Mazara del Vallo - avril 2009
Une conclusion ne saurait être un
point final.
Ni le thème, ni le lieu ni le
dédicataire de ces journées n’inclinent vers une telle scansion tant ils sont l’ouverture
même sur l’actualité de la psychanalyse
et son rapport au monde.
Quinze ans après s’être interrogé sur
ce qui rend possible une société humaine (1) Mr.
Safouan fait le lien entre une politique de l’écriture et la liberté à
l’intérieur d’une civilisation (2) qui
maintient au quotidien en son peuple une ségrégation langagière.
Anthropologie, linguistique,
philosophie, les remarques de Mr Safouan dépassent et englobent ces disciplines
en commentant et prolongeant les avancées lacaniennes sur l’inconscient et « la
langue ».
Que l’inconscient soit structuré
comme un langage apparaît à la fois comme une conséquence et une cause. Le
corps social – comme le corps humain – par la puissance du langage n’a
d’existence que de culture : l’inconscient surgit à l’impossible jonction
de l’instinct et du désir.
Que l’Inconscient soit le désir de
l’autre marque le corps du sceau de cet impossible que Lacan nomme réel. C’est ce registre, cette
consistance qui fonde une éthique spécifique et subordonne la violence (de la
parole, de l’interprétation, du geste politique) à l’usage de la langue parlée
comme de la langue écrite.
Ce rapport de l’éthique au réel et
non à l’idéal n’est pas le moindre apport de l’enseignement de Lacan. La
plupart des interventions du colloque ont fait entendre que c’est par son lien
au réel que l’acte analytique rencontre l’ordre symbolique. Ce n’est pas le
psychanalyste ni le psychanalysant qui engagent, « font » un acte ou
tiennent un discours psychanalytique. Acte et discours sont l’effet d’une
dynamique inconsciente qui touche au plus près la structure du psychisme
humain. La psychanalyse, certes, lui offre une scène. Comment s’étonner des
conséquences sociétales d’une méconnaissance politique ou religieuse des
pouvoirs de la langue ?
Que le Sujet de la Science soit le
même que le Sujet de l’Inconscient n’est pas un postulat : nous
n’appartenons pas aux savoirs constitués ni même à la pensée. Ils nous
appartiennent. Comme des sculpteurs ou des danseurs de parole, nous en
façonnons les volumes, les mouvements et les formes. C’est par cette
« fabrication » dynamique, logique et déliée que l’homme – en tant
qu’être parlant peut créer une humanité. Il peut aussi la perdre dans
l’irrationnel, la répétition dogmatique ou quand le fanatisme obscurcit sa
raison.
La
liberté suppose des lois, non des
vérités révélées ou
répétées. La psychanalyse nous rappelle sans cesse
la
fonction incontournable du paradoxe où s’abîme toute
logique de croyance.
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Comment ne pas évoquer en ce lieu la
relation sicilienne de Ferenczi à Freud il y a presque cent ans entre Palerme,
Segeste et Castel Vetrano, où le transfert douloureux de l’un fit trait
avec l’Inconscient de l’autre
comme en témoigne la forte lettre de Freud du 6 octobre 1910
où, sous forme
d’interprétation indirecte auto-analytique, ce dernier
expose à Ferenczi les
raisons inconscientes de son malaise avec cette célèbre
construction : »j’ai réussi là
où le paranoïaque échoue ». Sans
doute, Freud s’en souvient en écrivant en 1933
l’éloge nécrologique de son
élève et ami. Coïncidence : un an auparavant,
un certain J. Lacan soutient
sa thèse sur … la paranoïa.
Est-il un endroit au monde plus
propice qu’un port de mer comme interface entre une culture et une autre, entre
le risque d’une traversée et la sécurité d’un havre, entre la mort et la vie
qui, dit-on, vient de la mer, (prompte à la reprendre), cette
« thalassa » emblématisée justement par Ferenczi.
Que de prochaines réunions de la
Fondation s’organisent à Barcelone, Nantes, Naples, Dubrovnik, fait entrer
l’air marin dans nos débats trop souvent confinés.
Merci à Luigi et à Moustapha de nous
avoir attirés pour la seconde fois à Mazara del Vallo, sur cette côte sud de
Sicile où s’observent les multiples traces, à quelques encablures historiques
ou géographiques, des civilisations antiques, chrétiennes ou arabes.
La vitalité n’est pas du côté du
fantasme de convergence mais de la différence qui est, avec le manque, la cause
du désir de penser, et non de la jouissance, d’une savante ou pieuse
répétition.
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Fin 1941 à Buenos-Aires, Jorge Luis
Borges publie un recueil de « Fictions » (3). Dans
Le Jardin aux sentiers qui bifurquent est commentée une œuvre imaginaire marquée
par l’inversion du temps : nous nous rappellerions l’avenir et nous
ignorerions ou pressentirions à peine le passé, passant de la vieillesse à la
maturité, de la maturité à l’enfance selon un processus rétrograde. Quelques
années auparavant (1936) Scott Fitzgerald inventait un scénario semblable avec
l’Etrange Histoire de Benjamin Button, qui vient de faire l’actualité
cinématographique à Paris.
En 1945 dans le Temps Logique, Lacan annonce que « l’après fait antichambre en
attendant que l’avant prenne place » éclairant ainsi l’importance du
« nachtraglich » de Freud.
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Au lieu et place d’une conclusion, je
propose donc de regarder devant, dans l’après coup de nos travaux, en amont du
« temps pour comprendre » les stimulantes perspectives des
« instants de voir » à venir.
Rendez-vous est donc pris ou à
prendre dans l’espace convivial et studieux que notre Fondation crée plusieurs
fois par an, pour la psychanalyse profane dans l’utile et fécond dédale « des
sentiers qui bifurquent » à partir du réel de chacun.
Claude
DUMÉZIL
(1) La Parole ou la Mort – Paris. Seuil mars 1993
(2) Pourquoi le Monde Arabe n’est pas libre – Paris. Denoel - 2008
(3) Fictions – J.L. Borges – traduction La Croix du Sud – Paris éditions Gallimard 1951 pp 108-117.