Remarques à propos de la « jouissance autre »

Moustapha Safouan

1
L'interdiction de l'inceste creuse un vide central (au sens de privation) où s'origine dans sa
version « sublimée » le fantasme d'un bien au-delà de tous les biens ou d'un « Souverain Bien »
dont le corrélat est ce que Lacan appelle la Chose.

1.2
La Chose est donc la mère transfigurée en un objet foncièrement perdu du fait de
l'interdiction.

1.2.3
Autour de cet objet qui se dérobe à la représentation gravite tout le mouvement des
représentations en quête d'une jouissance injoignable.

1.2.3.4
Que cette vérité relative au caractère injoignable de la jouissance, c'est-à-dire au caractère
foncier de la perte, apparaisse menacée de s'effondrer, que « le manque vienne à manquer » et c'est
l'horreur ou l'angoisse.

2
L'interdiction est une symbolisation ou une affirmation première qui exclut de la réalité ou
de l'ordre des biens réglé par le principe de plaisir, un réel dont se fonde la subjectivité assumée du
« parlêtre » : celui de la jouissance dont l'ordre des biens, où la vie est cependant possible, paraît
écorné.

2.1
En tant que médiatisé par l'interdiction, le désir est la loi même, au sens d'en être l'effet
premier, le premier mode selon lequel s'atteste son efficacité ; mais en tant que quête de la
jouissance exclue par cette interdiction même, il en est l'envers.

2.1.2
On n'échappe pas aux deux cornes de ce dilemme en réalisant la jouissance a priori exclue ;
la seule porte de sortie est de « réaliser » pleinement sa perte, au double sens de ce terme de
« réaliser ».

2.1.2.3
La sublimation tire son pouvoir de satisfaction de ce que nous y faisons l'expérience non pas
tant de la jouissance que de son impossibilité même.

2.1.2.3.4
La vérité culmine en un savoir où s'affirme le caractère indépassable du manque.

3
Il y a « dépassement du complexe d'OEdipe » dans la mesure où cette vérité est réalisée.

3.1
Dans cette mesure même un passage est possible à la jouissance réelle sans les contre-coups
des symptômes plus ou moins lourds ; les effets de la vérité se cantonnent dans les domaines de la
sublimation, de l'art, de l'humour ou encore dans la pathologie de la vie quotidienne.

3.1.2
La jouissance est par définition corpophilique, sexuelle ; est-elle phallique ?

4
On sait l'importance que les logiciens accordent à la distinction entre l'usage et la mention
d'un nom, par exemple entre « Paris est la capitale de la France » et « ''Paris'' se compose de cinq
lettres », où le sujet de la proposition n'est pas le nom de la capitale mais le nom, écrit entre
guillemets, de ce nom. Cette importance n'a cessé de croître depuis la définition de la vérité chez
Tarsky, définition selon laquelle « la neige est blanche » est vraie si la neige est blanche est vraie, où
la proposition mise entre guillemets est le nom de la proposition comme articulation d'un fait.
Définition sans substance, mais qui suffit pour les besoins de la logique, qui est une science
formelle.

4.1
En nous autorisant de cette distinction, nous distinguerons entre le nom du père et le nom de
ce nom, qui est « pater » en latin, « père » en français, « father » en anglais, etc...

4.1.2
L'interdiction de l'inceste est inséparable de l'existence du nom du père, ou, ce qui revient au
même, de la place que le nom de ce nom occupe dans les nomenclatures de la parenté.

4.1.2.3
Le poids que le nom du père a dans le discours de la mère dépend du poids que celle-ci
donne au nom du nom.

4.1.2.3.4
Or, ce poids est au ressort de la substitution où réside la métaphore paternelle, génératrice de
la signification phallique où se fait la conjonction entre le désir de la mère et le désir, donc l'être, de
l'enfant.

4.1.2.3.4.5
De l'identification où s'aliène ici l'être du sujet, on peut répéter ce qui a été dit du désir : elle
représente et la loi et son envers – ce que Lacan affirme dans son aphorisme que « le phallus est un
autre nom du père ».

4.1.2.3.4.5.6
Or, c'est dans le phallus en tant que signifiant identique à sa signification où être et désêtre
se conjoignent, que la sexualité s'éveille précocement, animant le corps aussi bien que l'esprit.

4.1.2.3.4.5.6.7
Complexe d'OEdipe et complexe de castration sont le même.

4.1.2.3.4.5.6.7.8
La sexualité, donc la jouissance, est phallique. Y-a-t-il une jouissance autre que phallique ?

5
Les formules de la sexuation ont le mérite de centrer le complexe de castration non pas
autour de ce que la différence sexuelle comporte de réel, mais autour de la « sexuation », au sens de
la direction que le désir emprunte quant au choix de l'objet. Ce n'est pas que le réel n'existe pas,
mais il est remanié par le langage qui en détermine l'objectivation même, lui impose ses définitions
et ses classifications sauvages et l'ordonne selon ses catégories et ses relations, de sorte que nous
n'avons plus aucun moyen de concevoir ce réel, du moins d'une façon qui l'intègre dans le discours
commun, sinon comme ce qui, du fait de cette prise dans le langage, s'en trouve exclu. Soulignons,
plus particulièrement, que ce n'est pas l'enfant mais la société qui fait de la présence et de l'absence
du phallus le signe de la différence sexuelle au moment où il faut la constater à la naissance même.
Ce qui justifie la remarque de Lacan que « l'inconscient, c'est le social » ainsi que l'affirmation de
Freud dans les Trois essais selon laquelle ce qui est cuisant ce n'est pas la sexualité infantile mais
l'infantilisme de la sexualité.

