Conclusions
Luigi Burzotta
J’ai ici une coupure de journal, détachée d’un quotidien italien très populaire, et probablement connu aussi parmi les amis, présents dans la salle, qui ne sont pas italiens: il s’agit de La Repubblica, daté du 29 septembre 2005. Comme tous les quotidiens, celui-ci consacre une page à la culture, et je dois dire que, avec grande surprise, exactement au moment de la préparation de ce Congrès (de temps en temps, les pages culturelles de ce journal, comme d’autres quotidiens, abordent un sujet scientifique, ou un biais vers la science). Cette page, sur laquelle je voudrais attirer votre attention, rapporte une Entretien avec George Steiner, «philosophe et historien de la culture, critique, et grand comparatiste», selon les mots de la journaliste (L. Bentivoglio) qui l’a rencontré. Elle l’a rencontré à Cambridge pour lui demander si parler du «rapport, entre le monde classique et les sciences exactes, signifie forcément affronter une dichotomie insoluble.»
L’interviewé, répond en faisant un éloge de la continuité séculaire de la recherche à Cambridge, où «même un scientifique médiocre, à condition de faire partie d’une bonne équipe, on ne peut que ²monter². En revanche, si on est un humaniste médiocre, on ne peut qu’aller nulle part». Les facultés humanistiques sont, de toute façon, condamnées par l’interviewé à rester en retrait, non seulement parce que «quatre-vingt pour cent de ce qu’on y enseigne représente le passé» mais aussi parce que, vu que tout le monde peut y rentrer, «elles peuvent devenir le refuge asinorum de la classe moyenne»; de fait, «il s’agit de Facultés trop au féminin». Si aujourd’hui seulement les médiocres et les femmes s’inscrivent dans les facultés humanistiques -tandis que les plus doués, «quatre-vingt pour cents des hommes», s’inscrivent aux facultés scientifiques- on peut en conclure que pour M. Steiner, peu de possibilités s'offrent aux jeunes qui choisissent les facultés humanistes, puisque, fréquentés en majorité par des femmes, d'après lui, ces facultés sont évidemment désertées par les plus doués.
Mon choix est tombé sur cette page parce qu’elle résume les positions idéologiques que j’ai retrouvées dans la lecture de pages similaires, et pour l’étrange coïncidence par laquelle on effleure certaines thématiques que nous avons traitées lors du Congrès. Cependant, j’ai décidé de jeter toutes les autres pages de teneure scientifique que j’ai lues pendant cette année, pour ne conserver que la page dont je vous parle. L’interviewé, à la question de la journaliste, si on peut «espérer que la culture classique contribue à l’historisation des connaissances transmises par le savoir scientifique», il répond en essayant d’argumenter sur le fait que cette contribution ne peut être qu’«unilatérale et incomplète». Et il sort Lacan: il en parle -de façon tout à fait acritique- comme d’un humaniste, un humaniste qui devrait apprendre quelque chose de la science.
Néanmoins, on ne peut considérer M. Steiner comme un pessimiste, puisque, dans cet article, il est même clairvoyant: il voit, dans son lieu de travail, Cambridge, la prochaine «ouverture de trois grandes portes»: celle qui est sur la «création de la vie», celle qui conduit à la «clé de la naissance de l’univers», et en dernier, celle qui ouvre sur la «conscience». Sur le seuil de cette troisième «grande porte», il accepte comme déjà avéré le souhait de M. Francis Crick (connu peut-être par certains d’entre vous), qui soutient que la possibilité de dire je, est «un fait chimique qui concerne le système des molécules du carbone autour de la synapse». L’enthousiasme pour certaines «réponses de la science» clarifie sa conviction que «nous, humanistes -puisqu'il se met parmi les humanistes- nous devons apprendre quelque chose de la science», sans en vouloir à Heidegger, «titan, horrible géant, [qui] disait que la science n’a aucun intérêt, parce qu’elle a seulement des réponses»; mais M. Steiner est encore plus clairvoyant que M. Crick, car son souhait est «qu’un jour, on puisse implanter une nouvelle mémoire chez ceux qui souffrent d’Alzheimer». Dans cette prétention technologique, qui ne tient pas compte de l’inconscient, il me paraît que la forclusion du sujet par la science, comme disait Lacan, est là bien exposée.
Si on part d’une telle position idéologique de la science, on peut se rendre compte de l’incompréhension de M. Steiner à l’égard de quelqu’un qui a pu identifier le sujet de la science avec celui de la psychanalyse. Une telle identification doit sûrement apparaître comme un «embrouille» à celui qui est ébloui par la réalité du processus technologique et néglige la distinction entre la réalité et le réel comme tel, en excluant ainsi la dimension de l’impossible.
C’est notamment cette distinction qui a permis à Lacan de saisir le trait commun aux deux sujets, de la psychanalyse et de la science, dans l’emploi matériel de la lettre, comme seule modalité opérative pour cerner le réel; parce que, à la vérité, c’est la lettre qui nous entraîne par son jeu de combinaison tout épuré de sens. Dans ce lieu, libéré de la dimension émotive et sentimentale, du pathétique kantien, le sujet -qui dépend du jeu signifiant dans lequel se situe l’exercice de la lettre- devient l’effet d’une telle écriture. On comprend alors qu'une telle conception du sujet puisse produire de l’«embarras» chez notre personnage en question (M. Steiner), qui l’exprime ainsi: «[…] Il y a quelques années -à moi, qui j’ai le privilège de travailler avec des prix Nobel-, l'un d’eux est venu humblement demander si je pouvais l’aider à déchiffrer un livre de Lacan qu’il ne comprenait pas. J’ai éprouvé un terrible embarras devant les confusions d’un humaniste admiré, à la mode, et pris très au sérieux».
