Science, idéologie et évaluation

Christian Hoffmann

« (…) à s’interroger sur la probabilité de voir, un jour dans la vitrine d’un libraire, l’Autobiographie d’un ordinateur, à défaut de son Autocritique. »
G. Canguilhem


« (…) le discours de la science ne laisse aucune place à l’homme »
J. Lacan




I. La « révolution cognitive »

Le terme de « révolution cognitive » vient de H. Gardner , il indique dans son histoire éponyme que cette révolution a été faite pour l’essentiel par les « déçus du béhaviorisme ». Rappelons que le matérialisme béhavioriste excluait déjà la psychologie de son champ et que le cognitivisme a remédié à cette forclusion en réintroduisant la psychologie dans l’étude des phénomènes mentaux. En fait, le cognitivisme est une réorientation du matérialisme sous l’effet de la découverte de la machine de Turing en 1936. C’est cette découverte qui a permis l’hypothèse de l’analogie entre la machine, le cerveau et la pensée, en accouchant de la matière pensante.
La psychologie ne doit sa survie dans ce nouveau programme scientifique qu’à l’existence en son sein d’une conception minimaliste du matérialisme. D.S. Sperber  nous explique que la version maximaliste du matérialisme exige une description strictement neurologique des phénomènes mentaux, ce réductionnisme sera considéré par cet auteur comme un progrès de la connaissance. Nous aurons l’occasion de discuter ce soi-disant progrès à partir de l’examen de ce qu’est un « fait » en science. Les Etudes d’histoire de la pensée scientifique d’A. Koyré  nous seront d’une grande aide dans cette tâche. Revenons à Sperber qui se réjouit de ce réductionnisme synonyme pour lui de source de connaissances nouvelles ; il propose comme nous l’avons déjà indiqué un matérialisme plus modeste qui permet de sauver la psychologie. Ce matérialisme minimaliste s’accorde néanmoins avec sa version maximaliste pour considérer que « tout état ou processus particulier est un processus physique particulier ». Où est la différence ? La seule différence entre minimalisme et maximalisme tient à la supposition d’une hétérogénéité possible des dispositifs matériels impliqués par une fonction comme celle par exemple de la reconnaissance des visages. Bref, le choix subsiste pour la psychologie entre une servitude scientiste ou une connexion éclairée à la neurologie. D. Sperber résume bien ce programme d ‘une nouvelle psychologie matérialiste, je le cite : « De quels moyens dispose donc aujourd’hui une psychologie matérialiste ? Si tout ce qu’elle pouvait tenir pour acquis, c’est que le phénomène mental est aussi un phénomène matériel, nous en serions toujours à un matérialisme de principe sans conséquence pratique. Mais une des conséquences de la découverte de Turing est de rendre possible la démonstration qu’un processus de traitement de l’information est réalisable matériellement. Désormais, quand un psychologue affirme l’existence d’un processus mental hypothétique, on est en droit de lui demander (…) au moins comment il serait matériellement réalisable. »



II. La psychologie matérialiste

La science du cerveau

La participation de la psychologie aux sciences objectives avec le projet d’apporter à ces dernières des éclaircissements sur les fonctions intellectuelles date de l’apparition de la phrénologie au XIX° siècle, cette discipline médicale pensait déjà que le cerveau secrète la pensée comme le foie sécrète la bile. La conférence de de G. Canguilhem Le cerveau et la pensée  prononcée à la Sorbonne en 1980 nous donne un éclairage considérable sur cette psychologie que Husserl qualifiait de « calamité permanente ». En suivant le développement de cette conférence nous apprenons que la science du cerveau est née en 1810 sous la plume du Docteur Gall, la neurologie expérimentale est alors devenue très rapidement une philosophie et la psychologie s’est faite l’ombre de la physiologie. A. Binet et H. Piéron n’y sont pas en reste, avec la publication par ce dernier en 1923 d’un ouvrage intitulé : Le cerveau et la pensée. Il n’y a guère que P. Janet qui se soit opposé à ce paradigme d’une pensée comme sécrétion du cerveau, je le cite : « On a exagéré en rattachant la psychologie à l’étude du cerveau. Depuis près de cinquante ans, on nous parle trop du cerveau : on dit que la pensée est une sécrétion du cerveau, ce qui n ‘est qu’une bêtise (…) Nous pensons avec nos mains aussi bien qu’avec notre cerveau, nous pensons avec notre estomac, nous pensons avec tout : il ne faut pas séparer l’un de l’autre. La psychologie c’est la science de l’homme tout entier : ce n’est pas la science du cerveau : c’est une erreur psychologique qui à fait beaucoup de mal pendant longtemps » .
Il n’est pas utile ici pour notre propos de revenir sur le béhaviorisme qui étudiait les comportements animaux comme des phénomènes biologiques d’adaptation à l’environnement, sous le couvert d’une psychologie consentante.  On peut aisément saisir comment l’ordinateur est venu occuper la place de la fameuse et mystérieuse boîte noire du béhaviorisme, ce qui a permis de développement de la psychologie cognitive ; cette opération n’est qu’une substitution de termes, sans changement de paradigme dans le même discours scientifique, c’est-à-dire matérialiste. L’explication chimique viendra rivaliser avec ce modèle cognitif de la machine pour développer une biologie du cerveau.