5.1
Il reste que ce qui est décisif dans les formules de Lacan est l'interprétation qu'il donne au
quantificateur « pas tout », dont on ne peut pas déduire, selon lui, qu'il y a au moins un qui y
contredit.

5.1.2
Pour plus de clarté relativement à la discussion à laquelle cette opinion nous invite,
précisons que la logique formelle n'a rien à dire quant à l'existence réelle ; l'existence n'y est
intéressée qu'au titre de signification qui se résume dans le vrai et le faux. C'est ainsi que l'on peut
dire que la proposition universelle serait toujours vraie si rien n'existait : puisqu'il n'y aurait rien qui
la contredirait. De même, loin de refléter l'existence, la proposition particulière ne fait que la
signifier : « quelques cygnes sont noirs » signifie l'existence d'au moins un cygne de cette
description sans l'assurer.

5.1.2.3
Pour revenir aux formules de la sexuation, on sait que l'interprétation que Lacan donne au
« pas tout » est conforme à l'opinion de l'école intuitionniste. Or, malgré la vogue qu'il a suscité à
l'époque, l'enseignement de Brouwer n'a finalement rien changé quant à la position de la plus
grande majorité des logiciens qui, à l'exception près de la précision que je viens de souligner quant
à la portée de la proposition particulière – ce qui n'est pas mince –, ont continué à suivre
l'interprétation d'Aristote. De sorte que si l'on veut faire appel à la logique telle qu'elle existe chez la
quasi totalité des logiciens, il nous faudra conclure que l'au moins un qui est soustrait à la fonction
de la castration existe bel et bien. Mais alors, puisque nous ne faisons appel à la logique que pour
mettre de l'ordre dans notre discipline, il nous faudra répondre à la question de savoir d'où vient cet
au moins un.

5.1.2.3.4
Il est clair qu'on ne saurait identifier cet au moins un à tel membre d'un groupe ou
collectivité quelconque, ni même au chef d'une telle collectivité, même si l'on sait que ce chef ou
« méchef », comme dit Lacan, joue comme substitut paternel. La question est justement : quel est ce
père dont tous les autres ne sont que des substituts ?

6
Il y a toutes chances que ce soit le même que l'autre sans égal que Freud évoque dans sa
célèbre lettre du 6 décembre 1896 : « Les attaques de vertiges, de sanglots, tout est imputé au
compte d'un autre, mais surtout de l'autre pré-historique, inoubliable, que nul n'arrive plus tard à
égaler ».

6.1
Ma thèse est que cet autre que nul n'arrive plus tard à égaler est la figure où se perpétue le
père de la première identification. La description que Freud donne de cette identification et de la
position de l'enfant à ce moment de la vie qui est sans doute celui où se produit la métaphore
paternelle et, du coup, se dessinent les premières lignes de l'OEdipe, ne laisse guère de doute que le
père qui fait l'objet de cette identification se distingue de tout autre, d'être cause de soi. C'est dans
cette identification qu'on peut dire « inguérissable », que s'enracine le divin.

6.1.2
Sainte Thérèse d'Avila est de fait l'exemple le plus éloquent d'une âme qui a d'emblée choisi
le Souverain Bien comme lieu de séjour. De sa jouissance, captée par Bernini, on peut dire qu'elle
est la jouissance la plus purement phallique qui soit, mais aussi qu'elle est a-phallique : puisqu'elle
comporte le renoncement à toute récupération du phallus comme organe.

7
Pour donner toute sa portée à cet exemple, rappelons les formules que Lacan a avancées à
une période qui remonte au début de son enseignement pour traduire la traversée de la castration
chez le garçon et chez la fille. Chez le premier, cette traversée se résume en ceci, « qu'il n'est pas
sans l'avoir » ; quant à la fille, « elle est sans l'avoir ». L'accent mis dans cette dernière formule sur
l'être peut nous étonner puisqu'elle évoque une retombée dans l'identification au phallus ou encore à
« l'être dont on ne peut imaginer de plus grand ». Mais de même que l'on distingue entre un
narcissisme primaire et un narcissisme secondaire, de même on peut dire que l'assomption par la
fille de sa privation ne va pas sans un feed-back de son narcissisme fondé sur son aperception de ce
qu'elle représente comme objet de désir, sans pour autant entraîner une régression massive sur le
plan de ses identifications. Dès lors, l'autre pré-historique peut jouer d'une façon souterraine comme
source d'une jouissance qu'on peut qualifier, avec Lacan, de supplémentaire, en ce sens qu'elle
s'ajoute à la jouissance qu'apporte la récupération du phallus au cours du coït.

8
Un homme qui se voit comme l'objet de la jouissance de Dieu est un psychotique ; une
hystérique qui garde ses identifications masculines et rivalisantes retrouve Dieu dans ses crises
qu'elle impute à l'autre sans égal. Une femme assez libre de ces identifications n'est pas sans trouver
dans l'acte sexuel une autre jouissance qui vient en quelque sorte de la nuit des temps.

9
Pour revenir au début de ces propos, appelons symbolisation l’intégration du réel dans le
langage. Il y a une symbolisation phallique des sexes dont la femme est exclue. Sous cet angle on ne
peut rien dire de sa jouissance à part ceci : la castration étant moins collée à son corps qu’elle ne
l’est au corps de l’homme, la jouissance de la femme est assurément plus tranquille.