Mais revenons à notre propos, dans cette salle magnifique, où Lacan est «pris» par nous -même si je ne sais pas dans quelle mesure par chacun - certainement au sérieux: ici, à Padoue, où la tour qui figure dans l’ancienne gravure que nous avons reproduit sur les invitations, la Specola, tient encore debout. Cette tour, qui était l’observatoire de Galieo Galilei, est devenue le symbole implicite de notre congrès. À propos de la tour, si certains d’entre vous croient encore -comme ils le nous faisaient croire sur les bancs de l’école-, à la scène de Galilée qui laisse tomber quelque chose du sommet, je dois peut-être vous décevoir, parce que, comme quelqu’un ailleurs l’a précisé, Galilée probablement ne passait pas son temps à jeter des pierres de cette même tour pour observer comment elles «se comportaient». Dans la tour, il passait selon toute probabilité une grande part de son temps à l'observation des astres, avec la lunette de son invention. Mais en ce qui concerne la trajectoire de la chute d'un poids, pour en suivre le chemin, il avait opéré la conjonction entre la science et les mathématiques, en employant le «trait». En insérant le trait dans une combinatoire, dans une écriture géométrique, il a pu établir les lois géométriques de la tombée des poids. En toute honnêteté, je dois admettre que je sors à nouveau Galilée, parce que j’ai à l’esprit un passage que j’ai lu, il y a quelques jours, et qui m’a surpris par l’«étonnement» qu’il exprime.
À propos du rapport entre scientifiques et humanistes, dont je parlais tout à l’heure, Galilée n’est pas seulement le scientifique que tout le monde connaît, il est aussi un grand humaniste: un de plus grands écrivains italiens du XVII siècle. En Italie, ses œuvres se lisent encore aujourd’hui avec profit et avec goût pour la qualité littéraire de sa prose. La citation que j’ai à l’esprit est tirée du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, où Galilée nous parle de sa propension à l’étonnement face aux grandes œuvres de l’homme; par exemple, il aurait pu s’étonner face à l’architecture de l'édifice qui nous abrite, s'étonner du fait que quelqu'un ait pu en dessiner les plans et le bâtir. Galilée s’étonnait devant aux machines ou n’importe quelle autre œuvre du génie humain, mais au-dessus de toutes les inventions magnifiques, il en désignait une dans laquelle, selon lui, l’homme s'était vraiment dépassé lui-même: l’écriture. Invention qui a donné à chacun d’entre nous la possibilité de «communiquer les pensées les plus secrètes, même les plus éloignées dans l'espace et le temps… avec tous les différentes contiguïtés des caractères possibles sur le papier». L’étonnement de Galilée, vis-à-vis de l’écriture, était lié, évidemment à sa découverte à elle: au fait que l’homme avait pu concevoir la possibilité de mettre en chiffres les pensées les plus cachées en combinant d’une façon variée les signes sur le papier, ou bien des traits sur le papier, comme dans le cas qui lui concerne, pour ses écritures géométriques.
Bien évidemment l’écriture de l’inconscient n’a pas besoin de papier pour ses combinaisons de lettres, elle s’exerce de préférence avec le «dire». Pour cette raison, j’ai toujours encouragé les personnes qui ces dernières années m’ont été les plus proches, à parler plutôt qu'à lire, parce que dans le dire nous laissons ouverte la porte de la surprise. Nous ouvrons la vie à quelque chose qui émerge à notre insu, et qui peut donner une nouvelle lumière à ce que nous nous étions proposés d’examiner, comme il est arrivé à quelqu'un qui parlait ce matin, par l’heureuse production d’une écriture, d’un lapsus: ce «monstrueux» Minosauro qui nous a fait rire, et qui me paraît construit de la même façon que le fameux Famillionnaire de Freud.
L’embarras provoqué par le lapsus chez celui qui parle est causé par le dévoilement inopiné du sujet: le sujet n’est plus dans le propos qui, de manière illusoire, a régi son discours, mais dépend de cette production -plus où moins monstrueuse, mais sûrement inopportune-, il dépend de cette nouvelle formation, discordante par rapport au premier propos, qui maintenant «bouge».
Et moi-même vacillant, je pourrais me demander avec vous: «Pourquoi, à partir de Galilée, es-tu arrivé à ça?» Vraiment, je ne sais que répondre, sinon qu’il y a là, dans les connexions produites, une parenté que j’ignorais et qui coupe, de façon inattendue, ce que je suis en train de dire.
Enfin, à propos de parenté, vu que dans cette salle il y a beaucoup de Français, je veux leur dédicacer une réflexion sur la science de Lazare Nicolas Carnot, qui fut le ministre de Napoléon Bonaparte pendant les cents jours. La citation est tirée d’Essai sur les machines en général, 1783: «les sciences sont comme un beau fleuve, dont le cours est facile à suivre quand il est arrivé à une certaine régularité, mais si on veut revenir à la source, il ne la trouvera nulle part parce qu’elle est partout; […] de la même façon, si on veut retourner à l’origine de la science, on ne peut que se retrouver dans l’obscurité, dans les idées vagues, dans les cercles vicieux, et l’on finira par se perdre dans les idées primitives». Il me semble que ce passage met en évidence la dimension de la parenté du sujet de la science avec notre sujet, le sujet de la psychanalyse.
Traduction de Silvia Lippi