Science, idéologie et évaluation
Christian Hoffmann
« (…) à s’interroger sur la probabilité
de voir, un jour dans la vitrine d’un libraire, l’Autobiographie d’un ordinateur,
à défaut de son Autocritique. »
G. Canguilhem
« (…) le discours de la science ne laisse aucune place à l’homme
»
J. Lacan
I. La « révolution cognitive »
Le terme de « révolution cognitive » vient de H. Gardner
, il indique dans son histoire éponyme que cette révolution
a été faite pour l’essentiel par les « déçus
du béhaviorisme ». Rappelons que le matérialisme béhavioriste
excluait déjà la psychologie de son champ et que le cognitivisme
a remédié à cette forclusion en réintroduisant
la psychologie dans l’étude des phénomènes mentaux.
En fait, le cognitivisme est une réorientation du matérialisme
sous l’effet de la découverte de la machine de Turing en 1936. C’est
cette découverte qui a permis l’hypothèse de l’analogie entre
la machine, le cerveau et la pensée, en accouchant de la matière
pensante.
La psychologie ne doit sa survie dans ce nouveau programme scientifique qu’à
l’existence en son sein d’une conception minimaliste du matérialisme.
D.S. Sperber nous explique que la version maximaliste du matérialisme
exige une description strictement neurologique des phénomènes
mentaux, ce réductionnisme sera considéré par cet auteur
comme un progrès de la connaissance. Nous aurons l’occasion de discuter
ce soi-disant progrès à partir de l’examen de ce qu’est un
« fait » en science. Les Etudes d’histoire de la pensée
scientifique d’A. Koyré nous seront d’une grande aide dans cette
tâche. Revenons à Sperber qui se réjouit de ce réductionnisme
synonyme pour lui de source de connaissances nouvelles ; il propose comme
nous l’avons déjà indiqué un matérialisme plus
modeste qui permet de sauver la psychologie. Ce matérialisme minimaliste
s’accorde néanmoins avec sa version maximaliste pour considérer
que « tout état ou processus particulier est un processus physique
particulier ». Où est la différence ? La seule différence
entre minimalisme et maximalisme tient à la supposition d’une hétérogénéité
possible des dispositifs matériels impliqués par une fonction
comme celle par exemple de la reconnaissance des visages. Bref, le choix
subsiste pour la psychologie entre une servitude scientiste ou une connexion
éclairée à la neurologie. D. Sperber résume bien
ce programme d ‘une nouvelle psychologie matérialiste, je le cite
: « De quels moyens dispose donc aujourd’hui une psychologie matérialiste
? Si tout ce qu’elle pouvait tenir pour acquis, c’est que le phénomène
mental est aussi un phénomène matériel, nous en serions
toujours à un matérialisme de principe sans conséquence
pratique. Mais une des conséquences de la découverte de Turing
est de rendre possible la démonstration qu’un processus de traitement
de l’information est réalisable matériellement. Désormais,
quand un psychologue affirme l’existence d’un processus mental hypothétique,
on est en droit de lui demander (…) au moins comment il serait matériellement
réalisable. »
II. La psychologie matérialiste
La science du cerveau
La participation de la psychologie aux sciences objectives avec le projet
d’apporter à ces dernières des éclaircissements sur
les fonctions intellectuelles date de l’apparition de la phrénologie
au XIX° siècle, cette discipline médicale pensait déjà
que le cerveau secrète la pensée comme le foie sécrète
la bile. La conférence de de G. Canguilhem Le cerveau et la pensée
prononcée à la Sorbonne en 1980 nous donne un éclairage
considérable sur cette psychologie que Husserl qualifiait de «
calamité permanente ». En suivant le développement de
cette conférence nous apprenons que la science du cerveau est née
en 1810 sous la plume du Docteur Gall, la neurologie expérimentale
est alors devenue très rapidement une philosophie et la psychologie
s’est faite l’ombre de la physiologie. A. Binet et H. Piéron n’y sont
pas en reste, avec la publication par ce dernier en 1923 d’un ouvrage intitulé
: Le cerveau et la pensée. Il n’y a guère que P. Janet qui
se soit opposé à ce paradigme d’une pensée comme sécrétion
du cerveau, je le cite : « On a exagéré en rattachant
la psychologie à l’étude du cerveau. Depuis près de
cinquante ans, on nous parle trop du cerveau : on dit que la pensée
est une sécrétion du cerveau, ce qui n ‘est qu’une bêtise
(…) Nous pensons avec nos mains aussi bien qu’avec notre cerveau, nous pensons
avec notre estomac, nous pensons avec tout : il ne faut pas séparer
l’un de l’autre. La psychologie c’est la science de l’homme tout entier :
ce n’est pas la science du cerveau : c’est une erreur psychologique qui à
fait beaucoup de mal pendant longtemps » .
