La perception « morcelée »
Silvia Lippi
Percevoir veut dire pouvoir établir un contact avec le monde extérieur
: dans ce que je vois il y a toujours une partie évidente et une partie
inconnaissable, et la partie inconnaissable n’échappe pas à
la perception : elle est là, tout en échappant à la
pensée. Qu’est-ce que cette partie inconnaissable de l’objet perçu
? Toute perception est « doublée » par la pulsion, la
sensation pure n’existe pas. Freud écrit en 1925, dans La dénégation
: « il ne s’agit plus de savoir si quelque chose du perçu (une
chose) doit être admis ou non dans le sujet, mais si quelque chose
de présent dans le sujet comme représentation peut aussi être
retrouvé dans la perception (réalité). C’est comme on
le voit, de nouveau une question de dehors et dedans. » Ce qui nous
revient du dehors n’est rien d’autre que ce que nous avons rejeté
dehors (Ausstossung) du dedans lors du refoulement primaire : la signification
phallique de notre corps, notre identification au désir de l’Autre.
Comment se défendre alors de la force pulsionnelle et anéantissante
des objets sensibles, les objets qui nous reviennent du dehors, les objets
de notre perception ? La pensée, produit du refoulement, grâce
à l’enchaînement des mots qui produisent du sens, nous protège
du « trop » pulsionnel de chaque sensation. Chaque phénomène,
aux yeux de Kant, présente deux faces : il est objet d’expérience,
« phénomène » et aussi « Chose en soi »
(Ding an sich) inconnaissable. Dans toute perception, qui passe inévitablement
par le langage, nous avons accès au « phénomène
» et non à la « Chose en soi », la Chose pulsionnelle
que nous avons rejetée et qui est pourtant là, présente
dans tout objet perçu.
Percevoir est un acte, grâce au refoulement qui est l’acte du sujet
qui dit non à sa pulsion : pulsion toujours au service de l’Autre,
pulsion qui anéantirait le sujet si elle était satisfaite.
L’intentionnalité de la conscience dans l’acte de percevoir est une
tentative d’ouverture à l’autre, mais comme dit Merleau-Ponty dans
Le visible et l’invisible, « il faut que celui qui regarde ne soit
pas lui-même étranger au monde qu’il regarde » : l’objet
est encore, pour une bonne partie, le sujet dans la perception, ce qui veut
dire qu’il y a un narcissisme fondamental dans toute vision. Merleau-Ponty
a sûrement été séduit par le modèle du
narcissisme de Freud : deux lèvres qui se baisent elles-mêmes,
fantasme dans lequel toute répartition entre sujet et objet est abolie.
Le narcissisme de Freud, commenté par Lacan dans le « stade
du miroir » diffère du mythe de Narcisse tel qu’il est décrit
dans les Métamorphoses d’Ovide. Le miroir lacanien est une sorte de
re-mède orthopédique au morcellement du corps, tandis que le
miroir pour Narcisse est l'origine du drame, ce qui cause sa mort. Quand
Narcisse se reconnaît dans son image, il est pris par le désespoir,
il n’y a pas la jubilation comme pour l’enfant devant le miroir. Le drame
de Narcisse est le drame de l’« un », de l’« un »
de son corps, de son corps unifié pour se faire objet du désir
de l’Autre. Narcisse ne peut pas « se séparer » de lui-même
et donc de l’Autre. L’acte de se frapper à la poitrine n’est rien
d’autre que la tentative de se couper en deux, de vouloir détacher
son être de son image. En revanche, l’enfant face au miroir est séparé
de son image : autrement dit, le « je » ne fait pas partie de
l’image reflétée, il est hors miroir. Heureusement, le sujet
ne fait pas « un » avec son image, il est autre et il peut rencontrer
l’autre. Narcisse est prisonnier de l’image au miroir et il ne peut que connaître
un amour narcissique : sujet et image correspondent parfaitement, l’autre
est toujours lui-même, le « un » du phallus de l’Autre
(maternel) est entièrement réalisé. Si la tragédie
de Narcisse est celle du corps unifié, celle du narcissisme c’est
l’unité perdue : autrement dit, l’unification face au miroir est imaginaire,
le corps reste décomposé en plusieurs pièces détachées
qui cherchent irrémédiablement à se réunir :
mais le sujet n’est pas son image, les deux ne font pas l’« un »
du corps de Narcisse !
