Le sujet et les langues
entre sacré et profane
Introduction
Luigi Burzotta
La Fondation Européenne pour la Psychanalyse, s’inspirant de la
parution du dernier livre de Moustapha Safouan, dédie ces deux Journées de
Mazara del Vallo à la figure et à l’oeuvre d’un intellectuel de premier plan,
qui s’est distingué au cours des quarante dernières années, par son apport
original dans le champ freudien. Il appartient à la première génération des
élèves de Jacques Lacan, au nombre de ceux qui le suivirent à l’époque des
premiers séminaires, lors qu’il avait pris le chemin du retour à Freud.
Le fait de lire Freud à la
lettre ça ne voulait pas dire seulement saisir dans le vif l’énonciation mais
rendre son propre relief à ce qui était l’instance de la lettre dans
l’inconscient. Ça voulait dire aussi
déverser la thèse théorique freudienne dans l’expérience originaire de
la clinique, pour la voire à l’oeuvre
dans la pratique dont elle provenait.
Ayant été parmi les
premières à apprécier l’effet foudroyant et
révélateur d’une interprétation qui s’en tenait au sens ambigu d’un mot
ou d’un frase, Moustapha Safouan a su donner au cours des années son apport précieux
à fin d’illustrer, soutenir et promouvoir la doctrine du signifiant. Chaque
fois, jouant un rôle important dans le débat critique contemporain sur les
thèmes du langage qui touchaient à la psychanalyse : à partir de son écrit
du 1968 Le structuralisme en psychanalyse
jusqu’à L’inconscient et son scribe
du 1982, et tant d’autres.
Les premières œuvres de Safouan traduites en italien Etudes sur l’Oedipe, La sexualité féminine,
La formation des analystes
remontent aux années soixante-dix et quatre-vingts, pour se limiter aux œuvres traduites in italien et en venir
tout de suite à la dernière de celles-ci, qui tient comme argument central la
relation du sujet à la langue : Pourquoi
le monde arabe n’est pas libre ?
J’ai dit argument central,
parce qu’il s’agit d’un travail de longue haleine dont la vue plane sur les
différents niveaux historiques, sociologiques et politiques ; mais c’est la relation du sujet à la langue,
cerné comme nœud problématique dans la politique culturelle du monde arabe, qui
fait de ce livre une œuvre analytique.
Le livre dont je parle, qui
parvient à la traduction italienne
passant par la traduction française, garde une histoire particulier qui je
connais très bien, parce que l’Auteur m’en parlait, il y a quelques années. Il
me confiait, à propos du débat sur le terrorisme religieux, devenu à la
mode après
le onze septembre 2001, qu’il
avait publié en d’autres temps, c’est-à-dire
à une époque précédente à cette
date, un livre en langue arabe qui pouvait être éclairant
sur ces
problématiques, mais qui restait lettre morte pour les
intellectuels de sa
patrie, l’Egypte.
Évidemment c’était à eux que
le livre s’adressait, mais en sachant que paradoxalement ceux-là ne le lisaient
pas parce qu’il était écrit en arabe, il méditait alors une traduction
anglaise, qui finalement les aurait induits à le lire. C’était peut-être
seulement l’occasion pour un engagement qui a demandé quelques années de
travail, de nouvelle élaboration et d’agrandissement, au point que traduire le livre de l’Arabe en anglais,
ça a comporté en partie de l’écrire à nouveau.
À ce propos, pendant les
conversations avec l’Auteur, j’étais saisi d’un sentiment de surprise et
d’admiration, qui a été depuis confirmé par la lecture du livre, en raison de
l’ampleur et la multiplicité de ses lectures d’œuvres médiévales et de tout ce
qu’avait été écrit de notable sur le Moyen-âge.
Est-ce que l’Auteur avait
cherché, dans cette vaste littérature sur la culture médiévale, quelques
racines communes soit à la culture arabe qu’à la culture occidentale, en partant
du fait que pour lui la souche de sa culture de naissance, n’avait pas empêché
la greffe de la culture occidentale ?
