D’une féminité pas-toute


(publié dans La clinique lacanienne n° 11, “ De la féminité ”, mai 2007)


Il y a 35 ans, c’était au tout début des années 70, ce n’est donc pas récent, Lacan écrivait ce qu’il a appelé les “ formules de la sexuation ”.

“ S’y trouvent inscrites, en forme de nécessaire chicane, les deux articulations logiques déterminant cette aspiration de l’être parlant à se trouver compté “ homme ” ou “ femme ” sans que, de la conjonction des termes, puisse se produire rapport sexuel. 

La castration que la psychanalyse a découverte, peut ici se déprendre des mythes qu’il a fallu à Freud pour l’embaumer, au profit de sa raison ; on appréciera comment celle-ci, en retour, peut subvertir, d'une logique, les conséquences totalitaires."

Tel était donc le programme de ce qu’il entendait élaborer avec les formules de la sexuation et la logique du pas-tout qu’elles mettent en œuvre, programme auquel il faut ajouter ce qu’il dit dans le séminaire Encore : “ arriver à faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine. ”

On peut se demander alors, pourquoi, avec un tel enjeu quant à la pratique de la psychanalyse et quant à sa crédibilité dans le monde, les formules de la sexuation sont restées pour ainsi dire lettre morte dans le champ lacanien et rencontrent encore aujourd’hui une telle résistance auprès de beaucoup d’analystes ?

Est-ce parce qu’on y trouve une remise en cause de la théorie sexuelle de 1958, pensée, à l’époque, à partir du primat du symbolique et d’une reformulation de l’Œdipe freudien par la métaphore paternelle, dont bien des analystes ont fait depuis un dogme sur lequel appuyer leur pratique? Si les formules de la sexuation n’invalident ni l’Œdipe freudien ni la métaphore paternelle, elles en posent la limite et nous obligent à en tirer les conséquences, cliniques notamment, c’est-à-dire dans la conduite des cures.

Est-ce parce que le pas-tout, ne fait pas “ aux femmes obligation d’auner au chaussoir de la castration la gaine charmante qu’elles n’élèvent pas au signifiant ”, leur octroyant du même coup le privilège d’une jouissance qui leur soit propre et qui peut se passer du coït ?

Est-ce simplement parce que Lacan y fait usage d’une logique sophistiquée, celle des paradoxes, qui exige de bien vouloir s’y former et s’y roder?

Faire tenir ensemble les propositions des formules de la sexuation est un coup de force, notamment pour l’écriture des deux formules dites côté droit du tableau, celles du pas-tout “ car leur inscription n’est pas d’usage en mathématique ” comme Lacan le souligne. Mais si il ose ce geste, n’est-ce pas que la pratique de l’inconscient le lui a imposé ? Ainsi ne s’agit-il pas de faire de la logique en logicien mais bien en psychanalyste. Alors, se vérifie que le pas-tout, c’est l’offre de Lacan pour penser à partir de l’impossible et de la faille dans la structure là où “ le mode de pensée, pour autant qu’il est subverti par le manque du rapport sexuel, pense et ne pense qu’au moyen de l’un ”

Enfin, ajoutons qu’avec cette écriture Lacan entendait rendre compte des transformations de la “ vie sexuelle ” advenues dans la civilisation depuis Freud, celles qui font le fond de notre clinique contemporaine.

Les changements de civilisation auxquels nous avons assisté du fait de l’effondrement des semblants qui ordonnaient le monde jusqu’aux années 50 du siècle dernier et les bouleversements qu’ils entraînent au sein de la société impliquent, plus que jamais, de penser “ la question du féminin ” à partir de la notion de “ pas-tout ”, cela si l’on veut produire quelques éclaircissements sur les problématiques féminines actuelles comme sur les nouveaux rapports entre les sexes.


L’inconscient et l’Autre sexe: position du féminin


Le féminin, de tout temps, a été et reste une question pour le savoir et tout particulièrement pour le savoir analytique. Freud, d’emblée, l’a rencontré comme une énigme, au fond de la gorge d’Irma, par exemple, ou comme un trou dans la trame du discours de ses patientes et de ses patients. Il a ainsi été amené à faire rapidement le constat que le savoir inconscient ne dit rien du sexe féminin. C’est pourquoi le féminin reste une question, toujours à élaborer pour un sujet, quelque soit, par ailleurs, son sexe anatomique. Il est ainsi au travail dans chaque cure et Freud, rappelons-le, en a rapidement fait l’enjeu de sa fin.

