Sommes-nous clivés par rapport à la science ?
Roland Chemama
La critique, par Lacan, d’une présentation imaginarisée de
la psychanalyse, son usage des mathèmes, son souci de dégager
une logique du fantasme, et une topologie du sujet, ont placé la plupart
de ses élèves dans une obligation de scientificité.
Peu nombreux sont les textes qui ne font pas une place, plus ou moins importante,
à la présentation formalisée des questions abordées.
Par ailleurs, si on s’autorisait ici une sorte de psychanalyse de l’analyste
lui-même, on s’apercevrait que la science peut à l’occasion
constituer un véritable Surmoi, l’analyste se sentant en dette par
rapport à tout ce qu’il devrait connaître dans le champ des
sciences.
Cette position est d’autant plus curieuse que, dans le même temps,
nous ne manquons pas de reprendre et d’étendre les critiques que Lacan
a pu formuler à l’égard de la civilisation scientifique. On
se souvient en effet que dès le rapport de Rome (1953), Lacan réorganise
le champ de la clinique d’une façon très particulière.
Parallèlement, en effet, à la névrose et à la
psychose, il fait état du « sujet qui perd son sens dans les
objectivations du discours ». Ce à quoi il pense, c'est à
ce qu'il appelle « l'aliénation la plus profonde du sujet de
la civilisation scientifique ». Le rapport à l'objectivation
scientifique, dit-il en substance, amène l'individu à oublier
sa subjectivité. La communication de la science est en effet une «
fausse communication ». « Lorsque le sujet collabore à
l'œuvre commune dans son travail quotidien, lorsque parallèlement
il meuble ses loisirs de tous les agréments d'une culture profuse,
il trouve matière à oublier son existence et sa mort, en même
temps qu'à méconnaître, dans une fausse communication,
le sens particulier de sa vie ».
Nous tentons généralement de sortir de cette contradiction,
en distinguant science et discours de la science. Ce qui est problématique,
selon nous, ce n’est évidemment pas la science comme recherche, mais
le discours scientifique dans ses effets subjectifs. Ceux-ci comportent en
effet un primat donné à la cohérence de l’énoncé,
qui à la limite forclot tout ce qu’il pourrait en être d’une
énonciation, ou encore de la dimension du Nom-du-Père, que
seule la psychanalyse pourrait réintroduire dans la « considération
scientifique » ; et ils font une place de plus en plus envahissante
aux productions de la technique, qui donnent au sujet le sentiment que «
tout est possible », et qu’on peut donc échapper à la
castration.
Toutefois, même si nous savons qu’il convient d’opérer cette
distinction, il ne semble pas que ce savoir nous tire vraiment d’une sorte
de clivage : nous maintenons d’autant plus fermement chacune de nos deux
positions qu’elles coexistent sans s’influencer réellement.
Il faut bien dire, à cet égard, que ce clivage, si c’en est
un, ne fait que redoubler celui de la civilisation scientifique elle-même.
Celle-ci comporte en effet une sorte d’hommage obligé du sujet à
l’universel de la rationalité, dans le temps même où
il s’abandonne au vertige moderne de l’exaltation du « moi »,
un moi qui apparaît de plus en plus comme un roi sans royaume.
Est-il juste, cependant, de parler, en ce qui concerne le sujet contemporain,
d’un véritable clivage par rapport à la science ? Lacan a affirmé
que le sujet de la psychanalyse c’est le sujet de la science. Cela devrait
exclure toute caractérisation qui serait du côté d’une
pathologie. Or c’est de pathologie qu’il semble s’agir lorsqu’on emploie
le terme de clivage.
On peut, pour saisir ce qui est ici en jeu, en revenir au contexte dans lequel
Lacan énonça sa formule aussi célèbre qu'énigmatique.
Elle renvoie pour lui au surgissement de La science au sens moderne, celle
qui est fondée sur une approche mathématique de l'univers.
Lacan fait de l'œuvre de Descartes le temps fort de cette naissance de la
science. Sans doute principalement pour deux raisons : d'abord parce que
l'œuvre de Descartes achève le mouvement par quoi se défait
l'idée d'une correspondance entre le macrocosme ( le monde ) et le
microcosme ( l'homme ). Désormais le sujet n'est plus chez lui dans
l'univers. Mais surtout parce qu'en réfutant par avance toute idée
de connaître les fins de Dieu Descartes abandonne désormais
à Dieu la Vérité, ce qui permet à l'homme de
ne plus s'occuper que du savoir, soit des petites lettres de l'algèbre.
