La fonctionnalisation du réel
Marc Nacht
I– Causalités.
L’objet de la science, celui qui organise son discours, n’est pas le réel
mais la connaissance des phénomènes et la mise en relation
causale des observations sur ces phénomènes.
Le discours de la science se détourne de la transcendance pour mettre
l’homme face à l’immanence des phénomènes et lui permettre
un contrôle sur ces derniers afin d’en tirer profit. En cela, le sujet
de la science, identique au sujet cartésien, devient le sujet de son
propre discours sur les phénomènes - lui-même se trouvant
alors logé à la même enseigne des relations causales
et de leur répétition comme preuve de son existence. Tel est
bien le « sujet » des Lumières et celui de l’inconscient
pour la psychanalyse en tant que « sujet de la science ».
La démarche phénoménologique de la science fait
que son objet ne saurait être défini comme le réel au
sens lacanien du terme. Cette démarche, du fait du rôle devenu
prédominant des mathématiques, s’appuie pourtant sur l’organisation
de perceptions et de relations en rapport étroit avec le réel
.
Il n’y a pas plus de sujet des mathématiques qu’il n’y a de sujet
du réel. Raison même pour laquelle Lacan voyait dans cette pratique
la sortie possible des aliénations imaginaires.
On peut dire que les mathématiques ouvrent l’ensemble, autrement fermé,
des sciences.
Le sujet de la science moderne est de plus en plus confronté à
cette ouverture inhérente à la mathématisation de l’instrument
scientifique. Cette ouverture déplace le réel, par l’effet
du calcul ; elle remet en question ce qui opérait comme le contenu
phénoménologique du discours de la science, le temps et l’espace
euclidien. Pour en donner un exemple emprunté à la physique
quantique, il n’y a pas d’identité imaginaire qui tienne devant le
chat de Schrödinger.
II– L’instrumentalisation, la parcellisation.
La science a de tout temps permis la fabrication d’outils. Ces outils ont
à leur tour joué un rôle dans le développement
de l’interrogation scientifique dont ils autorisaient de nouvelles avancées.
Le couple science/outil est égal au couple théorisation/matérialisation
d’une civilisation. L’architecture des temples mayas est indissociable d’une
cosmogonie dont l’astronomie fut la science.
L’évolution de l’outil mathématique par l’informatique fait
littéralement sortir cet outil des mains de l’homme. La pensée
d’une mathématique parfaite, extérieure à l’homme selon
l’expression de Brouwer et des formalistes , se réalise paradoxalement
avec les descendants électroniques de la machine de Turing. Le processus
technique mis en œuvre par la puissance du calcul tend à ne plus pouvoir
être contrôlé que par le système supérieur
qui est son propre produit.
Pour la première fois dans l’histoire, la matérialisation
est en passe de précéder la théorisation.
III– Le réel non barré.
La théorisation est l’activité de penser la plus proche de
l’expression du désir dans sa relation avec le fantasme qui l’anime.
Ce fantasme, de sexuelles que sont ses voies, trouve sa butée de ce
qui le structure, $<>a.
Le processus de matérialisation, issu des machines calculatrices,
tendrait à boucher le « trou » du réel, là
où (a) en est la fonction imaginaire.
Le réel peut alors être dit non barré. Il n’offre plus
la vacuité nécessaire au fonctionnement du désir et
rend caduque cet indéterminisme dans lequel Karl Popper voyait la
liberté de l’homme.
IV– La clôture du réel.
Le mouvement d’ouverture des sciences, lié à la mécanisation
du calcul, générerait donc aussi son inverse : la clôture
du réel sur les données chiffrées de son exploration.
Clore le réel dans l’illusion d’un Tout fonctionnel est l’essence
du totalitarisme.
Le dernier homme de Nietzsche ne manquait plus de rien, il augurait, bien
avant la mise en œuvre nazie, l’après-coup de cette « troisième
facticité… assez réelle pour que le réel soit plus bégueule
à le promouvoir que la langue » .
Le développement des techniques devenant de plus en plus autonome
de la pensée scientifique, l’usage prenant le pas sur la connaissance,
aboutit à une généralisation de la pensée fonctionnelle.
Cette pensée fonctionnelle répond à l’essence du totalitarisme
visant à la réduction de l’individu à son rôle
fonctionnel dans un corps social unifié.
Le totalitarisme ainsi définit correspond à ce que l’on qualifie
en épistémologie de déterminisme fort. Par exemple,
si la position d’un objet, et la force qui s’exerce sur lui, sont connues
à un instant donné son évolution se trouve déterminée.
Il n’y a évidemment pas de relation de cause à effet directe
entre ce qui fut la pierre angulaire de la physique newtonienne et le totalitarisme,
mais il suffit de remplacer la connaissance de la position de l’objet à
un moment donné par une définition fonctionnelle, réductrice
de la possibilité de tout changement de sa position, pour passer du
déterminisme physique à un néodéterminisme conforme
à l’ordre totalitaire.
Je ne prendrais qu’un exemple de ce totalitarisme, dans sa version molle
en évoquant les codages informatiques servant de plus en plus à
l’identification administrative des citoyens. Si ce code ne rend pas complètement
compte de votre état et que vous vous retrouvez dans une case
qui ne prenne pas en compte telle ou telle de vos particularités,
ce qui peut avoir diverses conséquences gênantes, ce n’est qu’une
affaire de développement et de progrès. Un jour la case
contiendra tout, sera parfaite... et vous aussi. Autre exemple, la réduction
du symptôme et de sa complexité a un trouble du comportement
dans le DSM3.
Le sujet de l’univers technologique (à distinguer du sujet de la science)
est donc en exclusion interne. Il se trouve définit et identifié
dans ce qu’il n’est pas, mais devrait être.
En compensation, et cette compensation est considérable, ce sujet
se voit doté, en quelque sorte, des objets qui seraient la fin même
de son désir, l’objet perdu lui est sans cesse proposé comme
retrouvable, sinon retrouvé.
La psychanalyse ne peut opposer à cette tentation que peu de résistance,
ce qu’elle propose étant plutôt de l’ordre de la perte, de l’incertain,
du labile.
La démarche de la psychanalyse est à l’inverse de l’utilitarisme
technologique. La conception même du transfert comme mise en acte de
l’inconscient du sujet serait plutôt d’ordre quantique. Il n’existe
pas de sujet de l’inconscient sans l’observateur qui en provoque la mise
à jour.
Marc Nacht
Membre de l’Association lacanienne internationale
et de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse.
Résumé :
L’évolution des sciences, dépendantes des nouvelles technologies
et de l’informatisation des calculs, modifie notre rapport au réel.
L’instrumentalisation du réel par les nouvelles technologies et leurs
applications ne peut pas ne pas avoir de retentissements idéologiques,
sociaux et politiques.