De Freud à Lacan, du primat du phallus à la contingence phallique, du Penisneid au pas-tout, la théorie psychanalytique a ouvert un champ d’investigation du féminin extrêmement précis, car riche d’un vaste déploiement conceptuel dont la spécificité est qu’il prend en compte cette “ malédiction sur le sexe ” que Freud n’a cessé d’élaborer tout au long de son œuvre. Celle-ci tient à un défaut de jouissance inhérent à la sexualité humaine qu’il avait repéré et formulé dès ses premiers manuscrits à Fliess. Il a conceptualisé ce défaut de jouissance en terme de castration, eu égard aux manifestations inconscientes qu’il découvre chez ses patients et notamment ses patientes hystériques. Lacan en a radicalisé la cause par la condition de parlêtre de l’être humain : son rapport au sexe est subverti du fait qu’il parle.

Que l’inconscient se fonde en excluant de son savoir le sexe féminin, c’est ce que Freud a découvert, à l’orée de la psychanalyse, en écoutant ses patientes hystériques. On connaît la thèse freudienne : il n’y a qu’un seul symbole dans l’inconscient pour présenter le sexuel des deux sexes, le phallus, avec pour conséquence que la différence des sexes ne peut s’y inscrire comme telle. C’est ce que Freud désignera, en 1923, en termes de “ primat du phallus ” pour les deux sexes : cela vaut pour tout sujet, qu’il soit fille ou garçon du point de vue de l’anatomie. Freud en sera conduit, bien tardivement il est vrai, à essayer de comprendre comment une petite fille peut tourner en femme, en ayant le phallus comme seule boussole.

Voilà bien le scandale, dont on ne s’est pas privé de faire violemment reproche à Freud et de prétendre qu’il n’avait pas compris la problématique féminine. La constante des critiques faites à Freud dans les années 30, fut, à la suite de Jones et de l’école anglaise, d’opposer à son phallocentrisme jugé inadéquat lorsqu’il s’agit des femmes, le naturel d’une féminité primaire que les filles hériteraient directement de la mère, ce qui orienterait originairement et leur désir et leur jouissance. Cette thèse, quoique simpliste, a malheureusement séduit non seulement la plupart des féministes mais aussi un grand nombre de psychanalystes, car elle permet de penser la différence des sexes en terme de complémentarité, tout en s’appuyant sur la biologie.

A l’opposé, la leçon freudienne nous oblige à prendre acte que le savoir inconscient ne dit pas tout, et notamment qu’il ne dit rien du sexe féminin : celui-ci en est, comme tel, forclos. C’est sur ce rejet que se fonde l’inconscient.

Or, que l’inconscient soit phallocentré fait obstacle à ce qu’il existe un rapport entre les sexes. Le centrement du savoir inconscient sur le phallus est donc strictement corrélatif de ce que le sexe féminin en soit, comme tel, rejeté. On remarquera alors que le phallus n’est pas tant le sexe masculin que la fonction qui se met en place là où le rapport entre les sexes ne peut pas s’écrire. A ce titre, c’est le signifiant du sexe et sa fonction est de suppléance, il supplée au rapport entre les sexe qu’il n’y a pas.

On peut résumer ainsi cette découverte majeure de la psychanalyse: au fondement du monde auquel nous avons affaire, ce monde ordonné par les semblants phalliques, il n’y a pas deux sexes, il n’y a pas une mixité originelle, il y a le non-rapport. Tel est le réel de la sexuation auquel homme et femme ont à s’affronter dans la rencontre avec l’autre sexe.

La thèse phallique de l’inconscient est ainsi la condition de possibilité de l’existence d’un monde pour un sujet. C’est la réponse qui lui vient de l’Autre, réponse à l’angoisse réelle d’un “ il n’y a pas ” au fondement du symbolique. C’est pourquoi, cette thèse peut être dite “ vraie ” au même titre que les théories sexuelles infantiles, dans la mesure où elle énoncera la vérité d’un sujet qui fonde son savoir en exclusion de son angoisse de castration. Ainsi cette thèse, tout en étant homosexuée, elle “ néglige la différence entre les sexes ”, est en même temps universalisante car elle soutient l’existence d’un “ pour tous ”. Dans cette logique, la pensée se déroulera à l’infini mais en exclusion du féminin qui se tient, dès lors, à la place même de ce qui cause la pensée. Ainsi, s’il n’y a pas, dans l’inconscient, le signifiant du sexe féminin, il n’en reste pas moins que le féminin, parce qu’il fait ainsi limite au monde de l’Un, phalliquement ordonné, y pose la question de l’heteros, de ce qui est radicalement Autre que l’Un à échapper au registre signifiant.

