Le nom de P.


Maria Carmela Gurnari carmengurnari@tiscali.it

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« Je vois l’armoire vide comme si elle ne contenait rien. Je ne réussis pas à voir mes affaires. Cela me pèse de me vêtir. C’est étrange parce que je me suis toujours habillée avec plaisir, je me suis toujours amusée à changer de look. Ce qui me donnait satisfaction, maintenant m’est devenu pénible. Je suis angoissée de ne pas savoir m’habiller : combiner les couleurs, donner un sens esthétique aux tissus. Par exemple je souffre du froid, je me retrouve avec le noir, comme si j’étais en deuil. Avant, j’aimais beaucoup le noir. Quand M. doit venir me chercher pour une promenade mon inquiétude augmente, je dois m’habiller... J’ai l’angoisse d’une prestation sexuelle, une espèce de tremblement interne. Du reste le tremblement  je le mets dans toutes les choses que je dois faire et qui me rendent nerveuse. J’ai tellement peur de perdre M., quand je me sens mal, je l’offense lui aussi, durant la crise je l’ai entendu dire : « j’avais rencontré un ange  et je me suis retrouvé avec un démon».

Voilà le début de la séance fin janvier, la première après le retour de P. dans le  Service où je travaille comme psychiatre. M. est l’actuel fiancé de P.  Depuis qu’elle se lamente du manque d’envie et de désir sexuel à son égard, je l’invite à parler de leur rapport et elle répond : « Oui, sa présence me fait du bien, il est là, c’est important, il ne me laisse jamais seule, il me parle beaucoup. »

Sa mère aussi lui parle beaucoup, lui disant sans cesse de réagir, de tout faire pour cela, mais en même temps c’est elle qui fait les courses, le linge et la vaisselle alors que P. incline à rester toute la journée dans sa « niche », c’est à dire sur le petit divan de la pièce, désirant seulement que le temps passe vite afin de pouvoir dormir. Un sommeil sans rêves, une veille sans désirs, préoccupée seulement du souci de devoir se laver et s’habiller, de l’habillement du corps, souci qui a toujours été au cœur de son intérêt et de son plaisir.

P. est une belle femme aux vêtements soignés et provocants qui semble facilement susciter l’intérêt des hommes. J’aie commencé à la voir au mois d’avril 2004 à la suite d’une hospitalisation dans le département psychiatrique de l’hôpital de zone. Cette hospitalisation était la troisième en deux ans. La première, en janvier 2002, fut au moment où son père  est mort; elle entrait à l’hôpital « à sa place ». Aujourd’hui P. raconte : « J’avais un « transfert » avec mon père, j’avais la peau sur les os, je n’arrivais plus à déglutir, je me sentais morte, je sentais la mort de mon père, j’étais convaincue que si je mourrais moi, je l’aurais sauvé lui. » Ces trois hospitalisations, comme les suivantes, se situent toujours autour des fêtes de fin d’année, que P. passe à l’hôpital plutôt qu’à la maison commémorant ainsi les jours de la mort du père.

Les comportements qui la conduisent à l’hospitalisation sont toujours définis comme des épisodes d’excitation maniaque et situés dans le champ du « syndrome bipolaire » (c’est à dire de la psychose maniaco-dépressive). A partir du premier épisode où P. « séquestre » le père à peine sorti de l’hôpital et désormais sans espoir de guérison, le bousculant de ses demandes et de ses accusations, jusqu’aux épisodes suivants où, devenue insomniaque, anxieuse, logorrhéique, elle sort aussi la nuit et accepte la compagnie d’inconnus. Elle devient agressive spécialement si on tente de la contredire et cette agressivité trouve d’habitude son épilogue dans un geste « hors-limite » qui provoque l’hospitalisation, ce geste est souvent un « acte » contre un homme : l’ex-fiancé contre lequel elle lance une calculatrice le blessant au front, le médecin avec un presse-papier.

