Masturbation versus rapport sexuel ?
de Silvia Lippi
Le corps du sujet est un corps symbolique, un corps traversé par le langage, qui peut jouir de différentes sortes, mais en tout cas de façon incomplète. La masturbation constitue pour le sujet la première rencontre avec la jouissance phallique1. Dans la masturbation, le sujet est coupé de l'Autre (maternel) : l’enfant fait pour la première fois l’expérience de la castration pendant « une » jouissance sexuelle, jouissance bornée par la limite que l’organe réel impose. C’est la jouissance même qui exige la limite : le corps impose l’interdit. (Voir Hans, l’expérience de sa première masturbation : lorsque le pénis réel devient un objet de satisfaction, l’enfant se rend bien compte que ce qu’il « a » n’est pas suffisant pour la mère, et cela vaut pour le garçon comme pour la fille). L’enfant ne pourra pas jouir de la mère il n’est pas son phallus, il ne peut que jouir tout seul.
La masturbation déclenche la première jouissance concrète, c'est-à-dire une jouissance liée au désir et pas au besoin. Dans l’onanisme, le sujet se fixe sur une zone érogène du corps bien déterminée pour obtenir le plaisir, tandis que dans la masturbation, la satisfaction provient surtout de l’activité fantasmatique qui y est rattachée (Freud, « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », 1908). Le sujet est sorti de la satisfaction du besoin, du plaisir du premier auto-érotisme encore trop lié à la mère. Dans Les trois essais (1905), Freud parle des « zones érogène par étayage » : les zones érogènes (la bouche, le pouce, l’anus, la peau, etc.) correspondent toujours à des lieux de « soins » de la part de la mère.
La jouissance (sexuelle) dans la masturbation est devenue effective, matérielle, réelle (révélation et déception à la fois) : « jouissance de l’idiot2 », jouissance de l'« Un »3, dit Lacan (Encore), une jouissance prudente, méticuleuse, calculée, qui n’implique pas des risques pour le sujet4.
Mais la masturbation est aussi un acte de courage. Le sujet est en train de faire le deuil de l’Autre et de sa jouissance anéantissante et/ou impossible : le sujet renonce ―réellement (dans le corps)― à une jouissance « totale ». Il obtient une jouissance nouvelle et possible, qui passe seulement en partie par son objectivation.
Jouir fait peur. On le voit encore à l’age adulte : le sujet a peur de l’orgasme. Au moins qu’il ne s’agisse d’un orgasme autonome, « privé », et surtout contrôlé, comme dans la masturbation. Ce plaisir se situe donc strictement entre le sujet et la partie fétichisée de son propre corps. La jouissance masturbatoire tranquillise le sujet. Le sujet échappe à l’« inceste », et ne risque pas de rencontrer une jouissance qu’il méconnaît, ou qui n’est pas à la hauteur de son fantasme.
Le sujet se retrouve souvent dans l’inhibition : le désir se bloque sur les deux versants, dans la peur de jouir trop, ou de ne pas jouir assez, comme si le désir avait besoin du contrôle et de la mesure pour se satisfaire.
Tout se complique dans le rapport sexuel avec un partenaire, spécialement quand l’amour vient se mêler à la relation sexuelle. Le sujet lutte avec sa propre jouissance : le sujet (peu importe le sexe biologique) cherche à dépasser la jouissance de l’Un, mais il a peur de la nouvelle jouissance… On comprend pourquoi les partenaires parfois préfèrent la jouissance de type masturbatoire (chacun pour soi ou réciproque) pendant le rapport sexuel.
Le coït se présente comme une expérience complexe. Il peut être vécu à la fois comme une menace d’arrachement du phallus et comme le maximum de jouissance dans l’orgasme. La confrontation avec l’autre peut se révéler destructrice et traumatique.
La réunion des corps sort alors du domaine du prévisible et peut rappeler l’insupportable rencontre avec l’Autre de l’inceste (mère ou père) et ainsi bousculer le désir. Le corps de l’autre, assimilable à un objet fétiche qui n’accomplit pas tout à fait sa fonction5 ―ce corps-fetiche qui avait déclenché le désir― bloque la jouissance du sujet. Le sujet désire encore, mais il reste paralysé face à la possibilité d’une nouvelle jouissance, inconnue, causée par le corps de l’autre.
Le sujet voulait un corps, mais il le rejette.