C’est pourquoi, de Freud à Lacan, la question du féminin ne renvoie jamais à un originaire d’avant le langage, que ce soit sous la forme d’un “ sensoriel sans mot” ou de “ l’archaïque d’un corps à corps ” mythique avec la mère, pas plus qu’il ne renvoie à un “ immémorial ” comme temps de la différence subjective. Au contraire, le positionnement logique du féminin dans la détermination de l’inconscient permet de le situer là où, parce que le champ phallique trouve sa limite, se rencontre l’espace d’une jouissance qui ne dépend pas du signifiant phallique. Elle est hors signifiant. En cela, elle n’est pas complémentaire mais hétérogène à la jouissance phallique. Plutôt s’y ajoute-t-elle. C’est pourquoi Lacan la nomme “ Autre jouissance ” et il désigne cette part supplémentaire de la jouissance comme étant spécifiquement féminine.

Faire fonds sur la logique du pas-tout telle que Lacan la construit dans son enseignement déplace et dépasse ce que recelait d’insondable le terme freudien de “continent noir”, sans pour autant le résoudre dans la signification phallique. Car, l’énigme du féminin, ainsi que l’hystérie le démontre emblématiquement, fait toujours appel à un plus de sens, au savoir de l’Autre auquel il est demandé de donner le trait différentiel qui dirait ce qu’est la femme. Or, un trait, quel qu’il soit, ne pourra que rater le féminin en le rabattant sur la signification phallique. L’une des modalités les plus courantes de dénier cet impossible a été et reste de rabattre le féminin sur le maternel de la mère, privilégiant ainsi l’idée d’une transmission de mère à fille là où il s’agit, pour chacun(e), d’inventer sa propre façon de faire avec ce trou dans la structure. La clinique témoigne avec insistance du “ ravage ” que produit l’enfermement de la question féminine dans un corps à corps imaginaire avec l’Autre maternel.

Une place vide, au contraire, suppose, pour être pensée, une logique particulière, qui prenne en compte la dimension paradoxale d’un “ pas-tout ” signifiant, à partir de laquelle c’est l’ensemble du fonctionnement phallique qui est ré-ordonné.


S(A barré), du signifiant d’un manque dans l’Autre au trou dans la structure


Lorsque Lacan a introduit la notion de pas-tout dans le savoir analytique, il a donc comme enjeu de “ faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine ”. Il le dit explicitement dans le séminaire Encore : “ C’est de l’élaboration du pas-tout qu’il s’agit de frayer la voie, dit-il. C’est mon vrai sujet de cette année derrière cet Encore et c’est un des sens de mon titre. Peut-être arriverai-je ainsi à faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine.”

Quel est donc ce nouveau ?

Il va s’agir de rendre compte de ce que Freud n’a pu saisir dans son élaboration tardive de la sexualité féminine : ce qui, de la féminité, échappe au phallique. Ce qui reste non éclairé du continent noir freudien va être repris et élaboré par Lacan en terme de pas-tout, c’est-à-dire en termes logiques. La première nouveauté, c’est donc le choix d’une élaboration par la logique, plus apte à prendre en compte ce qui échappe au signifiant, plutôt que par la signification qui rate toujours la femme.

Le terme de pas-tout rend ici compte de ce qu’une femme – pour Lacan et contrairement à Freud - n’est pas toute inscrite dans l’ordre phallique. En effet, de là où elle est femme, elle a aussi affaire à autre chose que Lacan écrit du mathème : S(A barré), la place d’un défaut dans l’Autre, “ trésor des signifiants ”, mais aussi la place d’une inexistence. Cette absence d’existence, Lacan l’a condensé dans un aphorisme aussi célèbre que provoquant : “ La femme n’existe pas ”, qu’il écrit en barrant l’article défini (La). Ce qui n’existe pas c’est le prédicat qui vaudrait pour toute femme, l’universel féminin. Les femmes, elles, existent incontestablement, bien entendu!

La formule “ La femme n’existe pas ” rend compte de ce qu’il n’y a pas de signifiant du sexe féminin qui réponde, dans l’inconscient, au signifiant phallique. Cela ne veut pas dire que le sexe féminin n’a pas de réalité anatomique pour les petites filles – on sait bien combien précocement cette réalité peut être découverte et explorée – mais que, pour l’inconscient, le sexe féminin n’existe pas au sens où il ne peut pas “ être élevé au statut de signifiant ” comme l’est le phallus. Il est forclos de la structure.

Et, c’est pourquoi, Lacan parle ici d’une “ faille dans l’Autre ”. Il y a une faille dans “ le lieu où vient s’inscrire tout ce qui peut s’articuler du signifiant ” . Ce terme de “ faille ”, on peut l’entendre, sans doute, au sens de “ faute ” car “ faille ” comme “ faute ” viennent du verbe latin “ fallere ”, tromper. La tromperie vient du phallus. Lacan joue fréquemment de cette équivoque.