Mais son agressivité se manifeste également contre les femmes de la famille : sa sœur accusée d’être une « putain » parce qu’elle est allée vivre avec quelqu’un sans se marier (P. me dit : « je me retrouvai comme mon père avec son doigt accusateur ! ») et sa mère qu’elle accuse d’être une vraie marâtre. Elle ne serait la fille que de son père : « mon père quand il a épousé ma mère avait déjà une fille, c’était moi… ». Mais l’accusation d’être une putain est aussi adressée à la mère étant donné les yeux bleus et les cheveux blonds des garçons alors qu’elle et sa sœur sont brunes comme le père. Ces déclarations qui jaillissent dans les moments d’excitation délirante semblent cependant donner raison à un doute présent également en dehors des crises, un doute qui s’appuie sur les paroles d’une tante (la sœur du père) : la mère aurait trahi le mari avec son meilleur ami, aujourd’hui lui aussi décédé. D’autre part, un signifiant qui circule à plusieurs reprises à la maison est la parole « bâtard ». Le frère aîné, le demi-frère de P. (fils du premier mari), avait l’habitude d’appeler « bâtards » tous les autres frères, P. comprise ; les tantes, les sœurs du père, quant à elles, appelaient « bâtard » ce demi-frère et « truie » la mère.

Dans le récit de P. il y a un nœud énigmatique relatif à l’histoire familiale qui suscite en elle une violente protestation : elle ne porte pas le nom de son père mais celui du premier mari de sa mère. Elle indique comme élément clé déclenchant sa première crise, le moment où elle s’est vue refuser la fiche clinique de son père désormais renvoyé de l’hôpital à cause de la gravité de ses conditions. En effet, ayant un nom de famille différent, P. n’a aucun moyen de pouvoir démontrer qu’elle est bien sa fille et me dit : « Ce fut quand je me sentie refuser la fiche clinique parce qu’il était mon père mais moi je n’étais personne. Je voulais partir à sa place, lui, si, il était une présence importante ! Moi aux yeux des autres je ne suis personne ; papa je ne suis pas ta fille, on m’a arraché quelque chose ! » 

Je reconstruis l’histoire : la mère de P., séparée de son mari violent quand elle était enceinte de son premier enfant, connaît le père de P., et commence avec lui une vie commune de laquelle naissent quatre enfants : P., le frère M., le frère F. et une sœur M. D., « la petite ». Il se trouve que ces quatre enfants sont enregistrés sous le nom du premier mari épousé, complètement absent de leur vie, et même après le décès de celui-ci, le mariage des deux époux, le père géniteur ne reconnaîtra jamais ses quatre enfants en leur transmettant son nom propre.

Le père de P., donc, fait tout son possible pour leur procurer tout le nécessaire : nourriture et vêtements mais il ne leur donne pas le nom, le nom vient d’un inconnu duquel on ne dit pas de bien et qui fut le premier mari de la maman.

P. tient à préciser que dans sa famille on mangeait bien: de l’entrée au dessert et que les enfants ne sortaient jamais avec des habits raccommodés puisque la mère se dédiait à tout cela et que le père « savait faire de l’argent même avec les cailloux du chemin! ». P. définit le père comme un homme intelligent inventeur de métiers : la récolte des pignes, la taille des pins, la vente des pastèques. Ce sont tous métiers saisonniers, occasionnellement fructueux, mais tout à fait précaires.

Et c’est bien cette précarité qui apparaît comme un trait que P. tend à répéter dans sa vie sentimentale comme dans ses initiatives de travail : tout ce qu’elle met sur pied semble destiné à s’écrouler, et non seulement à s’écrouler mais à disparaître complètement dans le néant de telle sorte qu’elle n’ait même pas à faire les comptes avec les ruines restantes. Cela vaut pour son travail comme pour ses fiancés et P. en parle comme une fatalité, un destin.

A bien regarder dans l’histoire de P., celui qui a disparu dans le néant, sans appel et sans remède possible c’est M., le frère né un an et demi après elle, qui mourut il y a quelques années (1991) en se pendant à la branche d’un de ces pins que son père lui avait appris à tailler. Du rapport avec M., P. dit seulement : « nous faisions tant de rêves ensemble… basta ! » et n’en parle jamais, ni des rêves, ni du frère.

Cependant, l’homme avec lequel elle tente sa première expérience de vie commune quand elle sort de la maison pour la première fois et celui qu’elle épousera après portent tous deux le même prénom que ce frère disparu sans laisser de parole et sans que personne ne puisse s’expliquer le geste.

Quand elle vient chez moi, P. manifeste un comportement très calme, une sorte d’ostentation d’une soumission infantile, presque un maniérisme de petite fille, alors qu’elle est une femme proche de la quarantaine. Plus tard elle dira d’elle même : « Je suis une adulte avec les peurs d’une enfant et la colère d’une sexagénaire qui peut impunément tout détruire, parce qu’à soixante ans qu’est ce qu’on risque ?