Il n’est pas utile ici pour notre propos de revenir sur le béhaviorisme
qui étudiait les comportements animaux comme des phénomènes
biologiques d’adaptation à l’environnement, sous le couvert d’une
psychologie consentante. On peut aisément saisir comment l’ordinateur
est venu occuper la place de la fameuse et mystérieuse boîte
noire du béhaviorisme, ce qui a permis de développement de
la psychologie cognitive ; cette opération n’est qu’une substitution
de termes, sans changement de paradigme dans le même discours scientifique,
c’est-à-dire matérialiste. L’explication chimique viendra rivaliser
avec ce modèle cognitif de la machine pour développer une biologie
du cerveau.
Pourquoi s’intéresser à cette science cognitivo-comportementale
?
Quel intérêt pour la psychanalyse ? Nous n’avons qu’à
laisser passer la caravane comme avec le béhaviorisme qui encombrait
déjà les universités de psychologie ? Rien n’empècherait
une telle attitude pouvant considérer cette psychologie comme une
nouvelle résistance à la psychanalyse, si cette « science
» restait dans les limites épistémologiques de la découverte
scientifique sans vouloir se précipiter dans une application thérapeutique
de ce qui ne sont encore que des présupposés. Rappelons à
notre mémoire, ce que nous retrouverons à propos des thérapies
comportementales et cognitives et que nous traiterons ultérieurement
à l’aide des travaux de G. Canguilhem sur le décodage de l’idéologie
de la science, on ne peut pas ne pas signaler d’emblée ici en ce qui
concerne la science du cerveau, héritière du béhaviorisme,
la conséquence sur un traitement psychique de l’application de cet
aspect du béhaviorisme qui considérait l’intelligence comme
une fonction de correction des comportements au regard des obstacles que
la réalité oppose à la satisfaction recherchée.
Les Thérapies Comportementaux Cognitives (TCC) n’en sont que la résurgence
sous l’habillage renouvelé du cognitivisme. Pavlov n’est jamais très
loin dans cette fréquentation scientifique comme en témoigne
le conditionnement par l’apprentissage. Canguilhem nous fait justement remarquer
qu’il est difficile d’identifier le dressage et l’apprentissage en attirant
en même temps notre vigilance sur l’utilisation idéologique
à des fins normatives du paradigme « cerveau = pensée
» dans une société conservatrice.
La forclusion du « Je »
« Mais c’était aussi le simple 1 signifiant « je »,
le petit bourgeon de vie dans un corps pourvu de souffle »
P. Auster
Si la phrénologie a pu affirmer que « Descartes
est son cerveau », à savoir que Descartes est l’enveloppe d’un
cerveau qui pense sous son nom, alors il nous reste à poser la question
de qui ou quoi dit « Je ». Le XIX siècle, nous dit Ganguilhem,
se disputait entre le « Je pense » et un « ça pense
», qui vient d’un aphorisme de Lichtenberg. La neurologie s’est emparée
de cet aphorisme de Lichtenberg qui dit : « ça pense comme ça
brille », ceci pour réfuter le cogito au profit d’un penser
sans sujet.
Il devient urgent maintenant d’évoquer l’actualité
de notre question. Ganguilhem nous en donne une vision synthétique,
qu’il me suffit de citer : « ‘Wo Es war soll Ich werden.’ Ce
mot de Freud, (…) la question : comment un Je pense peut-il advenir à
Ca qu’indique et décrit, après le phrénologiste, le
physiologiste d’aujourd’hui, à Ca, un cerveau ? » .
C’est sur cette question du « Je » que les
théories électroniques et chimiques de la conscience viennent
déferler et souvent échouer. La psychanalyse lacanienne a une
théorie du sujet qui peut sans complexe devenir l’enjeu du débat
épistémologique avec les scientifiques qui ne confondent pas
les limites avec les bornes de leur savoir. Quelqu’un comme Israël Rosenfield,
dont nous parlerons par la suite, a une théorie du « Je »
proche du Stade du miroir de Lacan.
