Destruction, création, rythme :

l’expressionnisme, une esthétique du conflit

Colloque. 9 et 10 mars 2007, INHA, 2 rue Vivienne, 75002 Paris

EDESTA (Université Paris 8)

« Contrastes et contradictions, telle est notre nouvelle harmonie » : Kandinsky livrait, au détour d’une lettre, cette formule qui pourrait servir de devise au mouvement expressionniste tout entier. Son auteur ne visait-il, en l’écrivant, qu’à une proclamation d’ordre purement esthétique ? Il n’est pas impossible qu’elle ait  renfermé, à ses propres yeux, une intention plus vaste.

 Notre hypothèse première sera que cette proposition, qui fonde les principes d’un mouvement artistique, dépasse largement le cadre de la seule esthétique, et que cette dernière ne peut s’appréhender véritablement qu’au sein de  l’ensemble dans lequel elle s’inscrit. Un témoignage parmi tant d’autres : un poème tel que La clameur du forcené, composé par Albert Ehrenstein et recueilli dans l’anthologie Crépuscule de l’Humanité, achèvera de nous convaincre :

 

Je voudrais mettre le monde en pièces,

Le déchiqueter et l’anéantir

Au brasier de mon esprit

Brûlant de vie et fort comme la mort.

 

J’ai possédé des terres,

Et en quantité, des mers !

J’ai dévoré des hommes

Et je vais sans but.

 

De nouveaux nerfs grandissent,

Une force nouvelle rugit.

Faisons route, de mille rouages,

Avant que la peste Orient et Occident ne ravage !

 

Toute pratique artistique – car il ne fait pas de doute que le poète parle ici au nom de tous les artistes – se voit engagée en un mouvement dans lequel ce ne sont pas seulement des formes, mais des forces, qui entrent en jeu. Ces dernières sont indistinctement porteuses de vie et de mort. Créer, c’est détruire, tout comme détruire, c’est en même temps créer.

Quelle est l’origine de ces forces ? Le poète semble désigner leur foyer : c’est le « moi » - ce « moi » que Paul Hatvani, un critique de ses contemporains, considérait comme l’invention majeure de l’expressionnisme. Prétention en apparence exorbitante, mais qui prend tout son sens si l’on précise les qualités de ce moi ; nous voulons parler de son morcellement et de son abdication face à des énergies qui le traversent : celles-ci détruisent et pourtant exaltent, produisant un inextricable mélange de noir pessimisme et de lumineux optimisme.

Convient-il de parler du « moi », ou plutôt d’une « subjectivité » nouvelle ? Ce dernier terme est fort éloigné d’une quelconque « intersubjectivité » réduite à la communication entre humains. Les forces qui parlent à travers nous - et dont les « instincts » ou « pulsions » ne donnent qu’une idée bien faible -  font des hommes les simples capteurs de manifestations naturelles. Il peut paraître abusif de supposer un ordre secret dans cette lutte aveugle et féroce, d’y rechercher un « rythme ». Et pourtant ! Ce poème n’atteste-t-il pas, de par sa simple existence, la  présence d’un tel phénomène ? L’audace visionnaire de l’expressionnisme consiste précisément en ce partage unanime d’une foi en un rythme profond, dont formes, couleurs, sonorités, ne seraient que la manifestation concrète. Toutefois, si le rythme - et non pas le désordre - constitue le terme ultime et la clef de cet univers, rien n’est gagné encore : car il reste à déterminer si sa découverte invite à l’action ou à la résignation.

Dans sa Clameur, le poète semble avoir choisi : il réagit à une urgence de l’Histoire, il nous somme de rompre avec une culture épuisée, nous presse de tracer des voies nouvelles. Cependant il ne propose que le mouvement, sans aucun but ? Certes. Mais il est fort aussi de la conviction que l’immobilité signifie la mort, une mort que n’équilibre cette fois nulle création. Comment énoncer en termes plus clairs l’enjeu politique de l’avènement de cette subjectivité au-delà des sujets, et son urgence ?

Protéiforme en ses manifestations, l’expressionnisme n’en est pas moins profondément cohérent dans ses conceptions intimes. Ces manifestations, il nous a fallu d’abord les exposer, les redéployer – bien que de manière très incomplète – en effaçant les frontières entre les arts, afin de favoriser le dialogue des formes. Comment ne pas se conformer à l’exigence de synthèse qui fut la raison d’être du Cavalier Bleu et qui donna le jour à son célèbre Almanach ?

