LA DIFFÉRENCE DE SEXE ET LE LIEN SOCIAL
María Vilma Schwartz
« Aucune effervescence, - qui aussi bien se suscite de
lui -, ne saurait lever ce qu’il atteste d’une malédiction sur le sexe, que
Freud évoque dans son Malaise. »
J. Lacan, Télévision
« …
más recibí la flecha que me asignó Cupido
Y amé cuanto ellas tienen de
hospitalario… »
Antonio Machado, Autoretrato
Pour le discours de la science, une écriture du rapport entre les sexes est
possible. Cette écriture se base sur la description minutieuse des cellules
sexuelles féminines et masculines et de leur structure génétique.
Tandis que pour le discours de la psychanalyse, au moins à partir de
Lacan, il n’existe pas une écriture possible de l’attraction entre les êtres
humains ; il n’y a aucune loi universelle qui régisse le rapport entre les
sexes.
On ne peut pas écrire le rapport sexuel, La femme n’existe pas. Mais,
L’homme existe-t-il? C’est en tout cas un rêve d’hystérique… Il n’existe
que le père, la mère, le fils et le phallus. Pour qu’il y ait, non La femme ou
L’homme, mais une femme et un homme, un long processus qui aboutira à
l’assomption d’une identité sexuelle symbolique, est nécessaire. Il s’agit
d’un parcours compliqué que chaque sujet, muni d’une détermination
biologique avec un code sexué, fera selon les événements particuliers de
son histoire et les effets des discours qui l’auront conditionné. Dans ce long
chemin, le discours du maître aura fourni le S1, mais une mère hystérique
aura pu attraper son rejeton, dans le discours hystérique et discréditer le
maître, avec les conséquences que s’en suivront…
On assiste actuellement à des phénomènes sociaux et des discours
contradictoires concernant la question du sexe. D’une part, l’Eglise
Catholique avec une position très restrictive à propos de l’utilisation du
préservatif pour la prévention des maladies de transmission sexuelle, par
exemple, et d’autre part une augmentation assez remarquable des
expressions de la sexualité partout, spécialement dans les média. Il semble
que « tout est permis », ce qui, jusqu’à
aujourd’hui était réservé au domaine
de la pornographie, est exhibé sans complexes partout, à la TV, Internet,
magazines, etc.. Il y a une banalisation de la sexualité, mais aussi de la
mort et de la violence, une banalisation du mal. Il semblerait qu’on peut
tout dire, tout faire, tout montrer…
Les postulats freudiens à propos des correspondances entre symptômes et
refoulement sont-ils périmés ?
Y a-t-il a une diminution du malheur corrélative à l’affaiblissement de la
répression ? Il semble que la réponse soit négative pour les deux questions.
La pratique clinique nous montre que les postulats psychanalytiques
produits par Lacan sont toujours en vigueur et que ses élaborations
théoriques sont toujours nécessaires. Le sexe et la mort continuent à être
deux énigmes cruciales pour le parlêtre. Plus il croit les dominer et plus il
est esclave de la promotion de la jouissance que le Maître lui propose.
Cependant cette promotion de jouissance est séduisante mais trompeuse. La
revendication de la « liberté sexuelle » est aussi quelque chose de
complexe. Je crois qu’on confond le droit à l’égalité des droits, des
opportunités socio-économiques avec la promotion d’une égalité
imaginaire :« communauté d’égaux » qui défend de l’angoisse de
castration. Dans un monde où les différences, quant à la distribution des
richesses, sont de plus en plus exorbitantes, la promotion de l’égalité
sexuelle produit une certaine perplexité, car bien entendu, on ne discute pas
la légitimité de cette égalité, mais avant tout sa place primordiale. Car le
contraste entre cette liberté assez trompeuse (amuse-toi avec ton érotisme
même si tes frères et soeurs sont tués, tyrannisés, appauvris, exploités,
etc.), et la détermination par la structure.
La promotion du signifiant phallique à la catégorie de fonction phallique
dans la théorie de Lacan, nous donne la clé de voûte du processus de
sexualisation, processus qui, pour le parlêtre, n’est pas libre d’une certaine
contingence.
Le discours du Maître ordonne l’interdiction oedipienne et le refoulement.
Il se produit donc, une alternance identificatoire au sein de cette traversée
oedipienne, tel que Freud l’a décrite. Le rapport à la castration, et du
garçon et de la fille, aura une issue différente dans les deux cas, issue dont
dépendra leur position face à la féminité et à la masculinité.