Dans un ouvrage qui vient de paraître, le prix Nobel
de médecine G. M. Edelman , expose sa théorie biologique de
la conscience accompagnée par un questionnement épistémologique
qui permet l’ouverture du débat avec la psychanalyse. Fort éloigné
d’une position scientiste, il nous montre que la réduction de l’expérience
consciente à l’action neurale est une réduction qui est fausse.
Sans entrer dans le détail de sa théorie biologique de la conscience,
nous pouvons remarquer que pour Edelman les corrélats neurals de la
conscience sont nécessaires mais pas suffisant à l’explication
de la conscience. L’un de ses arguments repose sur la découverte que
« jamais deux soi socialement définis (nécessairement
définis socialement dans une communauté de parole) n’auront
des états cérébraux identiques » . Pourquoi ?
Sa réponse est la suivante : « Le cerveau n’est pas un ordinateur
et le monde n’est pas une cassette enregistrée ». La critique
extrêmement sévère que fait Edelman du cognitivisme est
une conséquence directe de sa théorie sélectionniste
du cerveau ; pour lui, la conscience à la capacité de reconnaissance
de structure et le mécanisme de cette fonction est la métaphore
; ce n’est que l’aptitude sémantique et le langage qui vont permettre
à un soi d’avoir conscience de sa conscience et permettre ainsi à
l’être humain de s’élèver à la dignité
d’une conscience de soi. Remarquons, ce qui fera l’objet de la suite de notre
travail, que Edelman distingue sémantique et langage, je le cite :
« Un tel soi qu’on puisse nommer apparaît chez les humains lorsque
la conscience d’ordre supérieur se développe pendant l’élaboration
des aptitudes sémantiques et linguistiques, et des interactions sociales
» . Il nous faudra par la suite examiner la nature et la structure
de ce soi qu’il référe à Piaget, et sa conception du
langage.
Le langage ici comme dans les autres études scientifiques
s’y référant, le langage n’y est pas considéré
comme le définit F. de Saussure, à savoir : « C’est
un trésor déposé par la pratique de la parole dans les
sujets appartenants à une même communauté, un système
grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau (…) la langue n’est
complète dans aqucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse
(…) La langue est encore comparable à une feuille de papier : la pensée
est le recto et le son le verso ; de même dans la langue, on ne saurait
isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son (…)
» .
Corrélation neurale de la conscience et causalité ?
« La conscience est un phénomène biologique ordinaire,
comparable à la croissance, la digestion, ou la sécrétion
de la bile »
J.-R. Searle
La filiation à la phrénologie se confirme
sous ce propos du père des Actes de langage. Searle consacre toutes
ses forces depuis une dizaine d’années à démontrer la
pertinence d’une analyse biologique de la conscience. Nous pouvons dès
à présent faire la remarque qu’il n’y a pas de biologie sans
concept et les neurosciences ne sont pas dominées par un principe
théorique unificateur . Toute proposition scientifique est par conséquent
biologique nécessite un débat épistémologique
sur le concept qui la fonde. Ainsi, en ce qui nous concerne ici, il nous
faut nous éclairer sur la définition donnée par Searle
à la conscience à partir de laquelle il oriente sa critique
du béhaviorisme, du fonctionnalisme et surtout de l’intelligence artificielle
(IA). Examinons sa définition de la conscience : la conscience est
un phénomène biologique naturel qui a une ontologie à
la première personne , ce qu’il explique par le fait que les cerveaux
biologiques produisent des expériences qui sont éprouvées
par un sujet.
Cette conception ne peut que s’opposer fermement à
l’idée d’un cerveau machine (Cognition et IA) sur au moins deux points
:
- Le cerveau est une machine organique à la différence de l’abstraction
de l’IA
- La syntaxe (le programme de l’ordinateur) n’est pas suffisante pour garantir
la présence du contenu sémantique de l’esprit .
Mais, comment lui est-il possible de soutenir simultanément des propositions
aussi contradictoire que celles-ci ? :
- La conscience est un phénomène biologique naturel (p.
12),
- Le problème de la conscience est d’expliquer comment exactement
les processus neuro-biologiques dans le cerveau causent nos états
subjectifs (p. 198),
- Nous n’avons pas une idée claire de la manière dont
quoi que ce soit dans le cerveau pourrait causer les états conscients
(p. 199).