D’enfant à vieille, c'est-à-dire : une vie sautée!

Durant ses crises ce qui apparaît c’est une colère qui se dirige en particulier contre les personnes qui prennent soin d’elle.

Je la suis par des rencontres hebdomadaires qu’elle ne manque qu’exceptionnellement. Elle parle tout de suite de sa colère : « si je regarde en arrière, depuis ces quarante ans, je vois le désert. J’ai toujours donné, je ne me suis jamais prise en main, avec le mariage j’ai tout perdu, avec les fiançailles je me suis rompu la colonne vertébrale. Je ne suis jamais restée sans un homme. J’ai toujours eu beaucoup de prétendants, et je choisissais la crème de la crème ! Tant de colère ...  Je flashe sur certains souvenirs ... des duperies qu’on m’a infligées... Je crois que cela fait depuis longtemps que je suis mal, docteur, j’ai besoin de comprendre ! »

Cet appel prononcé avec un ton affligé revient à plusieurs reprises dans nos rencontres.

P. a eu plusieurs hommes, tous possessifs, jaloux, tous « assoiffés de sexe ». Elle résume ainsi son rapport avec eux : « Toi qui es un crapaud tu deviens un prince (sous entendu : grâce à moi) et moi qui suis une princesse tu me fais devenir un crapaud ? ». Ils m’abrutissent avec leurs jugements négatifs. Rien ne va jamais bien, moi je n’aie rien de spécial. Tous les petits amis que j’ai eu m’ont appelé princesse, on part de la princesse et ensuite il y a la noyade de la princesse.

Ainsi P. ne se souvient pas de belles expériences, elle n’en retient qu’une, l’unique qui ait duré un peu (4ans), une relation qui se basait sur l’intérêt qu’il avait pour elle. Elle était curieuse de son désir et à ce propos elle me dit : « je n’ai jamais éprouvé une attraction vers une autre personne, je ne sais pas ce que cela veut dire être attiré, moi je ne l’ai jamais éprouvé. Cela me plairait de le comprendre, de l’éprouver, cela me plairait d’éprouver du désir envers une personne, je ne sais pas jusqu’à quand je pourrai continuer à faire semblant. »

A 28 ans, elle tente de sortir de la maison inaugurant une expérience de vie commune avec M., un homme déjà marié et père de deux enfants qui pour partir avec elle laisse sa famille. C’est un musicien à la vie déréglée et passionnel et cette fois ci c’est elle qui est jalouse : cela finit toujours sous les coups. Quand elle décide à l’improviste de le laisser et de lui dire noir sur blanc, comme c’est son habitude de le faire pour terminer une relation (étant donné qu’il n’y a pas d’autre façon brusque et imprévisible pour finir), il tire violemment sur le frein à main qu’elle est entrain de conduire. La voiture qu’elle venait à peine d’acheter est complètement détruite.

P. se sort de l’accident avec des fractures à la colonne vertébrale et reste au lit pendant plusieurs mois, sans pouvoir travailler. Pendant quelque temps elle ne se souvient plus de ce qui s’est passé et le fiancé lui dit une chose pour une autre en lui attribuant la responsabilité des faits : « tu n’as pas vu le trottoir... ». Même quand elle reprend le contrôle de sa mobilité P. ne ressent plus dans ses mains la même sensibilité qu’auparavant, elle ne sent plus bien les instruments de pédicure avec lesquels elle travaille, et craint ainsi de faire mal, de blesser un client. Elle décide de jeter dehors tout son nécessaire pourtant coûteux qu’elle s’est constitué péniblement. Elle charge son frère de s’en défaire et surveille depuis la fenêtre qu’il s’exécute correctement en jetant tout dans la benne à ordures près de la maison. Aujourd’hui elle commente ainsi son geste d’alors : «  j’étais convaincue de ne plus pouvoir utiliser ces objets, je voulais les supprimer, je ne voulais plus qu’ils existent. »

A 30 ans donc, P., selon ce qu’elle dit, a tout perdu, toutes ses premières possessions sur lesquelles construire une autonomie : voiture et nécessaire pour un travail qu’elle s’était choisi et se retrouve ainsi « contrainte de retourner à la maison la queue entre les jambes ». Alors quand, peu de temps après, elle connaît « le second M. » elle l’épouse pour rendre « heureux son père » en allant vivre dans une autre région, à la campagne.