Le sujet est divisé comme l’objet de sa perception : l’objet n’est
jamais « un » comme le corps de Narcisse, il se donne toujours
dans une incomplétude, dans une multiplicité d’états.
Husserl au cours de la Sixième Recherche logique affirme que dans
la perception, « L’objet n’est pas donné effectivement, c’est-à-dire
qu’il n’est pas donné pleinement et intégralement tel qu’il
est en lui-même » : ce qui se donne dans la perception ne peut
être qu’incomplet, à cause de la multiplication infinie de renvois
à d’autres donations possibles. Un même moment de la chose se
manifeste à travers une multiplicité d’apparitions, d’«
esquisses » (Abschattungen). Le monde des objets perçus est
comme un miroir pour le sujet, mais heureusement il s’agit d’un « miroir
lacanien » ; le sujet —grâce à l’action de la conscience,
produit du refoulement— ne retrouve pas que soi-même, il y a de l’autre
dans la perception, le sujet peut faire des relations, des comparaisons entre
lui et les objets et entre les objets eux-mêmes : c’est un rapport
à l’autre, aux autres, et non à l'Autre-Un, devant lequel on
ne pourrait qu'être passif.
Mais les choses (l’autre) n’agissent pas directement sur moi, leur action
résulte de ma passivité : pouvoir être affecté
par les choses. On voit bien maintenant la différence entre les deux
formes de passivité : la passivité face à l’Autre-Un
se distingue de l’autre passivité (être affecté par les
choses), passivité qui se révèle finalement être
une activité. Cette passivité-activité provoque l’action
des choses sur moi ; mon corps, en tant que chair, comme dit Merleau-Ponty,
est le seul corps physique qui ait le privilège de sentir une autre
chose (un autre corps) que lui-même. (Aux yeux de Merleau-Ponty, le
corps ne peut pas être considéré exclusivement comme
un corps biologique, mais comme chair, c'est-à-dire ce qui est ontologiquement
antérieur à la distinction entre objet sensible et sujet sentant.)
Le corps passe ainsi de « se sentir soi-même » à
« sentir l’autre », l’auto-affection rend possible l’hétéro-affection.
On arrive toujours à percevoir « un peu » d’autre : comme
devant le miroir, lorsqu’on voit toujours un autre, même si on croit
voir soi-même. Ce qui nous sauve de l’engloutissement de l’Autre, c’est
précisément ce malentendu, l’illusion à la place de
la vérité. La vérité comporte toujours du danger
: mais ce qui dans l’acte de percevoir parle du sujet, échappe enfin
à ce dernier, qui reste, grâce au refoulement, ignorant de ce
qu’il aurait du être pour satisfaire le désir de l’Autre. Nous
ne sommes jamais dans la vérité : qu’en serait-il du sujet
si le réel se donnait tel quel, si la conscience pouvait percer son
mystère ? Finirait-il, le sujet, par se reconnaître en tant
qu’objet du désir de l’Autre comme a fait Narcisse ? Les énigmes
du monde renvoient à l'énigme du sujet ; le morcellement des
« esquisses » dans la perception —le fait que l’objet perçu
n’est pas un « tout » donné dans son évidence—
et le morcellement du corps du sujet —le fait que le corps ne soit pas réellement
une unité, mais seulement de façon imaginaire—, « protègent
» de la vérité du réel, réel qui ramènerait
—si ce réel pouvait être consciemment perçu et donc si
on pouvait en dire quelque chose—, à l’expérience traumatique
pour le sujet d’être le phallus de l’Autre. Si le monde était
clairement et complètement perçu, cette objectivation massive
nous écraserait. Dans le complexe de Nebenmensch de Freud, ce qui
nous échappe du réel en face de nous est aussi ce qui nous
échappe de nous même : le réel traumatique du refoulement
originaire.