Où est le problème pour Searle ? Il faut, dit-il, d’abord
trouver les corrélats neuronaux de la conscience ; mais ça
restera insuffisant tant qu’on n’aura pas réussi à expliquer
cette corrélation : est-elle causale ? Ce qu’on ne sait pas, il faut
essayer de le découvrir. L’objet de la recherche consiste à
trouver les corrélats neuronaux de la conscience et l’explication
causale. Pour l’instant, la corrélation est une présupposition
et la causalité un vœu. Searle suppose même que la relation
causale peut résister à l’explication théorique et dépasser
nos capacités cognitives, je le cite : « Néanmoins, il
nous faut toujours présupposer que cela est non seulement susceptible
d’être découvert, mais théoriquement intelligible »
.
Le lecteur de Searle peut se demander comment il est possible après
ce constat de continuer à soutenir avec conviction que certains processus
cérébraux sont suffisants pour causer la conscience ;
d’autant que les travaux de Edelman, que Searle cite, démontre le
contraire, à savoir que : « (…) bien que les techniques modernes
d’imagerie révèlent que certaines aires du cerveau sont actives
dans certaines tâches, il ne s’ensuit pas que l’activité de
ces aires soit la seule cause des comportements particuliers. Ce qui est
nécessaire n’est pas forcément suffisant » .
Edelman comme Searle critique violemment le paradigme cognitiviste du cerveau-ordinateur
par leur reconnaissance d’une conscience comme expérience subjective.
Tous les deux affirment l’importance du langage et l’existence d’un sujet
dans le développement et le fonctionnement de la conscience. Pour
Searle « les esprits ont des contenus » et pour Edelman
« l’aptitude métaphorique, élève la conscience
supérieure à de nouvelles hauteurs » . Bref, la conscience
nécessite « l’aptitude linguistique » .
D’autre part, si la conscience a une « ontologie à la première
personne » , il faut alors indiquer la nature de cette première
personne.
Searle parle d’expérience subjective à la première personne
sans la définir et Edelman suppose un soi piagétien capable
de distinguer l’extérieur de l’intérieur.
En conclusion, nous constatons avec ces deux auteurs que leur matérialisme
biologique s’écarte d’un matérialisme cognitif par la reconnaissance
de l’importance de la subjectivité dans le développement et
le fonctionnement de la conscience.
Le débat épistémologique avec la psychanalyse se pose
ici à partir de la question formulée par Canguilhem : «
Qui ou quoi dit Je ? ». Autrement dit : Quel langage pour quel sujet
?
Sur ce point, nous trouvons une ouverture considérable chez Israël
Rosenfield, cité par Searle, pour qui « toute conscience commence
par la conscience du corps » . Cette théorie est d’une proximité
saisissante avec Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je
de J. Lacan .
Ce débat interne au matérialisme entre le cerveau-machine et
le cerveau-organique nous intéresse vivement puisque l’enjeu est la
reconnaissance de l’expérience subjective articulée au langage
; la subjectivité ne suppose pas encore l’existence d’un sujet, il
y a des subjectivités sans sujet, comme le montre la clinique de la
psychose.
Bref, nous avons ici une biologie qui reconnaît sa dette au concept
tout en se maintenant dans un matérialisme éclairé,
c’est-à-dire non scientiste. On peut penser qu’une telle position
actuelle permettrait d’éviter l’effet de propagande scientiste de
publication dans les médias comme ce que nous venons de voir cet été
2004 dans Le Courier International , sous le titre : Le cerveau des
adolescents. Le lecteur non averti y découvre que la crise d’adolescence
relève du cortex préfrontal qui n’est pas encore suffisamment
développé à cet âge pour juger correctement les
émotions. La morale de la découverte scientifique est énoncée
: Parents soyez de bons guides pour suppléer au cortex de vos adolescents.
III. Idéologie scientifique et Evaluation
« Si les matérialistes confondaient le moi avec le corps, c’était
au prix d’une négation pure et simple de l’esprit »
E. Levinas
Dans son remarquable ouvrage Idéologie et rationalité dans
l’histoire des sciences de la vie, Canguilhem précise que l’idéologie
désigne « tout système d’idées produit comme effet
d’une situation initialement condamnée à méconnaître
son rapport réel au réel. L’idéologie consiste dans
le déplacement du point d’application d’une étude » .