L’objet a, cause du désir (a /-φ) et le phallus (φ) sont antinomiques (une autre manière pour dire que ce fait jouir est le manque dans l’autre). Mais le sujet cherche le phallus dans le partenaire, cherche à la fois le phallus et l’objet cause du désir, et il ne peut pas avoir les deux en même temps.
Pour qu’il y ait (peut-être) du rapport sexuel entre deux sujets ―ce qui peut paraître paradoxal― il faut un « couplage homosexuel féminin » : les deux partenaires prennent, au bénéfice du sexe et de l’amour, une position féminine. Par conséquent, la possibilité d’aller au-delà de la jouissance masturbatoire n’est pas une question de sexe biologique, mais de positionnement, masculin ou féminin par rapport à son propre fantasme. (Il ne s’agit pas d’une prescription, ni d’un souhait, c’est une hypothèse : il est nécessaire de passer par la castration, il n’y a pas du rapport sexuel sans castration.) La position féminine impose l’abandon provisoire d’une position symbolique rassurante (avoir/ne-pas-avoir le phallus), elle implique l’assomption d’une passivité transgressive, passivité qui passe à travers le corps du sujet qui se fait objet. Le père ne protège plus, il entre en action comme séducteur (voir le deuxième temps du fantasme « Un enfant est battu », 1919) il châtre et fait jouir (grâce à ses coup) : le fantasme s’accomplit au moyen du corps de l’autre.
Face à la contradiction du fantasme (désir de phallus versus féminisation, « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité »), le sujet peut se trouver dans l’une des situations suivantes :
Premier cas : impuissance ou frigidité, ce qui revient au même. Le sujet refuse toute satisfaction, pour jouir du désir (ou de son excitation, quand il y a). Le sujet ne veut pas quitter sa position masculine et donner le phallus6 : c’est un jeu de pouvoir entre le sujet et le corps de l’autre.
La frigidité (qui concerne les hommes comme les femmes) n’est pas la négation de la jouissance, mais un symptôme. C’est un compromis entre la possibilité et l’impossibilité de jouir : l’un et l’autre, ni l’un ni l’autre (c’est la logique « impossible » de l’inconscient). La jouissance symptomatique (la frigidité) vient à la place de la jouissance sexuelle, difficile à obtenir, car elle impose le passage par la castration. Choisir de jouir en ne jouissant pas permet de ne pas perdre le contrôle pendant l’acte sexuel, comme dans la simulation. (La simulation est une activité principalement féminine. Pour l’homme, il est plus difficile de simuler.) Si on veut rester phallique, il vaut mieux simuler : le corps devient une représentation de la « chose sexuelle » l’orgasme, impossible à supporter. Insupportable aussi pour cette jeune femme qui ne peut pas jouir avec son partenaire. Elle me dit aussi qu’elle n’arrive jamais au but de ses activités : c’est elle-même qui fait le lien entre sa vie professionnelle et sa frigidité dans le rapport sexuel. Ne pas aller jusqu’au but veut dire ne pas prendre de risques : mais quels risques ? Risque de rater ou de réussir ?
La simulation de la jouissance peut servir à la femme comme technique pour fasciner l’homme. Pour les Romains, le mot « phallus » n’existe pas : les Romains appellent fascinus, ce que les Grecs appellent phallos7. « Fasciner » veut dire contraindre celui qui voit à ne plus détacher le regard (comme l’homme qui regarde la femme qui feint de jouir). Ravissement, sortilège, effroi : c’est l’homme qui subit le fascinus de la femme. Simulation comme expression de la toute-puissance (imaginaire) de la femme, étrange forme d’identification au phallus. Excès bien sur, excès dans la forme, puisqu’il ne peut pas être vécu : isolement, distance, altérité de la femme. Négation de l’autre, autre qui existe seulement comme spectateur d’une brillance vide. L’excès est mis en scène pour nier la castration.
La frigidité protège : crainte d’une jouissance soit trop forte, soit trop limitée (ramenant forcément au manque). Les deux à la fois : le trop et le pas-assez, simultanéité psychique des deux motion inconciliables qui montrent l’atopie exténuante, douloureuse, invivable du sujet sous l’emprise de l’angoisse de castration, angoisse qui se transforme en symptôme : la frigidité. La frigidité est une jouissance solitaire, car le désir du sujet n’est pas emporté par celui de l’autre et de son corps.