Pourquoi s’intéresser à cette science cognitivo-comportementale ?

 Quel intérêt pour la psychanalyse ? Nous n’avons qu’à laisser passer la caravane comme avec le béhaviorisme qui encombrait déjà les universités de psychologie ? Rien n’empècherait une telle attitude pouvant considérer cette psychologie comme une nouvelle résistance à la psychanalyse, si cette « science » restait dans les limites épistémologiques de la découverte scientifique sans vouloir se précipiter dans une application thérapeutique de ce qui ne sont encore que des présupposés. Rappelons à notre mémoire, ce que nous retrouverons à propos des thérapies comportementales et cognitives et que nous traiterons ultérieurement à l’aide des travaux de G. Canguilhem sur le décodage de l’idéologie de la science, on ne peut pas ne pas signaler d’emblée ici en ce qui concerne la science du cerveau, héritière du béhaviorisme, la conséquence sur un traitement psychique de l’application de cet aspect du béhaviorisme qui considérait l’intelligence comme une fonction de correction des comportements au regard des obstacles que la réalité oppose à la satisfaction recherchée.  Les Thérapies Comportementaux Cognitives (TCC) n’en sont que la résurgence sous l’habillage renouvelé du cognitivisme. Pavlov n’est jamais très loin dans cette fréquentation scientifique comme en témoigne le conditionnement par l’apprentissage. Canguilhem nous fait justement remarquer qu’il est difficile d’identifier le dressage et l’apprentissage en attirant en même temps notre vigilance sur l’utilisation idéologique à des fins normatives du paradigme « cerveau = pensée » dans une société conservatrice.


La forclusion du « Je »

« Mais c’était aussi le simple 1 signifiant « je », le petit bourgeon de vie dans un corps pourvu de souffle »
P. Auster

    Si la phrénologie a pu affirmer que « Descartes est son cerveau », à savoir que Descartes est l’enveloppe d’un cerveau qui pense sous son nom, alors il nous reste à poser la question de qui ou quoi dit « Je ». Le XIX siècle, nous dit Ganguilhem, se disputait entre le « Je pense » et un « ça pense », qui vient d’un aphorisme de Lichtenberg. La neurologie s’est emparée de cet aphorisme de Lichtenberg qui dit : « ça pense comme ça brille », ceci pour réfuter le cogito au profit d’un penser sans sujet.
    Il devient urgent maintenant d’évoquer l’actualité de notre question. Ganguilhem nous en donne une vision synthétique, qu’il  me suffit de citer : « ‘Wo Es war soll Ich werden.’ Ce mot de Freud, (…) la question : comment un Je pense peut-il advenir à Ca qu’indique et décrit, après le phrénologiste, le physiologiste d’aujourd’hui, à Ca, un cerveau ? »  .
    C’est sur cette question du « Je » que les théories électroniques et chimiques de la conscience viennent déferler et souvent échouer. La psychanalyse lacanienne a une théorie du sujet qui peut sans complexe devenir l’enjeu du débat épistémologique avec les scientifiques qui ne confondent pas les limites avec les bornes de leur savoir. Quelqu’un comme Israël Rosenfield, dont nous parlerons par la suite, a une théorie du « Je » proche du Stade du miroir de Lacan.

