Le transsexuel et la jouissance au féminin.
Hélène Godefroy
« Ce doit être une chose singulièrement belle que de jouir comme une femme »1, profère Schreber, dans une extase délirante, dont il se soulage à l’adresse de Dieu (Dieu à la figure du père, bien sûr).
« Je suis une fille dans un corps de garçon », déclare au thérapeute, le transsexuel convaincu, tant il aspire à jouir de l’autre sexe.
Rien de plus exaltant pour certains hommes, sans doute, que de vouloir accéder au ravissement du plaisir féminin ; cette jouissance singulière, mais inaccessible, qu’ils ne parviennent à s’approprier, malgré leurs prouesses les plus exceptionnelles.
La jouissance féminine demeure décidément une grande énigme. Elle l’est d’autant plus, que ses arcanes irrévocablement scellés dans notre inconscient, posent question depuis l’origine des temps. Héra, elle-même, tel Cerbère, gardant jalousement le secret de l’insondable, entra dans une colère sans nom et frappa Tirésias d’aveuglement, lorsque celui-ci, qui connut sept fois la transformation de l’homme en femme et vis versa, révéla à Zeus, le mystère. Si l’homme ne pouvait jouir qu’une seule fois, la femme en revanche en avait la capacité de dix. La femme est ainsi faite : elle garde, avec envie, son plaisir pour elle seule.
L’homme transsexuel, lui, ne s’en laisse pas compter. Faisant fi de son identité sexuelle, désavouant l’anatomie de son organe, considéré, en l’espèce, comme un non sens, il refuse de se laisser prendre à cet incontournable du réel, « cet irréductible contre quoi on peut bien se cogner sans fin la tête »2. Femme, il veut l’être ; femme, il le sera…
Précisément, si, pour lui, son pénis est sans valeur, c’est que l’identification, qui devait l’assujettir à la dimension de l’avoir, n’a pas trouvé son point d’ancrage. Le drame du transsexuel est de confondre le réel avec le symbolique, le pénis avec le phallus3. La prescription phallique qui détermine, ordinairement, la sexuation du sujet, c'est à dire son identité d’homme, ne lui aurait pas été assignée, le phallus n’ayant pas été promu comme signifiant. Sans cet outil symbolique, sa position identificatoire prend un revers intolérable ; la menace de castration s’offre à lui comme un risque catastrophique, qui l’oblige à échapper immanquablement à la Loi dont le père est supposé garant. Loi phallique, sans signification, donc, qui, en la circonstance, soumettrait le sujet, non à la menace de perdre un petit bout de soi ayant un grand intérêt narcissique, mais au danger d’un démembrement tout entier de son corps.
L’évitement de ce danger force, par conséquent, le sujet à contourner la jouissance phallique, propre à l’homme ; une jouissance, pour lui, bien trop coûteuse, sinon impraticable. Une jouissance impraticable, parce qu’elle le confronte forcément aux limites de la castration, précisément à l’incontournable de sa signification : la coupure qu’elle suscite (sur le plan symbolique, au demeurant, inaccessible), donc au risque de l’effondrement.
Il s’agirait, donc, moins d’adresser à l’autre une demande de changement de sexe, que de trouver à assumer un mode de jouissance.
L’équation, que le sujet des deux sexes va articuler entre le réel de son corps et sa position en rapport au phallus, signe sa sexuation, inscrivant sa jouissance du côté homme ou du côté femme, fonction de ce nouage.
Autrement dit, changer de sexe, c’est, croit le transsexuel, changer son mode de jouir, accéder, en quelque sorte, à une jouissance autre, que son substrat biologique rend inaccessible. Changer de sexe, serait souscrire à une jouissance “hors” phallus, à « une jouissance au-delà du phallus »4.
Marcel Czermak, dans le Journal Français de Psychiatrie, nous transmet cet exemple clinique représentatif, en la circonstance. Une présentation de malade, qui eut lieu à St Anne en 1977, au cours de laquelle J. Lacan s’entretenait avec un patient, demandeur d’une transformation de ses organes génitaux. Ce dernier, se sentant mal dans sa peau, s’est d’abord risqué à se faire refaire le visage, afin d’acquérir l’apparence d’une femme. Au terme de l’opération, il eut ces paroles remarquables, par la clairvoyance qu’elles énonçaient : « ma conscience accuse mon sexe. […] mais ce sont les apparences masculines qui me déplaisent chez moi »5. Ce patient stoppa là sa demande chirurgicale ; il n’y eut pas de changement de sexe.
Certes, si le masculin, comme genre, force à se soumettre vis-à-vis du phallus, à certaines assises identificatoires, son rapport à « l’avoir » paraît se présenter, pour lui, comme insoutenable, dans le registre de sa sexuation.