Deuxième cas : le retour sur son propre corps. L’autre corps est dans une certaine mesure rejeté, rabaissé au rôle d’instrument qui ramènera le sujet à sa jouissance masturbatoire (la jouissance de l’Un, la jouissance solitaire et rassurante). Le choix du retour au corps propre peut être adopté par l’homme comme par la femme : le sujet préfère, dans ce cas, la masturbation à la pénétration (et parfois sans passer par l’orgasme, se contentant de l’excitation). C’est une façon de jouir (et d’aimer) en esquivant le corps de l’autre, l’objet, la cause du désir. Jouissance masturbatoire : refus ou l’incapacité d’aller à la rencontre de l’autre corps.
Le sujet ne réussit pas facilement à se séparer de la jouissance qu’il s’assure de lui-même. Quand la masturbation reste la seule jouissance possible, c’est que le phallus, avec lequel le sujet ne cesse jamais d’être en rapport, continue d’écraser. Le sujet reste sous la dépendance de ce phallus, lequel prend une position prioritaire par rapport au désir du sujet8. Dans la masturbation, jouissance sexuelle et « possession » du phallus s’accordent ou trouvent un compromis (toujours via le fantasme), compromis plus difficile à trouver, à cause de la présence du corps de l’autre, dans le rapport sexuel-amoureux.
Comment renoncer à une jouissance à moindres coûts (psychique et physique) telle que celle que procure la masturbation ? Avec la masturbation, le sujet a pu accueillir une jouissance modique et supporter la castration. Maintenant il pourrait éventuellement accepter que la castration se présente sous une autre forme, au moyen de l’autre, de l’objet cause du désir, en passant par le corps et la jouissance de cet autre. L’objet devient enfin corps…
Le plus difficile pour un sujet reste toujours de rencontrer (en même temps) son désir et un objet autre. L’amour le montre bien.
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1 « La jouissance en tant que sexuelle est phallique, c'est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel. » Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p. 14.
2 Ibid., p. 86. La masturbation ne jouit pas d’une bonne réputation parmi les analystes. Parmi les détracteurs de la masturbation, Freud et Ferenczi. Seul Stekel soutient que « la névrose éclate lorsqu’ils [les sujets] renoncent à l’onanisme ! » Pour ce qui concerne la « jouissance de l’idiot », rappelons-nous que le mot « idiot » vient du grec idiotês, qui veut dire « particulier », « singulier », d’où « étranger à quelque chose », « ignorant ». La jouissance de l’idiot est une jouissance particulière, étrangère à la vraie jouissance, la jouissance de l’Autre. En outre, le mot « idiot » contient la même racine que celle du mot « idiome » : il est évident qu’il s’agit d’une jouissance ancrée dans le langage.
3 L’« Un » de la jouissance sexuelle (masturbatoire) n’est pas bien évidemment le « Un » de la fusion avec l’Autre.
4 La masturbation est une forme de jouissance phallique. Lacan les identifie, mais il est possible pourtant de les distinguer, étant donné qu’il y a plusieurs formes de jouissance phallique.
5 Fonction de garder l’Autre à distance.
6 Donner le phallus veut dire aussi que le sujet accepte de débander après l’orgasme. Ou il accepte que son propre corps n’excite plus le partenaire (c’est le cas pour la femme). Le pénis pour l’homme et le corps pour la femme prennent une valeur phallique dans l’acte sexuel.
7 Je dois cette remarque à Orsola Barberis. Voir Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, Folio Gallimard, Paris, 1994.
8 « Le sujet préfère sacrifier son désir afin de mettre à l’abri son phallus », Mustapha Safouan, Etudes sur l’Œdipe, Seuil, Paris, 1974, p. 45. Lacan disait en 1961 : « … loin que la crainte de l’aphanisis du désir se projette, si l’on peut dire, dans l’image du complexe de castration, c’est au contraire la nécessité, la détermination, du mécanisme signifiant qui, dans le complexe de castration pousse dans la plupart des cas le sujet, non pas du tout à craindre l’aphanisis, mais au contraire à s’y réfugier, à mettre son désir dans sa poche. C’est ce qui nous révèle l’expérience analytique, c’est qu’il est plus précieux que le désir lui-même, d’en garder le symbole, qui est le phallus. » Jacques Lacan, Le séminaire, Livre VIII, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p. 276.