Pour une épistémologie de la psychanalyse
Vannina Micheli-Rechtman
Psychanalyste (Paris), Psychiatre, docteur en philosophie
« (…) le discours de la science ne laisse aucune place à l’homme
»
J. Lacan
Les découvertes récentes
des neuroscientifiques, et certains de leurs objectifs proclamés,
alimentent ce que l’on pourrait appeler « la Guerre des deux sujets
», une guerre qui n’est pas nouvelle historiquement en psychiatrie
et en psychopathologie. Deux camps apparemment bien délimités
s’affrontent : d’un coté, les défenseurs du “ Sujet parlant
” s’inquiètent du raz-de-marée des neurosciences, lesquelles
risqueraient de mettre fin à la subjectivité humaine, tandis
que ceux du “ Sujet cérébral ” considèrent que, grâce
à elles, il va enfin pouvoir être possible de ne plus aborder
les pathologies mentales comme des pathologies particulières, car
cela “ culpabilise ” les patients et/ou leurs parents et contribue à
leur “ stigmatisation ” ; — le domaine en plein bouleversement de l’autisme
est sans doute aujourd’hui le principal champ de bataille en psychiatrie.
Plus encore, nombre de chercheurs en neurosciences pensent qu’ils arriveront
à terme à expliquer les comportements sociaux et les sentiments
moraux.
Ainsi, ces controverses, en questionnant une certaine représentation
de la découverte freudienne soulignent la nécessité
d’examiner la place de la psychanalyse dans le champ social et de questionner
voir de soutenir son épistémologie.
En effet, aujourd'hui, on peut se demander si la psychanalyse n’est pas à
la merci de trois grands périls qui risquent de l’éloigner
de ses perspectives originelles. Dans des directions certes différentes,
ces trois tendances gagnent désormais en influence, et rencontrent
d’ailleurs un écho parfois bienveillant, tant chez certains partisans
de la psychanalyse, que chez ses habituels opposants et contradicteurs. Certains
semblant alors admettre qu’il serait désormais possible de réduire
les prétentions de la psychanalyse en infléchissant tel ou
tel point de la doctrine.
Ainsi, premièrement, les tendances à la psychologisation, par
exemple révélées lorsque certains veulent considérer
la psychanalyse comme une psychothérapie, ou deuxièmement,
la pente herméneutique suivie par certains courants contemporains
de la psychanalyse, en particulier l’IPA , partagent, avec une troisième
tendance, qui serait la tentative de scientificité de la psychanalyse,
et son corollaire méthodologique, une même volonté de
limiter le champ théorique propre à la psychanalyse freudienne
et lacanienne.
La psychologisation contemporaine de la psychanalyse vise à vider
l’inconscient de sa dynamique et exclut de ce fait la radicalité de
la singularité subjective. La pente herméneutique renoue avec
une tradition du symbolisme, antérieure à la rupture introduite
par Freud, et renvoie la psychanalyse aux confins d’une approche compréhensive.
A l’opposé, la volonté de scientificité, tout en abandonnant
la perspective freudienne qui avait permis en son temps de contourner la
« Querelle des méthodes » instaurée à la
fin du XIX ème siècle, impose ex nihilo une méthodologie
et des principes d’évaluation hétérogènes aux
objectifs de la psychanalyse.
Ces trois tendances procèdent également des changements dans
le champ social, et imposent de l’extérieur des mutations conformes
aux exigences politiques et économiques contemporaines, dont l’analyse
mérite toute notre attention.
Mais, dans ces trois variantes, la démarche relève en définitive
d’un même a priori, consistant à importer une épistémologie
extérieure au champ de la psychanalyse, pour secondairement
mesurer cette dernière à l’aune de la première. Une
telle démarche trouverait sa légitimité dans l’absence
d’une épistémologie propre à la psychanalyse justifiant
un recours extérieur. Or, la question demeure de savoir si ce défaut
est structurel à la découverte de l’inconscient, ou s’il relève
d’un leurre traduisant une forme de méconnaissance, non pas de la
portée des découvertes freudiennes, mais bien plutôt
de l’épistémologie propre à ce champ du savoir, laquelle
organiserait l’ensemble de façon unitaire.