Au demeurant, ce n’est pas seulement son sexe qu’il faudrait changer (il n’est que morceau de chair), ce serait, en définitif, son corps tout entier. Le refus de son organe pénien signerait, en réalité, un profond refus de sa masculinité, dans ses contours apparents. Les travestis, sans s’y laisser prendre, n’ont de cesse d’y faire allusion. L’identité sexuelle de ce patient, en tant qu’elle concerne sa réalité biologique, lui échappe radicalement. D’ailleurs, il ne cache pas sa souffrance de demeurer un homme toute sa vie : « c’est une source de complexe, ça me rend impuissant, révèle-t-il ; en fin de compte j’étais impuissant quand j’étais un homme ; mais quand je suis en femme [suite à la transformation de son visage], ça marche normalement donc pas d’impuissance ». A la stupéfaction de Lacan d’apprendre, au final, le bon fonctionnement de son organe (pourtant masculin), le patient insiste : « Je serais plutôt du genre féminin… tels les rapports que les lesbiennes peuvent avoir entre elles. »6.
Il le confirme, sans complexe ; la remise en cause de sa jouissance le préoccupe bien plus que son sexe physique : jouir comme…, jouir comme une femme. Se mettre dans la peau d’une femme évacue la nécessité, pour un homme, d’être totalement assujetti à la dynamique phallique. Son visage d’homme métamorphosé en celui d’une femme, suffit à lui transformer son rapport à la jouissance : il n’est plus impuissant. … Il n’est plus impuissant, parce que, dans la rue, il s’entend dire : « bonjour Madame »7.
Or, comment aborder cette jouissance autre, reconnue par Lacan, comme n’étant, justement, « pas-toute » phallique, si ce n’est par le biais du corps « féminin » ? Qui plus est, « lorsqu’un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes c’est […] qu’il se fonde de n’être pas-tout, à se placer dans la fonction phallique »8. Là, se saisit, sans doute, le point d’épinglage que cherche à saisir le transsexuel.
Précisément, la femme, par rapport à ce que désigne la jouissance phallique, bénéficie d’une jouissance « supplémentaire ». Derrière la fonction paternelle, subsiste cette jouissance non barrée, par ailleurs, inconcevable ; jouissance insymbolisable, qui est « pur féminin ». Celle que Lacan repère comme « une jouissance à elle dont… elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve »9. Et, elle n’en sait rien de cette jouissance, parce que précisément, elle est impossible à saisir par “Un” signifiant. Jouissance de l’Autre, que pas Une seule “femme” ne peut interdire, à l’exemple de l’homme, dont Un peut en assurer cette fonction.
Certes, en même temps, cette jouissance n’est pas, pour autant, accessible ; car dans ce lieu de l’Autre, quoiqu’il en soit, « s’inscrit la fonction du père en tant que c’est à elle que se rapporte la castration »10. Ce qui, en définitive, soumet la femme – au même titre que les hommes – à la fonction phallique. Mais, chez la femme, le glissement, à la puberté, de la jouissance clitoridienne vers la jouissance vaginale, dégagerait celle-ci, d’une certaine façon, de cette résignation ; puisque la jouissance absolue n’est pas prescrite comme impossible par une métaphore signifiante “Nom de (quelque ch…)…”. D’où, le bénéfice de cet « en-plus »11, qui spécifie sa jouissance.
En définitive, par la transformation de son enveloppe corporelle, l’homme transsexuel ne serait-il pas, surtout, à la recherche d’un savoir sur la jouissance féminine ? Un savoir sur cette « en plus », qui le dédouanerait de la jouissance phallique ? Il suffirait qu’il soit « pris » comme une femme, pris en position identificatoire, propre au féminin, pour être, en la circonstance, pas-tout soumis à la loi paternelle et penser pouvoir ainsi accéder à cet éprouvé. Cet éprouvé vaginal, qui fonde la différence entre le genre masculin et le genre féminin. Le glissement qui contribue à la jouissance vaginale, fait franchir, en ce sens, un pas “supplémentaire”, faisant en quelque sorte échos à la jouissance de l’Autre. Un “plus de jouir” qui s’éprouverait par superposition ou identification ou peut-être même mysticisme ; tel, jouir de Dieu pour jouir de l’Autre (Schreber nous en a transmis la version délirante).
L’homme qui veut se changer en femme, serait-il, à volonté, un Tirésias sexuellement interchangeable, jusqu’au retranchement, dont le chirurgien le stigmatise ? N’est-ce pas, par ailleurs, une façon, en passant d’une jouissance à l’Autre, d’unir les deux sexes en un seul rapport ? Mais, peut-être est-ce, encore là, un autre débat ?
1 D. P. Schreber, Mémoires d’un névropathe, p. 46.
2 C. Millot, Horsexe, p. 13.
3 Voir Lacan, repris par M. Czermak et H. Frignet, « Préface », de « Sur l’identité sexuelle », coll., p. 17.
4 Lacan, « Séminaire XX », p. 69.
5 Marcel Czermak, « Un cas de transsexualisme perversement tempéré », (présentation de malade par J. Lacan.) JFP, 1998, n° 6, p. 9.
6 Marcel Czermak, « Un cas de transsexualisme perversement tempéré », p. 9.
7 Marcel Czermak, « Un cas de transsexualisme perversement tempéré », p. 10.
8 Lacan, « Séminaire XX », p. 68.
9 J. Lacan, Séminaire XX, p. 69.
10 J. Lacan, Séminaire XX, p. 71.
11 J. Lacan, Séminaire XX, p. 68.