La traduction en français,
remarquablement prise en main par l’amie Alain Vanier, que nous avons le
plaisir d’avoir avec nous dans ces Journées, a demandé aussi un travail de
nouvelle écriture. Pour cette édition, l’Auteur a écrit un nouveau chapitre.
Dans le refus de la langue
maternelle, vernaculaire, refus mis en acte par le pouvoir politique et
culturel du monde arabe, au profit de la langue sacrée, écrite, qui coïncide
avec la langue du Texte sacré, on y trouve la raison de l’immobilité sociale de
l’univers arabe.
L’emploi du mot vernaculaire
est sans acception péjorative, mais sert ici à designer la langue que l’on
parle de façon spontanée, une langue riche d’expressions qui viennent à chacun
de ce patrimoine linguistique dont il
dispose sans le savoir.
Ce qui m’a donné matière à
réfléchir c’est l’approchement qui fait
l’Auteur entre le mot vernaculaire et le mot maternel, en tant que ce dernier
m’a rappelé tout de suite le mot « féminin ». C’est sur ce
rapprochement que mes considérations sur le sujet vont se fonder, grâce aux
nombreuses implications et incidences, que le terme « féminin » garde dans l’enseignement de Jacques Lacan, dont le
plus étonnant c’est l’affinité du « féminin » avec la
« lettre ».
Le « féminin »,
adjectif ici substantivé pour désigner la
femme en tant que Hétéros,
n’est pas tant à prendre comme le signifiant qui pouvait identifier la moitié
des êtres qui parlent, ni simplement le signifiant qui pourrait être impliqué
dans la soi-disant bisexualité. Il est ce « féminin » qui caractérise
une position dans l’inconscient : parce que dans la théorie, pour Lacan,
« la Femme dans son essence, si c’est quelque chose, et nous n’en savons
rien, elle est tout aussi refoulée pour la femme que pour l’homme» (12 mars
1969).
À partir de la
reconnaissance de ce vide dans la
structure subjective, le « féminin » comme position, dans
l’inconscient, deviens cette disposition féconde, qui permet à tout et chacun
de recevoir et accueillir les dons du symbolique. Il s’agit de cette position
autre, cette altérité, « ce lieu de sa propre loi dans l’autre » où,
même « l’homme sert ici de relais pour que la femme devienne cet Autre
pour elle-même, comme elle l’est pour lui » (J. Lacan, Ecrits, p. 728).
C’est pourquoi Lacan peut dire que « Disons hétérosexuel par définition,
ce qui aime les femmes, quel que soit son propre sexe » (J. Lacan,
Etourdit, 1972).
La lettre enfin c’est le lien
mystérieux du « féminin » au père dans la fonction normative de la
métaphore paternelle.
Tout absorbé par les
dynamiques conjugales, le rapport de Freud à la femme reste accroché à la
demande : « Que veut une femme ? » ; mais c’est ici
que le « féminin » se dérobe et que Freud a laissé tomber la Chose,
chaque fois que la clinique lui a montré le visage de sphinx de ce vide
structurel.
En partant de ce préambule
théorique, qui mobilise l’impasse
freudienne sur le complexe de castration, il me paraît de pouvoir
soutenir que ça n’est pas par hasard que l’amour courtois est resté un
phénomène typiquement occidental, où la poésie courtoise a élevé la langue
vernaculaire, maternelle, à la dignité de langue littéraire.
À ce propos, sans oublier la
dette de civilisation de l’Occident envers le monde islamique, qui va jusqu’à
lui avoir permis de découvrir à nouveau ses propres racines, à une époque dont
l’Occident les avait égarées sinon à jamais perdues, je me demande :
est-ce qu’il y a dans le monde arabe une forclusion du féminin ?