Cette définition nous ramène à interroger ce qu’est
un « fait » en science. Autrement dit, est-ce qu’une image médicale
du cortex est un « fait » ? A. Koyré est catégorique
« (..) les “ faits “ doivent être ordonnés, interprétés,
expliqués. En d’autres termes, c’est seulement lorsqu’elle est soumise
à un traitement théorique qu’une connaissance des faits devient
une science » . Ce rapport entre le « fait » et son interprétation
peut être poussé jusqu’à reconnaître la structure
du langage dans le « fait » même . Lacan nous l’a montré
sur l’expérimentation de Pavlov . Toute la théorie de Lacan
se révèle dans cette lecture de l'expérimentation du
chien de Pavlov où il va démontrer le « tructuralisme
lacanien » de Pavlov - les termes sont de Lacan. En effet, on peut
le suivre aisément, dans sa démonstration qui met en lumière
que le bruit de la trompette représente le sujet de la science, qui
n'est autre que Pavlov lui-même. Cette sonnerie de trompette le représente
pour un signifiant qui est la valeur que prend la sécrétion
gastrique, en tant qu'elle est l'effet d'une tromperie. Ce qui est tout autre
chose qu'un signe. Lacan peut alors affirmer que le dispositif expérimental
de Pavlov se trouve être articulé par le signifiant qui représente
le sujet pour un autre signifiant. Il saisit cette occasion pour nous montrer
l'effet du signifiant sur le vivant et pour dévoiler que le sujet
de la science reçoit son propre message sous une forme inversée.
Nous venons de montrer qu’il n’y a pas de « rapport réel au
réel » sans le langage ; le scientisme repose entièrement
sur cette méconnaissance et sa propagande déplace « le
point d’application » de son étude.
En poursuivant notre étude avec Ganguilhem, nous arriverons à
préciser le rapport entre science et idéologie, comme il le
dit explicitement : « Il y a toujours une idéologie scientifique
avant une science dans le champ où la science viendra s’instituer
; il y a toujours une science avant une idéologie, dans un champ latéral
que cette idéologie vise obliquement » . Il montrera qu’au XVIII
siècle, les concepts de Nature et d’Expérience sont des concepts
idéologiques de scientifiques ; par contre les concepts de «
molécules organiques » (Buffon) ou « d’échelle
des êtres » (Bonnet) sont des concepts d’idéologie scientifiques
en histoire naturelle.
Suite à ce développement, rien n’interdit de penser que le
paradigme des neurosciences de l’esprit-machine est un concept d’idéologie
scientifique. Surtout, si l’on considère avec Canguilhem que l’idéologie
scientifique est motivée par « un besoin inconscient d’accès
direct à la totalité » . La psychanalyse se distingue
radicalement de l’idéologie par son refus freudien de toute conception
philosophique du monde (Weltanschauung), je le cite : « La psychanalyse
est, à mon sens, incapable de créer une Weltanschauung qui
lui soit particulière. Elle n’en a pas besoin, elle est une partie
de la science et peut se rattacher à la Weltanschauung scientifique.
Mais celle-ci ne mérite guère ce nom pompeux, car elle ne prend
pas tout en considération, elle est trop incomplète, elle ne
prétend pas constituer un ensemble cohérent et systématique
» .
Le réel de la psychanalyse est constitué par la découverte
freudienne d’un inconscient qui est le lieu du refoulement du désir
dont l’objet est fondamentalement perdu. Ce désir qui n’est pas articulable,
si ce n’est à le ravaler à la demande, n’en demeure pas
moins articulé par le langage où il se signifie dans la relation
à l’Autre. Ainsi un sujet qui n’a jamais obtenu l’objet d’une promesse,
un cadeau par exemple, passera sa vie à courir après cet objet,
qu’il n’a jamais eu, et qui n’existe qu’au titre d’un manque dans son enveloppe
symbolique. Par conséquent, nous pouvons reconnaître que l’objet
du désir n’est que manque qui le cause, ce qui lui donne sa vérité.
Beckett se demandait dans une de ses dernières pièces ce qu’on
pouvait encore espérer à la fin d’une vie lorsqu’on a déjà
tout perdu, la réponse est cinglante de vérité, à
savoir qu’on peut encore espérer mieux perdre. L’articulation du désir
à la perte ne fait que confirmer le réel de l’inconscient qui
« se manifeste par un trou creusé par le symbolique dans l’imaginaire
» .
Il n’y a que le symbolique qui permet le repérage d’un manque,comme
par exemple un tome de La recherche du temps perdu de Proust dans une bibliothèque.