Mais, lorsque S(A) prend la valeur du signifiant de l’incomplétude (il manque un signifiant), c’est “ le trait de sans foi de la vérité ”, la faute qui apparaît. Ainsi, le névrosé, très généralement, met cette faute au compte du père. Une femme pourra aussi la verser au compte d’une trahison de la mère lorsque c’est dans le lien maternel qu’elle cherche sa référence. Car, là où il y a un signifiant qui manque dans la structure, là où il y a du “ moins Un ”, le propre du névrosé c’est d’y mettre du Un-en-plus, c’est d’y suppléer par la mise en place d’un semblant qui, à la fois, donne forme à ce qui n’existe pas et en même temps fait barrage au trop de réel de la jouissance Autre. Le père d’exception, mais aussi le phallus ont cette fonction.

Cependant, plus fondamentalement, ce terme de “ faille ”, il faut l’entendre au sens géologique du terme, c’est-à-dire d’une fracture, d’un hiatus irréductible, d’un trou, qui fait que le lieu de l’Autre mis en place par l’Œdipe ne tient pas et devient inconsistant. Dans Encore, Lacan dit:  “ j’ai ajouté une dimension à ce lieu de l’Autre, en montrant que comme lieu il ne tient pas, qu’il y a là une faille, un trou, une perte. ” Il désigne alors la jouissance féminine, cette jouissance qui n’a pas de répondant dans le savoir inconscient, comme venant de là.

C’est pourquoi, dans le séminaire Encore, il avance que “ L’Autre n’est pas seulement ce lieu où la vérité balbutie. Il mérite de représenter ce à quoi la femme a foncièrement rapport. ” Il précise alors qu’elle à rapport à cet Autre en tant que, dans le rapport sexuel, elle est radicalement l’Autre “ par rapport à tout ce qui peut se dire de l’inconscient ”, c’est-à-dire en tant que, pour le savoir inconscient, elle ne peut être que de l’Un-en-moins. Si elle est “Autre ”, ce n’est pas donc pas au sens de l’exception (Un-en-plus), mais au sens de l’hétéros, soit de l’Autre absolu, radicalement hétérogène à l’Un signifiant.


“ Notre pas-tout, c’est la discordance, à distinguer de la forclusion ”


Dire que cette jouissance provient de S(A), c’est dire qu’elle échappe au signifiant. C’est pourquoi, c’est une jouissance qui s’éprouve, on en a des manifestations dans l’expérience, mais elle ne peut ni se “ subjectiver ”, - le sujet en est plutôt “ dépassé ”, voire même aboli, si l’on en croit l’expérience des mystiques, ni se saisir en terme de savoir. Au mieux peut elle être, dans la relation sexuelle “ re-suscitée ”, laissant celle qui l’éprouve entre “ une pure absence et une pure sensibilité ”.

Ainsi la femme lacanienne n’est pas en manque de jouissance puisque non seulement elle est à plein dans la jouissance phallique, comme tout un chacun dès lors qu’il est névrosé, mais elle a aussi accès à une Autre jouissance, hors langage, qui, elle, ne passe pas à l’inconscient.

En ce sens, on peut dire que la femme lacanienne, d’être pas-toute, se distingue de la femme freudienne. Car la femme freudienne, c’est d’abord un sujet du/en manque : elle est centrée sur la privation du phallus dont elle a été l’objet, et sur la revendication d’en obtenir un “ dédommagement ”. C’est pourquoi la femme freudienne est à la fois fixée par l’insatisfaction à la perte que cette privation a engendré chez elle – au point que cette insatisfaction semble constitutive de son désir, selon Freud – et en même temps, elle est toujours en quête d’un objet qui puisse combler son manque, l’enfant étant au premier chef l’objet agréé par son désir, du fait d’une équivalence symbolique, posée par Freud : enfant = phallus. La femme freudienne est donc essentiellement un “ être manquant ” en quête d’un dédommagement phallique qui vaille assez pour lui permettre de surmonter le fait qu’elle a été originairement privée par la mère du phallus.

Lacan ne s’oppose pas à cela. Il y a bien tout un pan de la demande féminine qui est centré sur ce qui peut servir de palliatif à ce qu’une femme éprouve comme un manque. Mais, dit Lacan, ce n’est pas tout. Il y a un “ en plus ”, un supplément qui peut s’attraper non pas du côté du désir, mais dans la jouissance.