Ainsi, les neurosciences et le champ social aujourd’hui questionnent la validité
scientifique de la psychanalyse. Le débat tourne autour des
difficultés soulevées par l'idée de tester ou d'évaluer
les hypothèses psychanalytiques sur le modèle des sciences
naturelles expérimentales et physiques. Il s'agit là d'un débat
fondamental qui occupe aujourd’hui le champ des neurosciences et de
la philosophie des sciences. Mais ce débat n’est pas nouveau, il a
été initié par Karl Popper , pour lequel, comme nous
le savons, il n'existe pas de caractère scientifique des hypothèses
psychanalytiques puisqu'elles ne sont pas testables. Pour cet auteur, une
hypothèse est scientifique si elle peut être réfutée
ou falsifiée au moyen de procédures expérimentales,
reproductibles par n'importe quel sujet. Une hypothèse non testable
ou non falsifiable ne peut pas être considérée comme
scientifique. Elle n'est pas forcément fausse, mais elle appartient
à un autre ordre que celui généré par la science.
Pour Popper, Freud représente tout ce que la science doit s’interdire
puisque les arguments psychanalytiques sont tels qu’aucun fait empirique
ne peut les réfuter. Un des exemples de cette non-falsifiabilité
« structurelle » de la psychanalyse serait celui de la thèse
freudienne du rêve dans l’Interprétation des rêves
. Freud soutient que l’essence du rêve est d’accomplir un désir
qui est sexuel, infantile et inconscient. Popper prend alors
l’exemple des rêves « contraires » au désir, ou
des cauchemars et il examine les réponses de Freud à ces contre-exemples,
à savoir qu’il peut exister chez un patient le désir de prouver
à Freud qu’il a tort, ce qui sert à confirmer sa thèse
du rêve-désir. Ce sont là pour Popper à la fois
une manière de déroger à la règle scientifique
qui veut que l’on se concentre au sein de la construction d’une théorie
scientifique sur les hypothèses les plus exposées aux démentis
empiriques, et même une façon de produire un sentiment d’invincibilité
qui n’est plus selon Popper de nature épistémologique mais
sociologique.
Dans le contexte plus contemporain, ces arguments font l’objet d’un débat
qui revient en fait sur la thèse poppérienne de l'irréfutabilité
logique de la psychanalyse , qui la range dans les spéculations infalsifiables.
Ainsi la psychanalyse serait une théorie empiriquement testable, et
il s’agit d’évaluer les principaux éléments de sa théorie,
par exemple, d’évaluer les notions de transfert, de refoulement ou
d’association libre, au même titre que toute discipline scientifique
au sens propre.
A mon sens, la mise en cause de la psychanalyse par les neurosciences commet
l’erreur de partir d'une extériorité de la discipline pour
interroger sa validité et sa scientificité. Extériorité
de l'évaluation thérapeutique par rapport à l'objet
propre de la psychanalyse, qui le plus souvent se juge à l'aune d'une
singulière transformation de l'objet, par un subtil glissement entre
les « buts » de la psychanalyse et les buts « standards
» de la thérapeutique. Ainsi, à défaut de juger
de l'efficacité de la psychanalyse par rapport à ses propres
enjeux, on la juge et on la teste par rapport à des buts ou à
des objectifs que l'on définit a priori comme devant être les
fins nécessaires de toute action thérapeutique. Ce n'est donc
pas ici l' « efficacité » de la psychanalyse qui est évaluée
mais bien plutôt l'éventualité que la psychanalyse ait
une efficacité équivalente à celle d'autres pratiques.
Cette démarche critique semble donc sous-tendue par un a priori selon
lequel l'efficacité thérapeutique est un invariant universel
indépendant du contexte théorique qui prétend la produire.
La légitimité de cette approche se heurte à des principes
épistémologiques qui restreignent considérablement la
portée des réserves émises, dans la mesure où
leur pertinence dépend étroitement de l'absence d'une épistémologie
et de critères propres à la psychanalyse.
De la même manière, la contestation du caractère falsifiable
de la psychanalyse chez Popper, ou du caractère scientifique de la
psychanalyse reposent en grande partie sur une démarche délibérément
extérieure au champ propre de la psychanalyse. Là encore, ces
démarches pourraient sembler légitimes si la psychanalyse ne
possédait pas sa propre épistémologie. Mais on regrettera
bien évidemment que celle-ci soit si souvent absente de ces débats.