De cette façon, le langage est la condition de l’inconscient, comme
l’affirmait J. Lacan.
Le sujet de la psychanalyse ou le sujet de l’inconscient est un sujet qui
ne peut trouver sa vérité que dans un lieu Autre (le «
trésor déposé » de F. de Saussure) où son
désir, inarticulable structuralement par la parole, est articulé
par le langage qui le signifie. La signification du désir inconscient
suppose cet Autre de l’adresse de sa parole, autrement dit le transfert.
C’est ce réel, de l’impossible articulation par le sujet de son désir,
qui est forclôt par le scientisme. C. Normand le dit très justement
dans son Saussure, je la cite : « On concluera ici sur l’effet d’ébranlement
du sujet philosophique classique, caractéristique d’une modernité
où Saussure a joué son rôle face au discours de maîtrise
de la science. La façon dont il a mis en question, au sein d’une science
tranquillement positiviste, tout ce qui fait pour un sujet parlant la garantie
de son discours et de sa conscience, reste aujourd’hui troublante. Anticipant
Freud, comme on l’a dit, et repris à sa manière par Lacan (…)
» .
Cette conception structurale du langage comme système qui signifie
le désir inconscient suppose un sujet qui n’est qu’effet de cette
relation à l’Autre où le désir est articulé au
symbolique sans qu’il puisse l’articuler directement dans sa parole, à
moins d’en faire l’objet d‘une demande qui n’épuise pas la question
de ce qu’il veut ; c’est pour cela qu’il faut s’y mettre à plusieurs
pour l’entendre dans le lit des mots. Loin de l’idéologie de l’autonomie
d’un sujet électronique ou biologique, le sujet de la psychanalyse
est pétrit par « un langage humain qui est essentiellement une
fonction sémantique dont les explications de type physicaliste n’ont
jamais réussi à rendre compte. Parler c’est signifier, donner
à entendre, parce que penser c’est vivre dans le sens. Le sens n’est
pas relation entre…, il est relation à… » . On ne peut mieux
résumer notre propos que cette prise de position épistémologique
claire de Canguilhem. L’Autobiographie d’un ordinateur est le nec le plus
ultra de ce qu’on peut attendre d’un sujet électronique et biologique,
un sujet autonome, qui serait hors relation à …(Hors transfert) et
qu’on peut tranquillement évaluer comme un ordinateur. Voilà
l’idéal du sujet scientifique contemporain qui est prié d’ordonner
son action sous la férule d’un nouvel impératif kantien «Agis
de telle sorte que l’ordinateur… ». Un sujet kantien, sans affects,
sans pathologie, bref, une forclusion du sujet de l’inconscient. Lorsque
Lacan postule que le sujet de la psychanalyse est le sujet de la science,
cela veut dire que la psychanalyse s’occupe de sujet pathologique, un sujet
affecté, celui qui est forclôt par la science.
Ainsi, nous pouvons suivre en dernier lieu et découvrir grâce
à une épistémologie comme celle de G. Canguilhem que
l’évaluation qui envahit la communauté scientifique et sociale
est la mise en œuvre d’une idéologie scientifique de l’homme-machine,
électronique ou biologique, qui forclôt le sujet humain.
Il nous faut également remarquer qu’une telle idéologie
scientifique qui à ce titre a perdu son rapport réel à
son réel, à savoir que les corrélats neurales ne sont
que des présupposés, investit avec force la lutte contre le
sujet pathologique qui fait retour dans le réel, en proposant un outillage
de dressage des comportements comme le pratique les TCC , ce qui participe
du même mécanisme de forclusion scientiste.
Il reste à prendre au sérieux la mise en garde de Canguilhem
sur l’utilisation à des fins normatives de cette équation pensée
= cerveau dans une société conservatrice ou répressive.
Pensait-il à l’article de E. Levinas publié dans la revue Esprit
en 1934 ?
Résumé
Nous suivrons et découvrions grâce à une épistémologie
comme celle de G. Canguilhem que l’évaluation qui envahit la communauté
scientifique et sociale est la mise en œuvre d’une idéologie scientifique
de l’homme-machine, électronique ou biologique, qui forclôt
le sujet humain au nom de l’idéal scientifique de l’autonomie. Les
TCC ne sont que la confirmation de cette forclusion par la mise en
action d’un dressage des comportements.
Mots clés
Idéologie scientifique, évaluation, cognitivisme, neurosciences,
psychanalyse, conscience, langage, sujet.