P. raconte : « il était représentant, il tournait tout le jour et moi ici à faire l’épouse parfaite. Tout devait être à sa place, d’une propreté absolue. Je travaillais aussi à la campagne je donnais à manger aux cochons et je soignais le beau père malade. Le soir je préparais la table qui devait être parfaite, et le dîner avec grand soin : de l’entrée au dessert. Lui arrivait, mangeait tout en un instant sans me dire aucun mot, c’était un homme silencieux, peu adapté à moi. Ses parents me considéraient suspecte, j’étais trop différente. »

Sa vie campagnarde avait rendu superflus tous ses objets personnels (cosmétiques, lingeries raffinées...). Elle me le raconte en disant : « ce mariage a consisté à refléter mon mari, j’ai jeté tous mes accessoires, je souffrais de les voir là et de ne pouvoir me les mettre. J’ai tout fait pour me faire accepter par sa famille. Ils ne pouvaient rien me reprocher mais je n’étais pas la bonne personne. »

De plus, « pour contenter tout le monde, étant donné que je ne tombais pas enceinte, je fis deux inséminations artificielles.  Tous ces hormones me firent du mal, et c’est peut être pour cela que je me suis sentie mal dans ma tête».

Maintenant, P. attribue aux inséminations le début des « crises » en disant : « J’étais convaincue qu’on me faisait des injections de poison dans le ventre. Peut être y a-t-il eu une grande déception comme femme, je n’ai jamais dit désirer un enfant, je le niais plutôt, j’ai toujours dit : grâce à Dieu, je n’ai jamais eu d’enfants ! Je l’ai dit avec violence ! Un soir, je me suis complètement contractée, j’avais la bouche tordue. On appelle ça trouble panique. Je voyais mon mari, je ne le voulais pas, je désirais que mes parents le chassent dehors. Mon mari a été une désillusion, il avait manqué à sa parole, il avait peur de moi, et disait que je voulais le tuer. »

A quelle parole avait manqué le mari ? De quelle désillusion s’agit-il ?

Le père meurt d’un cancer de la gorge le 29-01-2002 et P. est hospitalisée pour la première fois, dans le même hôpital que lui mais dans le Service psychiatrique ; l’année suivante (juin 2003) elle se sépare légalement de son mari.

Abandonnée par son père qui meurt, déçue par son mari défaillant, P. doit faire face seule, gérer une « liberté » à laquelle elle n’est pas habituée, ainsi « proclame »-t-elle son appel au Symbolique, comme si c’était une revendication : « Dans les crises je revendiquais le nom de mon père, je suis P. G., je ne suis pas P. P., je veux une vraie reconnaissance, j’ai besoin de logique ! J’ai besoin que les choses aillent dans la direction juste, si 1 + 1 = 2 on ne peut pas faire semblant que cela fasse 3. Je suis une femme mais je ne suis pas mûre comme je devrais être, je ne suis pas capable d’entrer dans une discussion, de me défendre. Le mariage, je l’ai fait pour rendre heureux mon père, je ne sais même pas si je suis faite pour fonder une famille, pour être une épouse. J’ai une grande envie de liberté, je ne sais même pas si je réussie à la mesurer. Je suis un peu transformiste, c’est comme si je cherchais quelque chose, j’ai besoin moi, de changer. »

Quel lien y a-t-il entre la reconnaissance, la liberté, la logique et le fait d’être mature comme femme, c’est à dire être une femme accomplie ?

Dans tous les cas, P. décide d’aller à l’Etat civil pour chercher à obtenir le nom de son père : « je voulais contrôler si tout ce qu’avait dit maman était vrai, si vraiment c’était aussi difficile d’obtenir le nom de mon père ». Donc, à la recherche des signifiants du père, P. essaie d’aller au de là de la parole de la mère, mais, en faisant cela, elle heurte contre l’insurmontabilité de l’obstacle :

« Je suis allée pour le nom de papa, mais, maintenant qu’il est mort, il y a beaucoup de difficultés. Nous devrions être d’accord au moins trois, et mon frère ne l’est pas, je pense donc me résigner. Il a manqué la reconnaissance venant du père. Papa, pourquoi n’as-tu pas reconnu tes enfants ? Comme cela papa ne laisse pas de trace… c’est comme si je me cherchais ».