Il y a là, pour le moins, une mise en place de la division subjective,
celle qui fait que désormais c'est seulement dans des accidents du
discours que le sujet aura accès à une vérité
qui lui importe. Mais peut-être aussi clivage, s'il est vrai que cette
opération semble tout d'abord de l'ordre d'une séparation radicale.
D'ailleurs dans les mêmes passages des séminaires et des Écrits
Lacan renvoie souvent de sa théorie de la division subjective à
l'article de Freud sur Le clivage du moi dans les processus de défense.
Quant à Descartes on peut être tenté de penser qu'il
fut effectivement un des premiers atteints par ce clivage, lui qui maintint
toujours radicalement séparés, d'un côté la démarche
de la science, de l'autre une foi en Dieu dont on ne peut douter, mais qui
devait rester dissociée de toutes les raisons de la théologie,
puisque celle-ci était réservée, selon lui, à
ceux auxquels le Ciel donne une assistance particulière.
Peut-être toutefois faut-il relever un point qui
devrait nous conduire à quelques nuances. Si Descartes se situe au
point de commencement de la science, il présente l'avantage de nous
faire saisir que celle-ci ne naît pas forcément dotée
des caractéristiques que nous tendons aujourd'hui à lui reconnaître.
« Mundus est fabula », peut-on lire sur le portrait de Descartes
peint par Jean-Baptiste Weenix. Le monde est une fable : voila un aphorisme
qui est assez accordé avec le projet de Descartes, tel que l'expose,
par exemple, Jean-Pierre Cavaillé1. En effet celui-ci ne peut être
compris sans une référence à la pensée baroque,
qui, en privilégiant la technique, qu'elle substitue à la nature,
se représente la pensée comme une feinte, une fiction. Même
si l'œuvre de Descartes représente un surmontement du doute, elle
ne se réduit pas à la simple mise en place d'un savoir objectif.
Elle constitue d'abord une fiction2 ( ne serait-ce qu'en tant qu'elle rompt
avec le sensible ) ou encore ce que nous appellerions une énonciation
singulière. Descartes le dit à sa façon lorsque, dans
sa correspondance par exemple, il ne cesse de parler de « mon Monde
». Une œuvre comme le Monde peut avoir valeur scientifique ; elle n'en
représente pas moins un engagement actif de l'auteur dans la production
d'un univers, qui avant lui, au sens strict, n'existait pas.
Ainsi, si l'on reprend la question de la scientificité
à ce moment inaugural, on peut ne pas en rester à l'idée
d'un clivage, mais simplement d'une division, au sens où l'énonciation
singulière se maintient dans le projet même d'un discours transmis
à d'autres, et où c'est par la voie même de la fiction
que l'auteur rejoint un réel objectivable et techniquement utilisable.
Or tout ce qui permet de dépasser le clivage subjectif
est essentiel pour l'analyste, et cela au moins à deux titres. D'abord
parce que cela favorise une représentation de sa discipline qui n'en
reste pas aux vieux conflits entre pratique et théorie, entre vérité
et savoir. Ceux-ci ont durant trop longtemps fracturé le milieu analytique,
opposants les sectateurs du mathème à ceux qui se prétendaient
les seuls vrais praticiens. Nous n'avons rien à gagner à conserver
ces vieux clivages.
Ensuite parce que notre modernité va aller dans
le sens d'une exigence toujours plus grande de garantie et d'évaluation,
au nom d'une représentation étroite de la scientificité,
paravent d'une rationalisation économique des pratiques. Il sera de
plus en plus essentiel, à cet égard, de disposer d'une conception
un peu ferme de ce qu'est la science, hors de toute réduction scientiste
ou positiviste.
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Notes
Jean-Pierre Cavaillé, Descartes La fable du Monde, Paris, Librairie
philosophique J. Vrin, 1991. Je remercie Simon Chemama de m'avoir indiqué
cet ouvrage, fort éclairant pour notre propos.
« Le faire baroque est d'abord un feindre, la technique baroque,
une technique de l'apparence, du spectaculaire, du faux-semblant, avant de
devenir véritablement et proprement utilitaire ». J-P Cavaillé,
op. cit. p 41.