Et, il faut dire que Lacan a jugé Freud sur ce point. Ainsi, il pense que si le discours de Freud s’est toujours tenu à la hauteur du registre en jeu dans le discours analytique - celui de la jouissance, il y a pourtant un domaine où “ Freud, dit-il,  nous abandonne ”, et c’est celui de la jouissance féminine. L’erreur de Freud, sans doute aveuglé pas cette cause phallique qu’il avait découverte dans l’inconscient de tout sujet, qu’il soit logé dans un corps d’homme ou dans celui d’une femme, est de s’en être tenu à la “même toise ” phallique  qui vaut pour l’homme quand il s’agit de femme. C’est pourquoi, il n’a pu envisager un registre de la femme qui échappe à cette cause, alors même qu’il avait été forcé d’être attentif à un certain nombre de paramètres que la sexualité féminine opposait à sa théorie de l’Œdipe. Il le reconnaît à plusieurs reprises, lorsqu’il rappelle, par exemple, que le savoir du psychanalyste risque bien de ressembler à “ un prêche aux poissons ”, s’il s’en tient à sa logique œdipienne de la castration lorsqu’il s’adresse aux femmes, ou bien encore, lorsqu’il avoue sa perplexité à celle qui, parmi ses plus fidèles amies, n’a eu de cesse dans sa quête de la jouissance féminine : “ La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n’ai jamais pu répondre malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine est la suivante : que veut la femme ? ”

C’est cette question non résolue et laissée en suspens depuis Freud, que Lacan va retrouver, une fois dépassée sa théorisation de la sexualité par le primat du symbolique, au début des années 70 avec ses formules de la sexuation. C’est pourquoi Lacan va procéder à une sorte de déconstruction par la logique de la question freudienne, en centrant la construction des formules de la sexuation d’une part sur le réel en jeu dans la sexualité, soit l’absence de rapport entre les sexes et, d’autre part, sur ce qui y supplée, soit la fonction phallique. On voit qu’il est en même temps au plus près de Freud.


Dire, avec Lacan, qu’une femme n’est pas toute, c’est avancer que sa division de sujet se redouble d’un dédoublement entre une part où, comme tout sujet, elle a rapport au phallus et une part où, comme femme, elle a rapport à S(A). On peut déduire que c’est du réel plutôt que du symbolique qu’une femme prend son rapport à la castration.

On peut aussi en déduire un savoir de la structure sans doute plus spécifiquement féminin : c’est, en effet, de structure qu’une femme comme pas-toute est confrontée à la limite du phallique, à la limite de l’empire du Un, du fait même que la signification phallique ne dira jamais ce qu’est la femme. Ainsi, d’avoir affaire, en tant que pas-toute, à S (A), elle sait que le symbolique n’est pas tout et que le père comme le phallus ne sont que des semblants. Dès lors, le monde phallique qu’ils conditionnent est un monde ordonné par les semblants.

C’est pourquoi, des femmes, Lacan disait que “ c’était bien pour elles que n’est pas fiable l’axiome célèbre de M. Fenouillard et que, passées les bornes, il y a la limite. ” “  A ne pas oublier ”, ajoutait-il.

C’est que, contrairement à une idée hâtive mais couramment répandue, le pastout n’est pas un tout illimité, un tout en perpétuelle expansion de ne plus trouver sa limite, il est plutôt, en posant la limite autrement, ce qui objecte à l’idée même d’un tout. Du pastout, la limite s’impose au phallique : il est pas-tout. Dire que le phallique n’est pas tout n’est pas le nier, c’est le problématiser Autrement en donnant sa place à l’Autre radical, à ce qui apparaît comme radicalement hétérogène à l’Un signifiant.

Je ferai ici 2 remarques rapides:

Si, pour la femme pas-toute l’expérience de la limite est celle du phallique, là où le signifiant fait défaut, alors cette expérience est différente de celle de la transgression (qu’elle peut faire aussi, par ailleurs en tant que sujet) toujours sous-tendue par la question de l’interdit, comme en témoigne Bataille, par exemple. L’expérience féminine, elle, est plutôt du côté de la rencontre avec l’inexistence de l’Autre, du vide sidéral laissé par la disparition de l’Autre.

Remarquons alors également, l’incidence du pas-tout dans la civilisation. Car, d’une part, le pas-tout, qui se déduit de la troisième formule : il n’existe pas d’x qui n’est pas soumis à Φx, fait objection à l’exception. Il constitue donc un traitement particulier de l’idéal, c’est un traitement par la destitution. En cela, on peut dire que le pas-tout est la position athée par excellence. Et c’est pourquoi, pour nous, analystes lacaniens, le pas-tout concerne la question de la fin de l’analyse, quelque soient la position sexuée et les choix de jouissance de l’analysant.

D’autre part, si en destituant l’idéal, le pas-tout supprime du même coup la norme universelle que fonde l’exception, et cela sans lui en substituer une autre, sans pour autant créer un autre universel non phallique, alors, il se présente, de plus, comme une figure non ségrégative. En cela, il constitue une critique radicale de la “ prise en masse ” des groupes, qu’il s’agisse des groupes à identification au maître, ou des groupes plus modernes, à identification horizontale dans lesquels c’est la terreur du conformisme qui, en général, fait loi. Freud, dans Malaise… et ailleurs, a insisté sur le “ caractère asocial ” des femmes. Ne se retrouve-t-il pas aujourd’hui comme une valeur civilisatrice ? Car, le pas-tout est sans doute le dernier obstacle qui s’oppose à la stratégie en marche de la mondialisation, stratégie d’éradication de l’hétéros au profit de l’Un tout seul.

