La colonisation scientifique de l'ignorance

Baudouin Jurdant
Université de Paris 7 – Denis Diderot



À l'heure où, en France, la psychanalyse fait l'objet d'attaques virulentes, il n'est certainement pas inutile de mieux comprendre le fondement à la fois idéologique et épistémologique des démarches qui caractérisent sa pratique et les excroissances théoriques que celle-ci n'arrête pas d'engendrer.
On peut partir de cette formule, souvent citée de Jacques Lacan, quand il nous annonce que la psychanalyse "ne s’est jamais détachée des idéaux de ce scientisme, puisqu’on l’appelle ainsi, et que la marque qu’elle en porte, n’est pas contingente mais lui reste essentielle." (p.857 des Ecrits)
Il me semble que, pour bien comprendre cette formule, il faut revenir sur ce qu'est le scientisme, cette idéologie scientifique qui s'exprime de façon explicite à travers un certain nombre d'œuvres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et dont l'expression philosophique justement semble être tombée en désuétude. Qui oserait aujourd'hui revendiquer une allégeance au scientisme d'un auteur comme Renan ou Le Dantec ? Je prétends qu'il n'est pourtant pas inutile de lire ces auteurs pour prendre toute la mesure de cette idéologie dont la psychanalyse, selon Lacan, porte "la marque" !
Revenir sur le scientisme certes mais aussi et surtout peut-être, sur ce qui a fait du scientisme une idéologie à laquelle personne ne peut véritablement échapper, pas plus aujourd'hui qu'hier. Je voudrais évoquer ici le rôle de la vulgarisation scientifique dans cette espèce de propagation de l'idéologie scientiste. C'est en effet par le biais de cette vulgarisation que l'ensemble de la société au XVIIe/XVIIIe siècle découvre des sciences qui s'adressent directement aux profanes, à tous ceux qui bien que n'étant pas scientifiques, sont supposés pouvoir néanmoins tirer profit des nouvelles représentations des choses que la science peut offrir.
En principe, la vulgarisation scientifique est là pour combler le fossé qui existe entre les savants et les autres, pour faire passer quelques bribes du savoir des savants au peuple dans le langage du peuple justement (on devrait d'ailleurs dire dans les langages du peuple !) A l'instar d'un prisme, elle décomposerait le faisceau de lumière blanche de la science pure en ses multiples composantes colorées correspondant chacune à une couche sociale caractérisée par son niveau d'instruction initial et le style langagier qui lui correspond.
Mais de nombreuses enquêtes ont montré que cette transmission populaire du savoir est illusoire et que, quand certains éléments sont effectivement transmis, ils sont soumis à des distorsions inévitables qui les rendent méconnaissables aux yeux de ceux qui sont à l'origine de ces éléments. Tout le monde a entendu parler des trous noirs et du big bang mais ce qu'il peut y avoir de scientifique derrière ces notions qui nous sont familières est généralement perdu.
Ce n’est pas cet effet didactique très aléatoire qui doit retenir ici notre attention mais plutôt la manière dont cette littérature de vulgarisation a un impact sur l’ignorance du profane. Elle ne supprime pas cette ignorance. Loin de là.
Examinons tout d’abord de quoi est faite cette ignorance du « grand public » comme on dit. Il s’agit de trouver le plus grand dénominateur commun de l’ignorance. Il n’est pas difficile dès lors de voir que le questionnement sous-jacent à cette ignorance commune se constitue des grandes questions—sans réponses—qui nous hantent dès que nous avons la parole : d’où vient la vie ? d’où vient le monde ? d’où venons-nous ?  (les questions cosmologiques), qu’est-ce que la mort ? quand aura lieu la fin du monde ? quelles catastrophes guettent l’humanité ? (les questions eschatologiques) qu’est-ce que l’homme ? qui suis-je ? suis-je normal ? (les questions anthropologiques). Tel est le fond d’ignorance qui en même temps, comme on peut s’en apercevoir, est aussi le fonds de commerce théologique des religions. Ce fond d’ignorance constitue la trame du désir de savoir, de la libido sciendi, exploité par la vulgarisation scientifique.
Examinons maintenant très sommairement la rhétorique qui détermine le fonctionnement stylistique de cette littérature. La vulgarisation assure une présence toujours renouvelée des termes et des chiffres de la science dans la langue ordinaire, sans qu’évidemment, ces termes ou ces chiffres puissent être véritablement compris. Par exemple la limite de validité des chiffres n’est jamais évoquée ce qui rend absurde leur apparition très fréquente dans cette littérature. C’est pareil pour les mots. Ils sont censés nous désigner des choses dans la réalité mais comme leur sens dépend du contexte scientifique qui en a motivé l’apparition dans la langue, ils ne signifient plus rien. Ils connotent et ne font que connoter. Bachelard a bien décrit la manière dont la précision hors-contexte nous renvoie au néant. Les mots savants sont là pour attester du fait que ce sont des mots qui savent, des mots qui savent par eux-mêmes en quelque sorte.