Est donc en jeu l’identification au père dont P. dénonce toute la précarité : « J’ai l’angoisse de ne pas arriver, la peur que le temps fuit sans que je réussisse à tout faire. »

Ceci, dans le récit de P., était exactement la préoccupation de son père malade précoce du cœur : « réussir à faire grandir les enfants ». Pour cela il était brusque et violent avec eux, il devait les faire grandir rapidement, leur faire comprendre que dehors le monde était mauvais, il la traitait elle aussi avec des paroles vulgaires comme il faisait avec ses garçons, seule la petite M.D. s’en tirait, étant la dernière elle était un peu épargnée.

P. poursuit : « Je voudrais en faire plus. En moi, le contrôle continue comme pour un enfant, j’ai besoin d’entendre : comme ça, c’est bien ! J’entends toujours : d’abord le travail et après le plaisir ! Ma mère me disait : tu as toujours été un peu contrôlée par papa. Je ne veux pas rester seule, j’ai peur de rester seule ! Mon père ne m’a jamais donné la satisfaction de me dire : tu as bien fait ! J’étais jugée par lui sur la manière dont je m’habillais, dont je me maquillais. Je devais toujours démontrer quelque chose… papa ne nous a rien donné, ne nous a rien reconnu… même pas le nom ! »

P. se plaint donc de l’absence du père comme agent de la reconnaissance :

« Même au travail, où maintenant ça va mieux, je sens le besoin de demander l’approbation des autres, je n’ai pas la maîtrise suffisante pour faire seule, je continue avec cette chape du superviseur, il y a le désir d’exploser avec mon autonomie mais il y a toujours cet assujettissement. Le trouble maniaque survient quand cette autonomie explose. Je devenais l’homme de la situation. »

En absence de reconnaissance symbolique la « liberté » dont parle P. est évidemment une opération compliquée, prise dans l’entrelacs qui confond et oppose l’« assujettissement » et l’« autonomie ». Sur cette contradiction explose la crise maniaque. Comment P. a-t-elle tenté de s’en tirer ? Elle répond elle même à cette question :

« J’en ai tellement dupés, entubés, j’ai créé tellement d’illusions à ceux qui se trouvaient avec moi. J’ai proposé une image de moi qui n’était pas vraie. Combien de rôles j’ai endossés et combien ne m’appartenaient pas, j’ai toujours trouvé les portes ouvertes… les hommes restaient fascinés, mais moi je ne pouvais le soutenir parce que c’était du bluff ! »

Ces duperies qu’elle dénonçait dès les premières séances et contre lesquelles se manifestait sa colère sur le ton revendicatif des crises maniaques, deviennent maintenant, dans la dépression qui sous-tend la manie, ces duperies, ces tromperies qu’elle même a infligées à autrui. C’est une oscillation qui dénonce le pouvoir d’illusion et de séduction de l’image dans la double version de la séduction exercée et de celle subie. La question de la reconnaissance nous conduit à celle de l’identité sexuelle : pour P. à côté de « la femme fatale » apparaît « l’homme de la situation ». Elle poursuit : 

« Du reste, je ne peux m’estimer si je ne sais pas qui je suis et ce que j’ai au fond de moi. Voilà pourquoi je n’ai rien du tout, je n’ai rien créé du tout. Les choses ce sont les autres qui en ont joui. Jouer un rôle, je ne veux plus me rendre folle pour me construire un personnage, je ne veux plus toute l’attention sur moi : la première dame, la parfaite commerçante. Tout ce que j’ai fait a été mené à bien mais pas pour moi, je suis arrivée en haut mais d’un jour à l’autre je me suis retrouvée sans rien. Quand ce type a tiré le frein à main tout mon travail s’est écroulé, avec ma voiture tout a disparu. Je me suis toujours trouvée avec des hommes qui m’ont ouvert les portes, ainsi je me suis créé un personnage très haut dessus de mes possibilités, une bombe sexuelle, une princesse. Mais à Villa Armonia (la clinique psychiatrique), qui suis-je ? Perdue complètement ! Je ne peux me recréer en me basant sur le souvenir de ce que je faisais. »