En formulant cette hypothèse
de forclusion, qui veut dire rejet radicale, je ne veux pas faire passer l’idée
que dans le monde arabe la femme ne jouit pas de la plus grande considération,
c’est vrai plutôt le contraire qui est vrai. On est plein de prévenances et
d’égards pour elle, au point que la superfétation de l’image réelle du corps
féminin, que l’on observe dans la
publicité et dans tous les moyens de communication du monde occidental, est
considérée dans ce milieu éthique un outrage.
En parlant de
forclusion du « féminin », ce
n’est pas de ce registre-là qu’on se place, mais on veut dire que le
« féminin » a sa place dans la structure subjective, la place d’un
vide, qui pour la première fois peut-être a été trouvée dans l’expérience
historique de l’amour courtois, lors que la femme est passée au rang d’objet
interdit.
Le poète chevalier servant
sacrifie à la Dame ce qu’il a, mais ce sacrifice exige que celle qui le reçoit
soit apte à le recevoir, et, pour faire ça, elle doit d’abord être élevé au
rang de quelque chose, qui est ce pourquoi, pour de raisons de structure, ce
sacrifice se fait. C’est le quelque chose qui est lié à la mère, mais qui aussi
la transcende : Das Ding l’a nommé Freud, La Chose.
L’objet maternel est dépassé,
parce que, à la rigueur, ce sacrifice implique l’ordre de la parole ; dans
le sens que cet ordre-là, qui est l’univers même du langage, il tiens par
l’interdisions de cet objet : c’est là le sens du néologisme de Lacan qui transmute de Das Ding à L’A-chose.
On peut expliquer ainsi
pourquoi l’amour courtois, avant d’être un phénomène social, est un phénomène
littéraire où certainement la langue maternelle c’est la langue de départ, mais
pas avant d’être épuré de sa substance, qui est fait de la jouissance, dont
toute langue maternelle est imprégnée : épuration préalable pour pouvoir
l’élever au rang de langue littéraire. On obtient une langue agile, ductile,
détachée et par ça habilitée à l’exercice de la « lettre ».
Il s’agit de l’exercice qui est à l’oeuvre dans ce secret magistère
qui préside à l’art de mettre in chiffre et qui est propre à l’écriture
poétique, mais ça peut marcher seulement à partir du discours commun. C’est le
discours qui obtient sa lymphe, toujours nouvelle, du vernacule, dans un procès
de change et de mobilité entre
l’individuel et le collectif et dans un mouvement incessant de fragmentation et
de renouvellement, au point que Lacan pouvait dire que « l’inconscient c’est un fragment du
discours commun » (1955).
Avec Freud, nous pouvons
voir à l’œuvre l’art poétique du chiffrement, où la force à fragmentation de la « lettre » remet en question
le sens commun des mots, par le travail du rêve, par le lapsus et par le mot
d’esprit. L’invention même de la psychanalyse comme interprétation est la
création poétique de Freud.
Dans le Séminaire de Lacan, L’identification, on peut, en suivant un
certain parcours, voire une ligne de croissance qui assimile le procès où
l’homme invente l’écriture au même
procès qui est in acte dans les formations de l’inconscient.
Que telle invention soit où
pas à situer dans le temps historique, cela n’a aucune importance, parce que
l’écriture, par elle-même peut se passer de tout support de tablette ou de la
feuille de cellulose, et c’est pour ça que le lapsus linguae c’est toujours un
lapsus calami, il s’agit toutefois d’invention. Par contre dans l’une comme
dans l’autre, le passage préliminaire à
la lettre par vidage de la parole est-il indispensable.
Je ne veux pas entrer dans
la question de l’influence certainement générique, toujours vague et
problématique, mais en tout cas indirecte, exercée, par les oeuvres littéraires
écrits en langue arabe classique, sur l’amour courtois.
Ce que je
souligne par contre c’est ce qui fait le caractère typiquement occidental de
l’amour courtois comme phénomène à la fois littéraire et social, qui met en
premier chef la question de la langue. En Provence comme in Italie, in
Allemande comme aussi dans la même Espagne du Nord, la langue de la poésie
courtoise c’était le vulgaire, la langue vernaculaire, maternelle, mais élevée
à la dignité de langue littéraire. Les langues nationales in Europe trouvent
leurs propres racines dans ce procès.