Pour Lacan, cela entraîne des conséquences qui bousculent jusqu’à la théorie du sexe. De là, il va, en effet avancer que “ l’être sexué ne s’autorise que de lui-même ”. Comment mieux dire que l’être sexué se produit dans les conséquences des choix inconscient d’un sujet, au premier plan desquels, ses modalités réelles de jouissance, celles qui s’éprouvent dans le corps, par effraction, dès les premières rencontres infantiles avec la sexualité ? L’accent se trouve ainsi porté non plus tant sur la norme sexuelle, comme dans par l’Œdipe, que sur le caractère nécessairement symptomatique de toute sexualité. S’il y a choix inconscient, il est donc de l’ordre d’un choix forcé. On peut penser que c’est là aussi une réponse que Lacan faisait à Deleuze et Guattari qui venaient de publier, au même moment (1972), L’ Anti-Œdipe.

Alors, on peut dire que c’est une réponse subversive, car si le pas-tout remet en cause la norme, c’est d’une façon logique et non pas au nom d’une contestation libertaire, voire d’une liberté souveraine. Car, aussi loin qu’un sujet puisse porter sa volonté de s’émanciper et de se libérer, il y a quelque chose dont il ne pourra pas se défaire, parce qu’il en est l’effet même ; il ne pourra pas se libérer de sa condition de parlêtre. Cela implique quelques contraintes structurales dans son rapport au sexe qui conditionnent symptomatiquement, c’est-à-dire singulièrement, ses modes de jouissance.


Une clinique du pas-tout


Bien des femmes font l’aveu, sur le divan et ailleurs, qu’elles ont souvent du mal à s’y reconnaître dans ce monde là, et même parfois qu’elles ne s’y reconnaissent pas du tout, et cela d’autant plus qu’elles semblent, de par leur travail, leur intégration, leur réussite tant sociale que privée, en avoir la pleine jouissance. Mais n’est-ce pas au prix de leur féminité se demandent-elles ? D’autres semblent pouvoir n’y résider que du bout des lèvres, toujours étrangères, y compris à elle-même, se plaignant qu’elles ne savent pas faire avec l’économie phallique à défaut de pouvoir s’y faire.

Cependant, il n’y en pas d’autre, de monde, que celui-là. C’est pourquoi, une femme peut aussi faire le choix de consentir à se servir des semblants et même à en user de telle sorte qu’elle en fasse jouissance pour elle-même comme pour son partenaire, sans pour autant céder sur sa féminité.

C’est que le pas tout n’implique pas le pas du tout. D’ailleurs, les femmes sont dans le champ phallique, et même “ elles y sont à plein ” dit Lacan, sans limitation depuis qu’elles se sont libérées de celle que les normes patriarcales leur imposaient. Mais elles ne sont pas que là.

En plaçant le pas-tout à la négative de la fonction phallique, Lacan pose qu’il n’y a pas à chercher une nature anti-phallique de la femme. Il n’y a pas à chercher une essence de la féminité qui la ferait différente des autres êtres humains, des hommes. Et là, Lacan fidèle à Freud, se positionne fermement en opposition à la tendance essentialiste du mouvement de libération des femmes promue dans les années 70 qui promettait aux femmes l’existence d’un “ Tout pas phallique ”, et leur enjoignait de faire exister un monde féminin à produire à partir du corps de la mère dans lequel les femmes seraient censées reconnaître leur vraie nature. On sait aujourd’hui à quel ravage destructeur ont conduit les cures menées à partir de cette fiction aussi incestueuse que surmoïque. Lacan leur répond : “ il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots ”

Dire qu’une femme n’est pas toute c’est dire qu’elle est “ quelque part ” dans la fonction phallique sans pour autant s’assujettir au “ pour tous ” de la “ norme-mâle ” œdipienne. C’est soutenir que son rapport à la fonction phallique reste contingent.


Quels sont les effets, sur un sujet-femme, de cette “ forclusion ” de la femme dans la structure, tels que nous pouvons les repérer dans la cure ?

Cette question se pose d’autant plus que Lacan, en s’appuyant sur la jouissance des mystiques, nous a laissé dans un grand désert clinique. Car, il faut bien dire que notre clinique quotidienne ne nous donne pas ou très peu d’occasion de rencontre avec elles.