    Dans un ouvrage qui vient de paraître, le prix Nobel de médecine G. M. Edelman , expose sa théorie biologique de la conscience accompagnée par un questionnement épistémologique qui permet l’ouverture du débat avec la psychanalyse. Fort éloigné d’une position scientiste, il nous montre que la réduction de l’expérience consciente à l’action neurale est une réduction qui est fausse. Sans entrer dans le détail de sa théorie biologique de la conscience, nous pouvons remarquer que pour Edelman les corrélats neurals de la conscience sont nécessaires mais pas suffisant à l’explication de la conscience. L’un de ses arguments repose sur la découverte que « jamais deux soi socialement définis (nécessairement définis socialement dans une communauté de parole) n’auront des états cérébraux identiques » . Pourquoi ? Sa réponse est la suivante : « Le cerveau n’est pas un ordinateur et le monde n’est pas une cassette enregistrée ». La critique extrêmement sévère que fait Edelman du cognitivisme est une conséquence directe de sa théorie sélectionniste du cerveau ; pour lui, la conscience à la capacité de reconnaissance de structure et le mécanisme de cette fonction est la métaphore ; ce n’est que l’aptitude sémantique et le langage qui vont permettre à un soi d’avoir conscience de sa conscience et permettre ainsi à l’être humain de s’élèver à la dignité d’une conscience de soi. Remarquons, ce qui fera l’objet de la suite de notre travail, que Edelman distingue sémantique et langage, je le cite : « Un tel soi qu’on puisse nommer apparaît chez les humains lorsque la conscience d’ordre supérieur se développe pendant l’élaboration des aptitudes sémantiques et linguistiques, et des interactions sociales » . Il nous faudra par la suite examiner la nature et la structure de ce soi qu’il référe à Piaget, et sa conception du langage.
    Le langage ici comme dans les autres études scientifiques s’y référant, le langage n’y est pas considéré comme le définit F. de Saussure, à savoir : «  C’est un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenants à une même communauté, un système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau (…) la langue n’est complète dans aqucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse (…) La langue est encore comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso ; de même dans la langue, on ne saurait isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son  (…) » .


Corrélation neurale de la conscience et causalité ?


« La conscience est un phénomène biologique ordinaire, comparable à la croissance, la digestion, ou la sécrétion de la bile »
J.-R. Searle


    La filiation à la phrénologie se confirme sous ce propos du père des Actes de langage. Searle consacre toutes ses forces depuis une dizaine d’années à démontrer la pertinence d’une analyse biologique de la conscience. Nous pouvons dès à présent faire la remarque qu’il n’y a pas de biologie sans concept  et les neurosciences ne sont pas dominées par un principe théorique unificateur . Toute proposition scientifique est par conséquent biologique nécessite un débat épistémologique sur le concept qui la fonde. Ainsi, en ce qui nous concerne ici, il nous faut nous éclairer sur la définition donnée par Searle à la conscience à partir de laquelle il oriente sa critique du béhaviorisme, du fonctionnalisme et surtout de l’intelligence artificielle (IA). Examinons sa définition de la conscience : la conscience est un phénomène biologique naturel qui a une ontologie à la première personne , ce qu’il explique par le fait que les cerveaux biologiques produisent des expériences qui sont éprouvées par un sujet. 
    Cette conception ne peut que s’opposer fermement à l’idée d’un cerveau machine (Cognition et IA) sur au moins deux points :
- Le cerveau est une machine organique à la différence de l’abstraction de l’IA
- La syntaxe (le programme de l’ordinateur) n’est pas suffisante pour garantir la présence du contenu sémantique de l’esprit .

Mais, comment lui est-il possible de soutenir simultanément des propositions aussi contradictoire que celles-ci ? :

-  La conscience est un phénomène biologique naturel (p. 12),
- Le problème de la conscience est d’expliquer comment exactement les processus neuro-biologiques dans le cerveau causent nos états subjectifs (p. 198),
-  Nous n’avons pas une idée claire de la manière dont quoi que ce soit dans le cerveau pourrait causer les états conscients (p. 199).