La conscience constitue l’écran qui nous sépare du réel
et qui nous introduit à la réalité, le monde tel qu’il
est perçu. Chaque acte de conscience s’établit grâce
à une base de données inconscientes qui produisent des effets
psychiques : mon inconscient « travaille » quand je perçois
un objet, mais de quelle façon travaille-t-il ? L’inconscient calcule,
mais il ne pense pas. L’inconscient n’est pas fait de signifiants comme la
conscience, mais de traces qui sont comme des « images mnésiques
». (Freud dans « Le refoulement » parle de « chaînes
de pensées » tandis que dans « L’inconscient »,
écrit lui aussi en 1915, il parle de « trace acoustique »
de « traces mnésiques » et même d’« images
mnésiques ». Nous considérons le terme de « trace
mnésique » plus approprié.) Ces images-traces opèrent
de façon multiple mais toujours logique —bien évidemment, il
s’agit d’une logique des paradoxes non aristotélicienne—, ce qui n’invalide
pas le fameux adage de Lacan « l’inconscient est structuré comme
un langage ». (Lacan dit dans le séminaire sur Le sinthome le
17 février 1976 : « comment savoir si l’inconscient est réel
ou imaginaire ? ». Il paraît désormais qu’il exclue que
l’inconscient soit d’ordre symbolique).
Freud dans « L’inconscient » décrit la « représentation
de chose » (Sachworstellung) dans l'in-conscient comme « l’investissement,
sinon des images mnésiques directes de la chose, du moins des traces
mnésiques plus éloignées et qui en dérivent.
» La représentation inconsciente est la « représentation
de chose » seule, tandis que la représentation consciente comprend
la « représentation de chose plus la représentation de
mot » (Wortworstellung) qui lui appartient. Mais comment la représentation
consciente, peut-elle comprendre aussi « la représentation de
chose » qui est refoulée, donc inconsciente ? Autrement dit,
sous quelle forme la « représentation de chose » peut-elle
affleurer à la conscience ? A suivre Freud dans l’Esquisse, la Chose
(das Ding) —l’expulsion traumatique du refoulement primaire— liée
au neurone a, est définie par contraste avec ses différents
« prédicats » (Prädikat), situés dans le neurone
b, variable. La représentation de la Chose freudienne correspond à
la lettre a, trace, si nous suivons à la lettre Freud, de la Chose.
En revanche, nous pouvons discerner par la série des lettres b, soit
b1, b2, b3, bn, les différents prédicats des jugements ou des
locutions (du latin loqui, « parler ») qui déterminent
la singularité des différentes représentations imaginaires
de la Chose : (a+b1)+(a+b2)+(a+b3)+(a+bn). Comme nous pouvons voir, a, ne
se donne pas dans la chaîne de paroles b1+b2+b3+bn : au contraire,
elle est « présente », indirectement, comme « autre
chose » (Sachworstellung+Wortworstellung) dans (a+b1)+(a+b2)+ (a+b3)+(a+bn),
sous forme de symbole (a n’est jamais seule mais toujours avec b). Certaines
images stockées dans l’inconscient peuvent affleurer à la conscience
et se transformer en symboles, comme par exemples, les images du rêve.
Freud, dans la Traumdeutung, explique que le contenu du rêve se donne
comme dans une écriture faite d’images (hiéroglyphiques), dont
chaque signe est à traduire dans la langue des pensées du rêve,
en tant que symbole (a+b1) en relation avec d’autres symboles (a+b2)+(a+b3)+(a+bn).
Le symbole prend de la valeur en fonction des associations qu’il engendre
et oriente par la suite tout jugement subjectif. Toute perception est contaminée
par le symbole —qui contient en lui la puissance de la pulsion—, ainsi que
toute mémoire consciente est faussée par le jugement produit
par l’enchaînement des symboles issus de l’inconscient.