Enfin il importait de chercher à déchiffrer le message implicite contenu dans ces œuvres : chacune d’elles pose, à sa manière, la question du lien nouveau qu’elle contribue à tisser entre les hommes. Seul un regard superficiel y percevra la simple exaltation d’une expressivité singulière. Pourtant si, un siècle après son essor, l’expressionnisme nous demeure proche, c’est en raison de sa quête d’une subjectivité diffuse, que ne parviennent pas à circonscrire les qualifications de « collective » ni de « plurielle ». Tel est le sens que nous avons voulu donner à la répartition de nos travaux en deux journées distinctes par leur thématique.

Georges BLOESS

 

Vendredi 9 mars 2007

Corps, espace, souffle, rythme

9h : Ouverture du colloque

Allocution de Mme Anne-Marie HELVETIUS,

Vice-présidente du Conseil Scientifique de l’Université Paris 8

Présidente de séance : Isabelle LAUNAY

 
9h30 : Zeyno ARCAN. Le souffle vital de la création. De la danse expressionniste à la peinture scénographique : cheminement d’une création

10h : Ophelia PISHKAR. Architecture expressionniste comme représentation théâtrale

10h30 : Silke SCHAUDER. Egon Schiele : écrire la vérité en peinture ou peindre avec les mots ?

 Discussion et pause

11h30 : François JEUNE. Couper, coller chez Paul Klee : création du rythme pictural par partition et montage

12h : Silvia LIPPI. Beauté-trauma-photo : Nan Goldin

Discussion et pause-déjeuner

Vendredi 9 mars 2007

Corps, espace, souffle, rythme

Président de séance : Georges BLOESS

15h : Jean-Paul OLIVE. L’expressionnisme et la nouvelle Ecole de Vienne : problèmes du morcellement musical

15h30 : Claudine EYZIKMAN. Expressionnisme, avant-garde et cinéma

Discussion et pause

16h30 : Inge BAXMANN. Rhythmisch gefühlte Architektur : Neue Ordnungen des Kollektiven in den Raumkünsten des Expressionismus

17h : René SCHERER. L’expressionnisme, résolution de la dialectique

Table ronde

Samedi 10 mars 2007

Subjectivité sans sujet ?

Président de séance : Philippe IVERNEL

9h30 : Enrique SEKNADJE.  Expressionnisme et cinéma : une caméra subjective ?

10h00 : Evanthia VERRIOPOULOU. Figures au-delà de la réalité : mannequins, automates et créatures fantastiques

10h30 : Isabelle LAUNAY. Poétiques de l’extase, mémoire et oubli dans la danse de l’Allemagne des années vingt

Discussion et pause

11h30 : Philippe DUBOY. Paul Scheerbart, Der Weltbaumeister. Utopie ou hétérotopie : Schauspiel ou Operette

12h : Georges BLOESS. le portrait expressionniste, espace du conflit des identités

Discussion et pause-déjeuner

Samedi 10 mars 2007

Subjectivité sans sujet ?

Président de séance : Jean-Paul OLIVE

15h : Philippe IVERNEL. Entre théâtre et philosophie : l’acteur expressionniste, héros ou héraut de l’existence

15h30 :  Suzanne KOGLER. De l’expression dans la nouvelle musique

Discussion et pause

16h30 : Daphné LE SERGENT. Un expressionnisme à l’heure des dispositifs artistiques ?

17h : Joëlle CAULLIER. L’expressionnisme en question dans l’Allemagne des années trente

Table ronde

 

Destruction, création, rythme : l’expressionnisme, une esthétique du conflit

Vendredi 9 et samedi 10 mars 2007

Institut national d’histoire de l’art

2, rue Vivienne

75002 Paris

(métro Bourse)

 
Comité scientifique :

Georges Bloess, Philippe Ivernel

Isabelle Launay, Jean-Paul Olive

 

École doctorale Esthétique, sciences et technologie des arts (EDESTA)

Université Paris 8

Renseignements : Georges Cazenave

mél. : edesta@univ-paris8.fr