Néanmoins, la définition sexuée ne dépend pas seulement des
identifications. Cela ne suffit pas.(Morel)
Lacan mènera la question de la castration au delà de la culpabilité et de la
punition oedipiennes pour la référer à l’action du langage. Autrement dit
« la mère interdite » comme effet du discours du Maître devient « la femme
n’existe pas » comme effet de la langue. (Melman)
À partir de la logique phallique, les positions homme-femme sont des
positions relatives à la jouissance, et elles sont déterminées par rapport aux
trois registres. C’est le réel de la psychanalyse, réel différent de celui de la
science, le réel de l’impossible, le responsable de l’impossibilité d’écrire le
rapport sexuel, mais aussi c’est le réel biologique des chromosomes qui
représentent un moment du processus de la sexualisation. C’est là qu’
interviendra l’action du discours social (du Maître) sur le sexe de chaque
nouveau-né. Le discours social sur le sexe déterminera les conditions, les
qualités, les caractéristiques et les prérogatives de la virilité et de la
féminité, en coïncidence ou en contradiction avec le sexe biologique de
chaque parlêtre. Mais il faudra encore la contingence du choix du sexe pour
chacun d’eux, les menant ainsi â se situer d’un côté ou de l’autre de la
logique phallique : tout phallique- pas toute phallique, indépendamment
du réel du sexe biologique. Mais la contingence régnant dans ce processus
a quelque chose à voir avec le répertoire des signifiants primordiaux qui
sont présents chez chaque sujet.
Pour ADRIEN la méconnaissance (le déni) des parents face à une
hypoacousie congénitale, découverte trop tard à cause d’un retard scolaire
très important, l’amène à vivre dans un monde à peu près autistique, plein
de fantaisies et l’éloigne de la réalité. Son père interprétait ce retard
comme produit de sa négligence et lui interdisait de jouer, en vacances,
l’obligeait à remplir d’exercices de nombreux cahiers, sans qu’il n’y
comprenne rien. Cela associe la castration au châtiment et à l’interdiction,
déterminant que même si la signification phallique est acquise, il n’existe
qu’une assomption imaginaire du phallus, sans qu’il puisse s’inscrire sous
le signifiant phallique comme signifiant maître. Á cause de cela, il reste
toujours passif, sans son assentiment subjectif à la signification phallique et
sans pouvoir assumer sa puissance. Alors une érection interminable, sans
orgasme marque son activité hétérosexuelle, qui est certainement, très
limitée. Il est douteux de son inclination sexuelle.
Pour DIANA le fait qu’un rapport amoureux avec une compagne de cours
(quand elle avait 12 ans) mérite le scandale des pères de chacune d’elles et
aussi le fait de l’envoyer parler avec un prêtre, la submerge dans la
perplexité et la rage. Elle accepte, mais sans se rebeller intérieurement. À
partir de cet évènement, elle connaît uniquement des garçons et quelques
années plus tard, elle se marie. Néanmoins, elle conserve sa rancune envers
son père et aussi envers son mari, avec qui elle entre en rivalité, toujours
dans le style d’accuser le maître d’être injuste et châtré. Elle a une petite
amie depuis plusieurs années, et elle ne sait pas si elle est homosexuelle,
bisexuelle ou quoi…
ANGEL se souvient d’une scène de son enfance : il revient avec son frère
cadet chez eux, une demi-heure plus tard de l’heure autorisée par son père
(21h). Ils étaient allés au cinéma et de retour à la maison, ils se sont arrêtés
devant un magasin d’appareils électroniques pour voir à la télé la
retransmission du mariage du Roi Baudouin de Belgique avec Fabiola
d’Espagne . Leur père les attendait tout à fait indigné et après avoir pris
connaissance de la cause de leur retard, il leur administra une formidable
raclée. Est-ce que le poids de ce châtiment, inouï, ne pèse pas sur un certain
barrage du couple et sur ses hésitations à propos de son sexe ?.¿Est il
homosexuel ou non ?
Le choix du sexe est réalisé à l’intérieur de la structure, et dans une
alternance fournie par la logique phallique des positions. Cette variation n’a
pas toujours été bien comprise par les détracteurs de la psychanalyse. Par
exemple par les féministes. Joan Copjec dans son livre : « El sexo y la
eutanasia de la razón » répond à leurs critiques avec des arguments très
intéressants . Elle conteste par exemple les théories basées sur la
déconstruction des genres avec des arguments très justes basés sur les
concepts lacaniens. Elle affirme que quand Judith Butler dans « Gender
Trouble : Feminism and the subversion of identity », questionne l’existence
pré-discursive du sexe, elle suppose automatiquement que le sexe dépend
d’une construction culturelle. La définition psychanalytique lacanienne du
sexe comme « il n y a pas de rapport sexuel » indique que plus qu’une
question de discours, on se trouve face à une question d’échec de la parole,
il s’agit alors de la différence des sexes comme différence réel et pas des
différences symboliques comme celles de clase ou de race. Copjec
continue : « …ce n’est que quand on reconnaît la non calculabilité
souveraine du sujet, que la perception des différences cesse d’alimenter des
demandes adressées à soumettre ces différences à des processus
d’ « homogénéisation », de « purification » ou de n’importe quelle autre
intervention contre « l’autrification. »… » Le sexe, la différence sexuelle
ne peut pas être déconstruite parce que le sujet n’est pas assimilable à la
culture. Butler ne prend pas en compte l’impossibilité de tout dire… Le
sexe, c’est justement ce qui ne peut s’articuler ni en mots, ni en aucun des
multiples signifiés qui essaient de nier cette impossibilité.