Où est le problème pour Searle ?  Il faut, dit-il, d’abord trouver les corrélats neuronaux de la conscience ; mais ça restera insuffisant tant qu’on n’aura pas réussi à expliquer cette corrélation : est-elle causale ? Ce qu’on ne sait pas, il faut essayer de le découvrir. L’objet de la recherche consiste à trouver les corrélats neuronaux de la conscience et l’explication causale. Pour l’instant, la corrélation est une présupposition et la causalité un vœu. Searle suppose même que la relation causale peut résister à l’explication théorique et dépasser nos capacités cognitives, je le cite : « Néanmoins, il nous faut toujours présupposer que cela est non seulement susceptible d’être découvert, mais théoriquement intelligible » .
Le lecteur de Searle peut se demander comment il est possible après ce constat de continuer à soutenir avec conviction que certains processus cérébraux sont suffisants pour causer la conscience  ; d’autant que les travaux de Edelman, que Searle cite, démontre le contraire, à savoir que : « (…) bien que les techniques modernes d’imagerie révèlent que certaines aires du cerveau sont actives dans certaines tâches, il ne s’ensuit pas que l’activité de ces aires soit la seule cause des comportements particuliers. Ce qui est nécessaire n’est pas forcément suffisant » .
Edelman comme Searle critique violemment le paradigme cognitiviste du cerveau-ordinateur par leur reconnaissance d’une conscience comme expérience subjective. Tous les deux affirment l’importance du langage et l’existence d’un sujet dans le développement et le fonctionnement de la conscience. Pour Searle « les esprits ont des contenus »  et pour Edelman « l’aptitude métaphorique, élève la conscience supérieure à de nouvelles hauteurs » . Bref, la conscience nécessite « l’aptitude linguistique » .
D’autre part, si la conscience a une « ontologie à la première personne » , il faut alors indiquer la nature de cette première personne.
Searle parle d’expérience subjective à la première personne sans la définir et Edelman suppose un soi piagétien capable de distinguer l’extérieur de l’intérieur.
En conclusion, nous constatons avec ces deux auteurs que leur matérialisme biologique s’écarte d’un matérialisme cognitif par la reconnaissance de l’importance de la subjectivité dans le développement et le fonctionnement de la conscience.
Le débat épistémologique avec la psychanalyse se pose ici à partir de la question formulée par Canguilhem : « Qui ou quoi dit Je ? ». Autrement dit : Quel langage pour quel sujet ?
Sur ce point, nous trouvons une ouverture considérable chez Israël Rosenfield, cité par Searle, pour qui « toute conscience commence par la conscience du corps » . Cette théorie est d’une proximité saisissante avec Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je de J. Lacan .
Ce débat interne au matérialisme entre le cerveau-machine et le cerveau-organique nous intéresse vivement puisque l’enjeu est la reconnaissance de l’expérience subjective articulée au langage ; la subjectivité ne suppose pas encore l’existence d’un sujet, il y a des subjectivités sans sujet, comme le montre la clinique de la psychose.
Bref, nous avons ici une biologie qui reconnaît sa dette au concept  tout en se maintenant dans un matérialisme éclairé, c’est-à-dire non scientiste. On peut penser qu’une telle position actuelle permettrait d’éviter l’effet de propagande scientiste de publication dans les médias comme ce que nous venons de voir cet été 2004 dans Le Courier International  , sous le titre : Le cerveau des adolescents. Le lecteur non averti y découvre que la crise d’adolescence relève du cortex préfrontal qui n’est pas encore suffisamment développé à cet âge pour juger correctement les émotions. La morale de la découverte scientifique est énoncée : Parents soyez de bons guides pour suppléer au cortex de vos adolescents.