Les experts de philologie
romance ont emprunté ce concept d’élévation au De vulgari eloquentia, où Dante se bat pour la création d’un
« Vulgaire illustre » comme
langue littéraire et curiale accessible à tous, à la place du latin, privilège
celui-ci d’une minorité élitaire, faite en prévalence de clercs.
Par étrange coïncidence,
Lacan, lors qu’il illustre dans le séminaire sur L’éthique le phénomène
historique de l’amour courtois, parle aussi d’élévation, d’une élévation
de l’objet féminin à la dignité de la Chose (Das Ding). Ce que, à propos de la poésie courtoise, à la même
époque, les philologues disaient de la langue, qu’elle avait été « élevée
à la dignité », Lacan, le disait de l’objet.
Il
me paraît alors légitime
de dire que cette élévation a été permise
par l’exercice de la
« lettre », dans ce lien que la
« lettre » garde avec le
« féminin »,
avec l’objet, une fois qu’il a été
vidé et épuré de tout ce qui concerne le
maternel.
En
l’absence de cette œuvre
d’élagage préliminaire, la femme, engluée
dans la jouissance maternelle, va
être sacré mais aussi inévitablement mise à
l’écart, cloîtré; et pourtant ça ne
la soustrait pas à la dérive du fétiche.
Lorsque je parle, par
hypothèse, de «forclusion du féminin » par le monde arabe c’est à ça que je me
réfère, faisant écho à ce que Mustapha Safouan dénonce dans son livre comme
raison première de l’immobilisme social et politique.
Lorsqu’on préserve la langue
savante officielle de toute contamination de la vernaculaire, on perpétue d’une
part son identité avec la langue du Texte sacré, comme si de ce texte pouvait
découler toute élaboration culturelle et politique du pouvoir. De l’autre on
laisse ainsi la plus complète autonomie à langue vernaculaire, qui va confiner
dans le cercle familier, en ramenant au domestique et au privé tout ce qui est
de la sphère sociale.
Nous pourrions ici
reconnaître l’opposition du « maître et de l’esclave », mais
sans dialectique : où le prestige, gardé par le pouvoir, est garanti grâce
à la sacralité de la langue, tandis qu’est laissée au peuple la jouissance de
la langue maternelle, avec le résultat pour l’un et pour l’autre de se tenir à
labri de la vérité. La psychanalyse pourrait-elle un jour y ouvrir une
brèche ?
Suis-je fou d’espérer que la
traduction en langue arabe de L’interprétation
des rêves, due au même Moustapha Safouan, qui dans ces climats y tiens le
crachoir de plusieurs années, celle-la avec la traduction en anglais de ce
dernier livre, pourront un jour, dans un travail souterrain, ouvrir cette
brèche ?
Le
choix du lieu de Mazara
del Vallo, venu de la salle où j’avais annoncé la
première fois ces journées, a
été par moi maintenu, puisque, d’une part,
c’est le lieu de résidence préféré
par M. Safouan pour son otium (en
effet c’est de cet otium que ses
dernières livres viennent), et d’autre part, en le choisissant, ça m’a permis
d’organiser plus aisément ces journées, et pour le mieux, du moins je l’espère.
En passant,
dans la ville même de Mazara del Vallo, où les Arabes sont débarqués en
827, restent encore débout, aussi comme à Palerme, les monuments de
l’architecture arabo-normande (XI-XII siècle).
Encore un peu, mois qu’un
siècle après, Palerme allait être le siége de la cour de l’empereur Frédérique
II, où, dans le XIII siècle, fleurit L’école
poétique sicilienne comme
premier exemple de poésie courtoise in
Italie. Phénomène singulier de production poétique
qui, au moment même où
« élève l’objet (féminin)
à la dignité de la Chose », voire de
« l’achose », c’est-à-dire de
« la lettre », élève aussi la
langue maternelle à la dignité de langue de civilisation.