Pour rendre consciente une chose, il faut en refouler une autre, tout signifiant
implique forcément un signifié. L’acte de la parole cherche
à établir un rapport entre le sens et le réel, comme
s’il y avait une sorte d’harmonie, un accord entre la réalité
et le réel. Mais le langage n’est pas l’entrelacs entre le sujet et
la chose : c’est l’illusion de la science moderne —et d’une certaine philosophie
aussi, comme la conception augustinienne du langage, selon laquelle le sens
d’un mot est toujours lié à l’objet qu’il représente—
de penser que les mots correspondent aux choses, que le langage dévoile
complètement le monde. Le symbolique précèderait alors
le réel, comme si le monde se disposait à partir du langage
: par exemple, dans le principe de gravitation, les planètes sont
placées dans l’univers selon les formulations de Newton, même
sans qu’on puisse expliquer la raison. Newton ne donne aucune explication
de la force d’attraction, il dit seulement que les effets observés
peuvent être expliqués à partir de la loi F = k [(m*m_)/d_]
sans assurer que cette force existe effectivement dans la nature. Le symbolique
n’est pas le point d’union entre le sujet et le monde : la Chose (le réel)
n’est pas dans où avec la parole, le mot est le meurtre de la Chose,
dit Lacan avec Hegel. Réel et symbolique ne sont pas en accord entre
eux : il s’agit d’un réel auquel les mots —et donc la pensée—
n’ont pas droit d’accès : il est pénible, impossible dit Lacan,
de supporter un réel qui ne peut pas se dire ! Pourtant le réel
se montre. Cela ne veut pas dire qu’il soit visible tout court. Il y a un
dedoublement du visible, dedoublement en une visibilité manifeste
(la vision), et une visibilité secrète (le regard). «
Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe,
il faut que sa vision se fasse de quelque manière en elles, ou encore
que leur visibilité manifeste se double en lui d’une visibilité
secrète », écrit Merleau-Ponty dans L’œil et l’esprit.
Cette visibilité secrète n’est pas une transcendence, n’est
pas un au-delà du visible, mais c’est le visible même. Comment
fair voir le visible dans le visible ? Le visible, en un certain sens, n’est
pas un donné, mais un produit. Paul Klee disait que la peinture cherche
à rendre visible le visible, on pourrait dire la même chose
de la psychanalyse : elle ne va pas découvrir le secret, on ne cherche
pas au-delà de ce qui est visible. Comme devant l’anamorphose, pour
voir l’image, le sujet doit se déplacer, se mettre dans le bon angle.
Remarquons l’importance du « point de vue » (le point de fuite)
dans la peinture de la Renaissance. C’est dans les lois de la perspective
que sujet et objet se rencontrent. L’exactitude de la représentation
paraît être assurée dès lors que l’artiste respecte
les lois de la perception, de l’anatomie, de la géométrie.
Encore une fois on croit que le symbolique (avec ses lois) peut percer le
réel. Lacan n’est pas un géomètre : il passe de la précision,
la complétude, la fermeture géométrique, à l’incomplétude
de la topologie. (Lacan passe de la sphère à l’asphère
—noter le a—, une sphère qui n’est pas fermée car il n’y a
pas d’intérieur et d’extérieur et divisée : pensons
au cross-cap, une sphère coupée par une bande de Möbius.)
La peinture n’est pas que du symbolique, bien sûr, mais aussi de l'imaginaire
: comme la perspective géométrique cherche à représenter
le monde dans une surface qui est le tableau, de même Lacan, avec le
travail des nœuds, effectue des opérations dans les deux dimensions
de l’imaginaire. Et nous « voyons » ces opérations… Le
travail des nœuds vise au réel mais inclut l’imaginaire (l’imaginaire
des nœuds n’a rien à voir avec la jubilation de la forme du stade
du miroir). Les séries d'opérations éffectuées
avec les nœuds impliquent toujours une contrainte : par exemple, compliquer
un nœud avant de le dénouer —la même chose peut se passer en
analyse : parfois il faut compliquer pour défaire— est une contrainte,
c’est une contrainte réelle sur l’imaginaire. L’opération de
réduction de la complexité des nœuds (selon la théorie
de Reidermeister) est bien évidemment une opération imaginaire,
mais qui permet en même temps une réduction de l’imaginaire.
Le signifiant est désormais détrôné de sa position-maître
vis à vis du réel. La conception de Lacan est sûrement
proche de celle de Wittgenstein qui, à la fin du Tractatus, écrit
: « Il y a sûrement de l’indicible. Il se montre, c’est la Mystique.
» Mais à propos de la mystique, on peut envisager que le philosophe
et le psychanalyste soient en désaccord : le nœud borroméen
transforme le mystère du réel en problème à dénouer.
On s'écarte alors d’une conception transcendante du réel :
nous avons enfin une chance d'échapper à la métaphysique.