III. Idéologie scientifique et Evaluation

« Si les matérialistes confondaient le moi avec le corps, c’était au prix d’une négation pure et simple de l’esprit »
E. Levinas


Dans son remarquable ouvrage Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Canguilhem précise que l’idéologie désigne « tout système d’idées produit comme effet d’une situation initialement condamnée à méconnaître son rapport réel au réel. L’idéologie consiste dans le déplacement du point d’application d’une étude » .
Cette définition nous ramène à interroger ce qu’est un « fait » en science. Autrement dit, est-ce qu’une image médicale du cortex est un « fait » ? A. Koyré est catégorique « (..) les “ faits “ doivent être ordonnés, interprétés, expliqués. En d’autres termes, c’est seulement lorsqu’elle est soumise à un traitement théorique qu’une connaissance des faits devient une science » . Ce rapport entre le « fait » et son interprétation peut être poussé jusqu’à reconnaître la structure du langage dans le « fait » même . Lacan nous l’a montré sur l’expérimentation de Pavlov . Toute la théorie de Lacan se révèle dans cette lecture de l'expérimentation du chien de Pavlov où il va démontrer le « tructuralisme lacanien » de Pavlov - les termes sont de Lacan. En effet, on peut le suivre aisément, dans sa démonstration qui met en lumière que le bruit de la trompette représente le sujet de la science, qui n'est autre que Pavlov lui-même. Cette sonnerie de trompette le représente pour un signifiant qui est la valeur que prend la sécrétion gastrique, en tant qu'elle est l'effet d'une tromperie. Ce qui est tout autre chose qu'un signe. Lacan peut alors affirmer que le dispositif expérimental de Pavlov se trouve être articulé par le signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant. Il saisit cette occasion pour nous montrer l'effet du signifiant sur le vivant et pour dévoiler que le sujet de la science reçoit son propre message sous une forme inversée.
Nous venons de montrer qu’il n’y a pas de « rapport réel au réel » sans le langage ; le scientisme repose entièrement sur cette méconnaissance et sa propagande déplace « le point d’application » de son étude.
En poursuivant notre étude avec Ganguilhem, nous arriverons à préciser le rapport entre science et idéologie, comme il le dit explicitement : « Il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ où la science viendra s’instituer ; il y a toujours une science avant une idéologie, dans un champ latéral que cette idéologie vise obliquement » . Il montrera qu’au XVIII siècle, les concepts de Nature et d’Expérience sont des concepts idéologiques de scientifiques ; par contre les concepts de « molécules organiques » (Buffon) ou « d’échelle des êtres » (Bonnet) sont des concepts d’idéologie scientifiques en histoire naturelle.
Suite à ce développement, rien n’interdit de penser que le paradigme des neurosciences de l’esprit-machine est un concept d’idéologie scientifique. Surtout, si l’on considère avec Canguilhem que l’idéologie scientifique est motivée par « un besoin inconscient d’accès direct à la totalité » . La psychanalyse se distingue radicalement de l’idéologie par son refus freudien de toute conception philosophique du monde (Weltanschauung), je le cite : « La psychanalyse est, à mon sens, incapable de créer une Weltanschauung qui lui soit particulière. Elle n’en a pas besoin, elle est une partie de la science et peut se rattacher à la Weltanschauung scientifique. Mais celle-ci ne mérite guère ce nom pompeux, car elle ne prend pas tout en considération, elle est trop incomplète, elle ne prétend pas constituer un ensemble cohérent et systématique » .
Le réel de la psychanalyse est constitué par la découverte freudienne d’un inconscient qui est le lieu du refoulement du désir dont l’objet est fondamentalement perdu. Ce désir qui n’est pas articulable, si ce n’est à le ravaler à la demande, n’en  demeure pas moins articulé par le langage où il se signifie dans la relation à l’Autre. Ainsi un sujet qui n’a jamais obtenu l’objet d’une promesse, un cadeau par exemple, passera sa vie à courir après cet objet, qu’il n’a jamais eu, et qui n’existe qu’au titre d’un manque dans son enveloppe symbolique. Par conséquent, nous pouvons reconnaître que l’objet du désir n’est que manque qui le cause, ce qui lui donne sa vérité. Beckett se demandait dans une de ses dernières pièces ce qu’on pouvait encore espérer à la fin d’une vie lorsqu’on a déjà tout perdu, la réponse est cinglante de vérité, à savoir qu’on peut encore espérer mieux perdre. L’articulation du désir à la perte ne fait que confirmer le réel de l’inconscient qui « se manifeste par un trou creusé par le symbolique dans l’imaginaire » .
Il n’y a que le symbolique qui permet le repérage d’un manque,comme par exemple un tome de La recherche du temps perdu de Proust dans une bibliothèque. De cette façon, le langage est la condition de l’inconscient, comme l’affirmait J. Lacan.
Le sujet de la psychanalyse ou le sujet de l’inconscient est un sujet qui ne peut trouver sa vérité que dans un lieu Autre (le « trésor déposé » de F. de Saussure) où son désir, inarticulable structuralement par la parole, est articulé par le langage qui le signifie. La signification du désir inconscient suppose cet Autre de l’adresse de sa parole, autrement dit le transfert. C’est ce réel, de l’impossible articulation par le sujet de son désir, qui est forclôt par le scientisme. C. Normand le dit très justement dans son Saussure, je la cite : « On concluera ici sur l’effet d’ébranlement du sujet philosophique classique, caractéristique d’une modernité où Saussure a joué son rôle face au discours de maîtrise de la science. La façon dont il a mis en question, au sein d’une science tranquillement positiviste, tout ce qui fait pour un sujet parlant la garantie de son discours et de sa conscience, reste aujourd’hui troublante. Anticipant Freud, comme on l’a dit, et repris à sa manière par Lacan (…) » .
Cette conception structurale du langage comme système qui signifie le désir inconscient suppose un sujet qui n’est qu’effet de cette relation à l’Autre où le désir est articulé au symbolique sans qu’il puisse l’articuler directement dans sa parole, à moins d’en faire l’objet d‘une demande qui n’épuise pas la question de ce qu’il veut ; c’est pour cela qu’il faut s’y mettre à plusieurs pour l’entendre dans le lit des mots. Loin de l’idéologie de l’autonomie d’un sujet électronique ou biologique, le sujet de la psychanalyse est pétrit par « un langage humain qui est essentiellement une fonction sémantique dont les explications de type physicaliste n’ont jamais réussi à rendre compte. Parler c’est signifier, donner à entendre, parce que penser c’est vivre dans le sens. Le sens n’est pas relation entre…, il est relation à… » . On ne peut mieux résumer notre propos que cette prise de position épistémologique claire de Canguilhem. L’Autobiographie d’un ordinateur est le nec le plus ultra de ce qu’on peut attendre d’un sujet électronique et biologique, un sujet autonome, qui serait hors relation à …(Hors transfert) et qu’on peut tranquillement évaluer comme un ordinateur. Voilà l’idéal du sujet scientifique contemporain qui est prié d’ordonner son action sous la férule d’un nouvel impératif kantien «Agis de telle sorte que l’ordinateur… ». Un sujet kantien, sans affects, sans pathologie, bref, une forclusion du sujet de l’inconscient. Lorsque Lacan postule que le sujet de la psychanalyse est le sujet de la science, cela veut dire que la psychanalyse s’occupe de sujet pathologique, un sujet affecté, celui qui est forclôt par la science.