C’est donc en articulant la littéralité des réponses scientifiques, généralement incompré-hensibles, aux grandes questions qui fondent notre “désir naturel de savoir” (Aristote) que la vulgarisation balise notre ignorance. En fait, elle la colonise.  Il devient difficile, voire impossible, pour chacun d’entre nous, d’ignorer dans nos propres termes, à notre propre manière.  Notre “insu” se trouve identifié et articulé par des mots qui ne seront jamais les nôtres, car ils font l’objet du monopole des spécialistes sur le discours de la science. Ces mots dont la littéralité certifie l’origine scientifique du savoir qu’ils signalent, nous situent dans un rapport de dépendance à la fois culturelle et politique vis-à-vis des experts. Nous sommes ici au cœur du scientisme.
C’est dans un tel contexte que, me semble-t-il, la découverte de l’inconscient par Freud prend véritablement son sens. Si en effet, notre ignorance ne nous appartient plus, si elle ne peut plus être à l’origine d’un questionnement singulier sur le monde qui nous entoure, sur les autres et sur nous-mêmes, alors c’est la possibilité même d’émergence du sujet qui s’évanouit. Car le sujet, ou ce qui s’annonce comme tel dans et par la parole, n’a de texture qu’à travers les modalités singulières de son questionnement métaphysique.
N’est-ce pas cette colonisation de l’ignorance par la vulgarisation scientifique qui se trouve à l’origine de toute cette pathologie du savoir que Freud a repéré dans la névrose et qui se perpétue au travers des parures de la scientificité ? Car en nous désappropriant de notre ignorance, la science vulgarisée nous coupe la parole et nous barre tout accès à ce « dire » de la vérité que Lacan a encapsulé dans la formule : « Moi, la vérité, je parle ! »
L’épistémologie est la science des savoirs de la science. La psychanalyse, en tant que science des savoirs — inévitablement mesurés à l’aune d’une vérité dont la science tend à monopoliser le copyright — peut-elle être autre chose qu’une épistémologie populaire, une épistémologie profane ? C’est la discipline qui permet à n’importe qui d’“ignorer de sa propre manière” pour reprendre la formule permettant à Claude Bernard d’identifier l’une des exigences les plus radicales de la méthode expérimentale. Elle permet de faire de cette ignorance le ressort d’une créativité socio-culturelle associée à l’usage de la parole. Elle restaure la parole dans ses droits au dire vrai de l’“insu”.
Ce qui est remarquable dans la découverte freudienne, c’est précisément la manière dont l’inconscient exige de tout un chacun qu’il puisse répondre non pas de sa propre « volonté de faire science » comme dirait Isabelle Stengers pour stigmatiser l’échec de la psychanalyse, mais bien du désir de scientificité auquel nul ne peut échapper dans le cadre du scientisme ordinaire qui caractérise les sociétés d’aujourd’hui. C’est en répondant individuellement de ce désir qui engage pourtant la collectivité toute entière, que le sujet pourra peut-être maintenir une parole de vérité de l’intérieur même d’une idéologie, le scientisme, qui, apparemment, la rend difficile, voire impossible.
Dans la discussion qu’il ouvre sur les rapports entre science et psychanalyse, Jean Ladrière nous rappelle que "…toute entreprise culturelle (et toute entreprise scientifique en particulier) est animée par une intentionnalité constituante, qui n'est pas explicite, ou ne l'est en tout cas que très partiellement, mais qui peut être rendue apparente par thématisation."  Dans un autre texte, je montre que, dans les sciences de l’homme et contrairement aux sciences de la nature, cette thématisation est forcément explicite au nom de la manière dont s’y tend un désir de scientificité déjà orienté vers des objets définis à l’avance. La psychanalyse par contre, qui, aux yeux de Freud, ne pouvait appartenir qu’aux sciences de la nature (What else could it be ?), s’anime elle aussi d’une « intentionnalité constituante » (Freud : « J’espère que l’amour des sciences restera en moi jusqu’à la fin de mes jours. ») mais cette intentionnalité ne peut y apparaître qu’au détour d’une thématisation qui, selon ce qui vient d’être énoncé, doit procéder à une véritable décolonisation de l’ignorance subjective de chacun. Cette thématisation décolonisatrice se soutient des deux grands axes de la pensée freudienne : la différence des sexes et la mort, Eros et Thanatos. Que ce soit à partir de là que l’on puisse avoir à répondre du désir de scientificité dont nous sommes encombré malgré nous par le scientisme n’a rien d’étonnant puisque c’est là que la science trouve une limite absolue en résonnance profonde avec la manière dont le manque de savoir peut fonder une parole de vérité.