Joan Copjec continue affirmant que quand les féministes s’opposent à
l’idée freudienne du phallus comme ce qui rend raison de l’existence des
deux sexes, elles n’ont pas compris que justement la particularité de ce
signifiant consiste à empêcher une affirmation ou une négation simples.
Les féministes ne peuvent pas prétendre enseigner à la psychanalyse
l’indicible ou la déconstruction, au moment-même où elle le sait déjà.
C’est justement la fonction phallique qui est la source de l’indicible, au
moment-même où elle signale, suivant l’élaboration lacanienne du
complexe de castration freudien, que le parlêtre perd une part de sa
jouissance à cause de son entrée dans le langage.
Le discours sexuel ne peut jamais déterminer la différence des sexes (Lacan
ou Pire), mais bien au contraire ce que les formules de la sexuation rendent
manifeste, c’est que chacune des positions sexuées décrit une impasse
différente, la sexuation ne produit pas une symétrie entre ces positions,
mais avant tout une façon différente de révéler l’impuissance de la parole.
Pour le discours de la science, pour le discours du Maître, pour qui le
sujet n’est pas divisé, et qui ne prend en compte que le moi conscient et son
comportement, les théories de la psychanalyse ne sont pas faciles à
accepter. Celles-ci se produisent à l’intérieur du discours analytique,
autrement dit, à partir du dispositif du lien social qui lui est particulier.
Donc pour être accepté, doit à la fois être acceptée l’existence d’un sujet
divisé qui est antagonique à celui de la science. Le discours analytique
propose également une disjonction du savoir et de la vérité.
Il s’agit d’une part d’un savoir insu, et d’un savoir qui est placé au lieu de
la vérité, et d’autre part d’une vérité qui ne peut que se dire à demi. Le
savoir ne peut se totaliser, et la vérité ne peut se dire toute. C’est le manque
de signifiant qui fait que la femme n’existe pas, c’est ce que Lacan appelle
signifiant de l’Autre barré (S(A), ou note qu’il n’y a pas un Autre de
l’Autre. Qu’il n’existe pas un signifiant symétrique du signifiant phallique
produit la dimension du mi-dire et aussi la dimension du « pas toute » par
rapport à la jouissance. Il y a aussi que le savoir inconscient ne rend pas
compte du rapport sexuel. « Il ne cesse pas de ne pas s’écrire », c’est
l’impossible qui est présent dans le mi-dire de la vérité. Impossible qui
détermine les conditions du désir humain.
Finalement, pour conclure, il faut penser que toute notre vie, en tant que
sujets de parole et de désir, est structurée autour de la différence de sexes.
Dès le moment où un nouveau né apparaît ; puisqu’il est le produit d’un
désir maternel et qu’à partir de là, il est échangé contre le phallus. Le
phallus que cette mère n’a pas reçu et qu’elle revendique, en l’attendant du
père. Le désir d’enfant pour une femme naît de la différence de sexes,
autrement dit de la castration.
C’est la vérité que le discours de la psychanalyse met en place et qui est
refoulé dans les autres discours.
La psychanalyse a découvert le manque radical à l’origine de la
structuration du sujet humain, du parlêtre. Pour Freud, ce manque qu’il a
appelé castration était produit par l’interdiction de l’inceste et mis en place
par le père. Pour Lacan le mythe oedipien fait place à la structure et le
manque déborde cette interdiction pour devenir un effet du symbolique sur
le réel.
La vérité donc, ne peut toute se dire et elle devient ennuyeuse, surtout pour
les fictions moïques et les ambitions du maître. La toute puissance de la
science s’obstine à nous faire croire à une totalité possible. Tout à fait à
l’opposé du discours psychanalytique. La vérité découle pour lui de la
coupure signifiante et du reste produit par l’opération de mise en place d’un
sujet. Il y a donc une incommensurabilité entre le un du signifiant et l’objet a.
Si la fonction phallique est celle qui nomme cette opération et désigne aussi
le manque, on peut donc que dire que le sujet est contraint, forcé de se
laisser coincer par ce que cette fonction phallique détermine dans ses jeux
avec l’objet. Nous sommes alors dans le domaine de la jouissance et du
phantasme, autrement dit de la clinique qui découle du dispositif propre au
discours de la psychanalyse où le savoir, comme on l’a déjà dit, est mis à la
place de la vérité.