La clinique féminine ordinaire nous indique que, très généralement, une femme se sert de la suppléance phallique pour pallier la forclusion de la femme dans la structure lorsqu’elle y est confrontée: la mascarade, mais aussi tout ce qu’elle fait dans le champ phallique - jusqu’à l’enfant bouchon, peuvent prendre cette fonction avec tous les effets d’être et de manque-à-être que cela implique.

Cependant, une femme court toujours le risque, lorsqu’elle est laissée en plan par le signifiant phallique, d’avoir affaire à S(A) sans le recours de la suppléance. C’est là que la question de la jouissance qu’elle y rencontre se pose. L’expérience montre que, le plus souvent, elle se trouve, du même coup, rattrapée, voire engloutie par la jouissance de l’Autre, cette jouissance que l’Autre primordial est supposé prendre d’elle. Là où la fonction du père échoue à produire une loi universelle, elle expose la fille à un retour de/à la jouissance de l’Autre maternel, cette mère phallique toute puissante dont la jouissance non barrée peut envahir le sujet comme jouissance surmoïque mortifère. Le sujet est alors le lieu d’une jouissance destructrice qui fait rage en lui et le déborde de toute part, ce qui peut aller jusqu’à donner à certaines hystériques des allures psychotiques, où produire des effets de mélancolisation à l’infini. J’évoquerai ici Virginia Woolf dans sa formule limpide de simplicité par laquelle elle répond à Freud quant à ce que veut la femme. Ce qu’elle veut, ce n’est pas l’organe, c’est “ une chambre à soi ”. Au-delà de l’émancipation forte et moderne que ce livre comporta pour l’avancée des femmes et qui donna à jamais à Virginia Woolf ses titres de noblesse dans le discours féministe, il faut y entendre l’écho d’un vœu féminin plus fondamental : celui de recevoir de l’Autre un lieu où loger la femme en elle, cette part féminine, étrangère au sujet à laquelle l’Autre, trésor des signifiants n’est pas en mesure de répondre. Elle nous porte d’emblée au cœur même de la douleur féminine qu’une femme ne cesse parfois de porter ou de présentifier à l’Autre.


Nous rencontrons de plus en plus souvent dans notre pratique de nouvelles présentations cliniques dans lesquelles le sujet est au prise avec un sentiment que le monde se défait, se désagrège, que rien ne tient, qui fait qu’il est désarrimé du monde, sans repère, sans unicité. Là aussi, la question du diagnostic peut se poser. Cependant, il faut souligner combien le poids d’un manque à être fondamental est plus en accord avec la subjectivité postmoderne d’un monde qui a fait l’expérience, avec la faillite des pères et la chute des semblants, que Dieu n’existe pas. Ainsi, le manque à être peut être un mode féminin d’existence à l’Autre tout à fait privilégié, mais à l’Autre en tant qu’il n’existe pas. C’est ce que démontre l’hystérie dans ses formes les plus contemporaines.

C’est pourquoi, il est important pour la clinique, de bien faire la part des choses entre la jouissance ravageante, psychotisante comme jouissance de l’Autre et la jouissance Autre, cette part de jouissance supplémentaire plus spécifiquement féminine.

Il est, en effet, cliniquement notable que, là où le signifiant échoue à nommer la femme, une femme use, chaque fois qu’elle le peut, du recours à l’Autre pour en recevoir un plus d’être, soit qu’elle en appelle au père supposé garantir l’universalité de la loi, soit qu’elle remette en selle la mère idéale comme celle qui saurait ce que c’est qu’être une femme.

Elle peut aussi en appeler, par la voix d’un partenaire, à la nomination par l’amour. D’où cette exigence féminine bien connue d’être l’unique, seule façon d’être reconnue dans l’amour.

Ainsi, dans Encore, Lacan évoque une “ aspiration vers l’être ” qui part du pas tout, en direction de l’Un. Il y a un appel féminin vers “ l’hommoinzun ” – Lacan peut également le désigner en terme de “ réquisit ” féminin, absolument “ gratuit ”, “ du type désespéré ” dit-il car il est contingent que l’exception puisse s’incarner en un homme– pour en recevoir un plus d’être, pour tenter de nommer cette part d’elle-même insubjectivable. L’hystérie féminine reste paradigmatique de cette aspiration vers l’Un, même s’il s’agit toujours pour elle de dénoncer dans le même temps la défaillance du père, de l’homme à la faire exister toute, à lui donner le signe de ce qu’elle attend, le signifié qui lui dirait enfin ce qu’est la femme.

A l’opposé de l’hystérie, le pas-tout ouvre la voie d’une pratique de “ l’ab-sens ”, de la faille dans la structure, qui ne passe pas par le colmatage de l’objet, qui n’implique pas le tamponnage de la suppléance phallique et qui n’intime pas nécessairement au sujet, non plus, sa disparition dans la jouissance de l’Autre, de ce qu’il peut nouer “ l’hétérité ” radicale de la femme avec la fonction phallique.