Il semble que l’image avec laquelle P. se confronte, cette image séduisante du Moi idéal qui génère autour d’elle des victimes et rend esclave P. (la petite chaussure doit toujours être accordée à la couleur du sac à main), l’attire par le plaisir suscité mais se révèle être un bluff et un esclavage puisque non suffisamment soutenu par des liens symboliques. Il s’agirait d’une image faillible dans la mesure où elle est incapable de donner au Moi cette illusion de maîtrise qui fonde la capacité du fonctionnement autonome. Pour cela P. peut dire : « je ne sais pas qui je suis et qu’est-ce que j’ai en moi ». Elle ne peut jouir de ce qu’elle a, elle n’a pas une position qui le lui permette : « je n’ai rien. Les choses ce sont les autres qui en ont joui ». La recherche désespérée de P. pour obtenir le nom de son père, en tant que tentative de se mettre sous les signifiants paternels, correspond à la tentative de construire un idéal du Moi, de retrouver les insignes qui manquent. Le mariage, lui aussi répondait à la même logique, et c’est pour cela que P. avait cherché à personnaliser à la perfection ce qui pour elle n’était qu’un rôle, un vêtement provisoire ; il s’agissait d’incarner, aux yeux du père, un idéal : l’épouse parfaite. Cette épouse comme la commerçante parfaite, la bombe sexuelle et maintenant, comme elle le dit, la « folle » n’est seulement qu’un personnage animé pour faire tenir debout un Moi Idéal devant la vacance de l’Idéal du Moi.

Il s’agit d’habits à endosser dans la tentative de capturer le regard de l’Autre pour réaliser ce point de vue inconscient à partir duquel l’image du Moi peut devenir visible. Il s’agit de ce point de vue idéal depuis lequel on se voit aimable et c’est proprement cette opération qui faillit pour P., elle assiste au surgissement de l’image narcissique mais rien ne la ratifie dans le miroir de l’Autre. Quand P. rencontre le regard de l’homme son image se « gonfle », prend de la hauteur, devenant esthéticienne et entrant dans le beau monde des « dames », sous leur regard son image acquiert un profil professionnel, ainsi la beauté de l’image qu’elle restaure avec son travail donne un contour à son Moi. Mais quand, l’instant d’après, ce regard disparaît, son image également se « dégonfle » à la même vitesse dont était apparue, sans donc que l’opération symbolique de l’Idéal du Moi soit suffisamment entrée en jeu.

Pour cela P. qui subit la fascination du beau, la fascination des personnes intéressantes, ne réussit pas cependant à en soutenir la confrontation, elle dit d’elle même :

« Je ne suis pas attirée par les petites gens même si je suis d’origine modeste, je suis attirée par le beau, par les personnes intéressantes mais après je ne sais pas les gérer. Je ne suis pas captivée par un maçon, cela m’impressionne vraiment, trop vulgaire. »

La brillance de l’image retient captive P. dans un monde différent de celui dans lequel elle est née mais rien de son être ne la soutient. Dans l’incertitude, dans la vacillation du nom propre, faisant défaut l’ancrage signifiant pour soutenir son être propre, P. peut avec raison affirmer : « tout ce que j’ai fait a été mené à bien, mais pas pour moi, je suis arrivée en haut mais du jour au lendemain je me suis retrouvée sans rien. »

Son idéal ne trouve pas de marque d’inscription qui permette au désir de s’organiser. P. peut donc affirmer de ne pas savoir ce qu’est le désir et déclarer de n’être jamais été amoureuse. Tomber amoureux est une expérience que P. laisse aux autres en s’offrant plutôt comme support du leur désir.

C’est peut être en cela que consiste le secret du succès que la mascarade de P. rencontre auprès du regard masculin, elle suscite le désir précisément dans la mesure où elle réussit à soutenir l’idéal narcissique témoignant ainsi son immunité par rapport au désir, immunité qui nie le « manque » qui afflige l’homme. Est-ce-que c’est en jeu le trait narcissique, que Freud reconnaissait aux belles femmes dans le domaine de la névrose ou il s’agit plutôt de la réalisation de « La femme qui manque aux hommes » comme essai psychotique de nier le manque symbolique ? Puisque tout ça implique un prix trop haut à payer P. renouvelle son appel au Symbolique :

« J’ai besoin de logique. J’ai perdu la valeur de ma parole. Je suis P. P. fille de Franco G., pourquoi papa ne me l’a pas donné cela ? Toi qui pouvais, toi qui savais, tu étais alors un ignorant ! Mes tantes mauvaises ont traité ma mère de truie, à cause de sa vie avec mon père, mon frère traité de salaud. Quand j’allais à l’école : maman B., papa G., moi P., nous étions la famille Embrouille-Pastis. »

Qu’est-ce qui stabilise un lien familial si ce n’est le nom de famille ? Il reste l’affection, la passion, mais comment est organisé dans la famille « embrouillée » l’interdiction de l’inceste, c'est-à-dire la Loi ? C’est pour cette raison que P. aurait voulu étudier ; elle dit : « juste pour faire la jurisprudence, pour s’occuper des questions de justice ». Le père l’appelait : « la petite avocate des causes perdues ».

