « La névrose infantile de la psychanalyse » ? Le reconnaître voudrait dire accepter de se départir de certains dogmes et concepts réfutés par Lacan lui-même au cours de son travail. (Oui, la psychanalyse est réfutable, Freud comme Lacan ont maintenu puis levé nombre de leurs concepts).Réfutable, comme le demandait Popper, elle n’est pas une science empirique, bien qu’une partie de ses résultats soient vérifiables. Son efficacité, bien qu’elle ne guérisse pas dans le sens de retour à l’état antérieur, est sa meilleure alliée. Loin d’être un exercice intellectuel stérile réservé à une élite fortunée, la psychanalyse change très  concrètement le rapport du sujet à la réalité puisqu’elle  nettoie son rapport au monde du fantasme inconscient qui, telle une loupe déformante, l’altère.

 

Gorana Bulat-Manenti