Ainsi, nous pouvons suivre en dernier lieu et découvrir grâce à une épistémologie comme celle de G. Canguilhem que l’évaluation qui envahit la communauté scientifique et sociale est la mise en œuvre d’une idéologie scientifique de l’homme-machine, électronique ou biologique, qui forclôt le sujet humain.
 Il nous faut également remarquer qu’une telle idéologie scientifique qui à ce titre a perdu son rapport réel à son réel, à savoir que les corrélats neurales ne sont que des présupposés, investit avec force la lutte contre le sujet pathologique qui fait retour dans le réel, en proposant un outillage de dressage des comportements comme le pratique les TCC , ce qui participe du même mécanisme de forclusion scientiste.

Il reste à prendre au sérieux la mise en garde de Canguilhem sur l’utilisation à des fins normatives de cette équation pensée = cerveau dans une société conservatrice ou répressive. Pensait-il à l’article de E. Levinas publié dans la revue Esprit en 1934 ?

Résumé

Nous suivrons et découvrions grâce à une épistémologie comme celle de G. Canguilhem que l’évaluation qui envahit la communauté scientifique et sociale est la mise en œuvre d’une idéologie scientifique de l’homme-machine, électronique ou biologique, qui forclôt le sujet humain au nom de l’idéal scientifique de l’autonomie. Les TCC ne sont  que la confirmation de cette forclusion par la mise en action d’un dressage des comportements.



Mots clés

Idéologie scientifique, évaluation, cognitivisme, neurosciences, psychanalyse, conscience, langage, sujet.