Mais pourquoi des « causes perdues » ? La cause perdue était peut être celle de la mère ?

P. donne une déclaration compromettant :

« Chaque fiancé que j’ai eu il avait une mère bête qui cassait les pieds, je me suis toujours quittée à cause des mères. Je renonce facilement à tout ».

Mais quel lien y-a-t-il entre la relation avec la mère et la renonciation à tout ? P. raconte en ces termes de s’être prodiguée pour aider la mère d’un de ses fiancés :

« Une femme criblée de dettes, tombée dans les mains des grippe-sous (elle utilise le même terme qu’elle avait utilisé pour la princesse, c'est-à-dire soi- même par rapport à l’homme), mais avec les grippe-sous c’est ne pas possible éteindre une dette puisque on paye toujours seulement les intérêts et la dette reste toujours là, on lui donne tout ce qu’on gagne. À la fin la mère de mon fiancé était devenue une petite vieille sans dents, sans rien du tout.

C'est-à-dire : voici le destin auquel s’expose une mère qui fait toute-seule, qui n’a pas besoin du nom du père… tout-à-fait comme P.. Dès lors que son père n’a pas défendu sa femme et ses enfants contre la médisance des ses proches, P. s’est chargée de ce devoir en s’affrontant avec son père, mais son doigt accusateur est cependant levé contre sa mère quand elle affirme :

« Avec ma mère je ne me sens pas si sûre qu’avec mon père, même si elle est le sourire, la joie, le nectar. Même si elle ne me juge jamais, dans ma folie j’ai toujours agressé maman pour protéger papa, je lui disais : tu es la marâtre, moi je ne suis pas ta fille, je suis la fille de mon père. »

À être doutée, dans les mots de P., c’est la position de celle qui la sagesse populaire met au fond de toute certitude possible : la mère (« mater semper certa est… »). En faisant un effort imaginaire pour suppléer à la fonction symbolique du nom du père, P. invoque le patronymique ; avec son roman familière, elle essaye de se colloquer au lieu de Minerve, comme fille du père aussi bien que comme déesse de la sagesse. Elle accompli comme ça une tentative imaginaire de s’en sortir, par vois paternel, de ce embrouillement familière, de ce mystérieux lien qui lies la mère au fils.

En ce lien il y a quelque chose d’énigmatique : quelle est la position de P. et de ses frères par rapport à celle du demi-frère appelé « bâtard » par les tantes, le seul qui cependant porte légitimement le nom de son père ? Une insurmontable contradiction logique : comment est-ce qu’un « bâtard » peut être le fils légitime ? Qui est-ce le vrai « bâtard » : P. et ses frères ou bien M. le « fils de la mère » (le fils du premier mari)? Dans la question du nom est-ce que c’est plus fondamental la parole de la mère ou bien celle du père ? Après-tout c’est elle qui est la « porte-parole » ! Alors P. pour sortir de la maison doit surmonter des murs particulièrement hauts. Je viendrai seulement plus tard à savoir que P., une fois retournée à la maison, après la mort du père et l’échec de son mariage, s’est retrouvée dans le lit de la mère, comme elle-même le dit « au lieu du père ». C’est seulement après un an de travail avec moi, dans le quel elle n’avait jamais touché ce point, que P. va réussir à sortir de la couche nuptiale en affrontant l’opposition et la proteste de la mère.

En conclusion, on pourrait penser que quelque chose du regard du père ait fixé en ce signifiant « truie », que P. par la bouche des tantes attribue à la mère, une jouissance qui, hors de la régulation symbolique, trouve dans les crises maniaques une possibilité d’irruption. Il semble bien que dans le confronte avec la position féminine P. rencontre une manque qu’elle n’arrive pas à soutenir, une manque par rapport à la quelle chaque tentative de faire comme Dora en s’identifiant au père ne peut pas tenir, en la précipitant dans la manie. L’excitation de P. met en scène, à coté de la promesse d’une jouissance sans limites, le doigt levé du père contre cette-même jouissance, de façon qu’un élément résulte opposé à l’autre sans pouvoir en être la limite.