Dans la cure, ce n’est qu’à passer par les défilés de la demande et du désir que pourra s’apercevoir la limite de la loi paternelle et de l’empire du phallique, et s’éprouver que le fait que le symbolique ne soit pas tout, loin d’être seulement ce drame décevant que l’Œdipe met en scène, est aussi la chance d’une issue à l’Œdipe, d’une sortie hors les sentiers battus du signifiant, vers une jouissance autre que celle qu’une femme peut prendre à consentir à se servir du phallus. C’est alors, certes, une jouissance qui la dépasse en tant que sujet, mais qui ne se confond pas avec la jouissance de l’Autre, avec ce déchaînement de jouissance qui peut faire retour dans le corps d’une femme à l’occasion du ravage, comme évoqué tout à l’heure. La condition de cette chance est de savoir user du père comme du phallus pour ce qu’il sont : des semblants. Il s’agit de consentir à user des semblants pour les user, c’est-à-dire pour les rendre à leur inconsistance première.

Se tenir au bord de la faille dans l’Autre, c’est faire l’expérience de l’inexistence de l’Autre, au-delà de son incomplétude qui laisse une femme toujours décue. Peut-être pourrait-on parler alors d’un “ savoir-faire ” avec S(A), cette place de la jouissance dont Lacan nous dit qu’“ elle fait languir l’être ”, savoir-faire qui consisterait à se servir de l’inconsistance de l’Autre à des fins de jouissance.


A partir du pas-tout, un maniement des semblants est donc possible, ce qui veut dire que, lorsque c’est la jouissance phallique qui est en jeu, le consentement au désir de l’Autre cesse d’avoir le caractère décevant ou d’effraction qu’il a généralement dans l’hystérie pour devenir moyen de jouissance. Ainsi présentifier le phallus dans la mascarade ou soutenir la position d’objet cause du désir dans la relation sexuelle comme formes féminines de l’être-pour-l’Autre nouent le désir du sujet à celui de l’Autre sans pour autant précipiter le sujet dans une jouissance masochiste ou dans une identification au déchet ou à l’objet battu.

Lorsque c’est l’Autre jouissance, celle qui ne passe pas à l’inconscient, qui est rencontrée, il n’y a pas d’objet ni de suppléance en jeu. C’est là qu’on peut parler d’un “ savoir faire ” avec S(A), avec le délaissement de l’Autre, comme les mystiques en témoignent sur un mode luxuriant.

Mais aussi la clinique quotidienne. Ainsi de l’infinie légèreté de l’être qui peut s’éprouver dans l’abandon de l’Autre, au moment même où sur le point de s’y consumer, de disparaître dans la perte, le sujet abandonne son être d’objet en s’affranchissant du fantasme. Il faudrait parler alors de  l’audace du geste  qui tout en rejoignant celui des mystiques ne se réduit pas à un art de l’extase puisqu’il peut déboucher aussi bien sur l’action. Certaines femmes peuvent faire l’expérience d’une jouissance dérobée au plus profond de l’abandon, et de “ l’élargissement ” qu’elles y ont rencontré. Elles en parlent en terme non pas de transgression, mais de déplacement, voire de dépassement, (au sens non pas de se dépasser mais de se laisser dépasser), ce qui montre que ce geste n’est pas d’opposition mais de consentement. Cela nous dit aussi qu’il ne s’agit pas de surmonter la dépression ou la mélancolisation, mais d’une tout autre expérience: il s’agirait plutôt de prendre appui sur le vide d’existence laissé par la disparition de l’Autre, pour se réaliser non plus comme objet (a) mais du côté du désêtre. C’est pourquoi la jouissance qu’une femme y rejoint et qui la dépasse prend cette note extatique que ne peuvent avoir ni la jouissance masochiste ni la jouissance de l’Autre, l’une et l’autre articulées au fantasme. Bien des femmes, sur le divan comme ailleurs, démontrent que leurs réalisations singulières, que ce soit un travail d’écriture, de pensée, de créations de toutes sortes, voire même parfois d’engagement politique, s’originent dans cette expérience.

C’est pourquoi, pour conclure provisoirement, j’avancerai que si le féminin, dans son absolu silence de jouissance hors sens, se tient dans un au-delà du phallus, le pas-tout est ce qui lui donne sa place dans le monde, qui fait qu’il n’est pas que jouissance. Le pas-tout n’est pas la promesse d’une jouissance toute. Plutôt, est-il la voie par laquelle le féminin, hors signifiant, n’est pas sans avoir prise sur le phallique et sur le monde, par laquelle il cesse donc d’être muet.


Claude-Noële Pickmann