Un espace de réflexion et de débat
autour des cultures et des savoirs du monde arabe
Jeudi 3 AVRIL 2008 - 18 h 30 - Salle du Haut Conseil (niveau 9)
Les premières traces de l’écriture alphabétique sont contemporaines de l’invention du monothéisme par le pharaon Akhenaton. Mais si, à la suite des Grecs, on attribue le premier alphabet consonantique aux Phéniciens, force est de constater que ceux-ci ne le revendiquèrent pas. Ils ne laissèrent pas non plus une grande littérature, et cette absence contraste avec une invention aussi formidable que celle de l’alphabet.
Jusqu’à aujourd’hui souffririons-nous également d’un préjugé hellénocentrique, lorsque nous accréditons le mythe de Kadmos l’Oriental apportant l’écriture en Grèce ? Et si aujourd’hui les grandes fouilles ont redonné aux gens de Tyr, de Byblos ou de Carthage le lustre d’une grande civilisation, leurs oeuvres si raffinées restent avant tout un art d’imitation, empruntant avec aisance le style de leurs voisins. N’en fut-il pas de même pour leur écriture ?
Le débat reste en tous cas ouvert et mérite une confrontation du « phénicien » avec les grandes écritures de l’époque, lesquelles ne méconnaissaient pas le principe d’un alphabet purement phonétique. Car à cette interrogation s’en ajoute une autre : un acte aussi important qu’écrire peut-il être considéré d’un point de vue purement pratique, ou doit-il être lié au contexte religieux, qui infiltrait la vie de chaque instant à ces époques ?
Avec la participation de :
André LEMAIRE. Directeur d’études à l’École pratique des hautes études. Spécialiste en philologie et épigraphie hébraïques et araméennes. Il a écrit notamment, Histoire du peuple hébreu, QSJ ? 2001, Les routes d’Abraham, Desclée de Brouwer, 2001 ; Le Proche-Orient Asiatique II. Naissance du monothéisme. Point de vue d’un historien, éditions Bayard, 2003.
Gérard POMMIER. Psychanalyste, psychiatre, Professeur des universités. Il a écrit notamment Naissance et renaissance de l’écriture, PUF, 1996 ; Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse ? Champs Sciences/Flammarion, 2007.
Pascal VERNUS Egyptologue, directeur d'études en linguistique égyptienne et en philologie à l'École pratique des hautes études à la Sorbonne. Il a écrit notamment : Sagesses de l'Égypte pharaonique, édition La Salamandre, Paris, 2001 ; Affaires et scandales sous les Ramsès. La crise des valeurs dans l'Égypte du Nouvel empire, édition J'ai lu, Paris, 2001 ; Dieux et pharaons d'Égypte, édition Générales First, 2006.
Rina VIERS, Professeur agrégé d'hébreu, présidente de l’association Alphabets (Nice). Edition du colloque Des signes pictographiques à l’alphabet et Langues et écritures de la Méditerranée, aux éditions Karthala, 2007
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Débat animé par François ZABBAL
Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés Saint-Bernard – Place Mohammed V -75236 Paris Cedex 05
L’instance de la lettre
… des bords du Nil…
… à l’inconscient
1. Chacun connaît cette remarque de Freud dans la Science des rêves : les figures oniriques se présentent comme des hiéroglyphes égyptiens ou des calligrammes chinois, c'est-à-dire des ensembles multilitères qui peuvent être lus selon un sens pictographique, idéographique, idéophonographique ou purement phonographique (en rébus). Pour choisir le sens pertinent, il faut l’art de l’interprète : que ce soit la subjectivité du rêveur sous transfert qui associe les images, ou que ce soit l’art du scribe, ce prêtre seul habilité à lire l’écriture des dieux (Hiéroglyphes) selon les contextes. N’est-il pas clair que ces multilitères empilent des images pour leur valeur symbolique ? Et l’on voit tout de suite l’immense intérêt de leur raccord avec le symptôme qui écrit – lui aussi – la surimposition de vœux contraires (par exemple, la jouissance et son interdit). Seule une image sait surimposer des symboles opposés. La pensée ne le peut. De l’interprétation des rêves procède ainsi le débridage des contradictions qui, à un autre niveau, écrivent les symptômes sur le corps. Mais n’est-il pas clair aussi que l’écriture hiéroglyphique – dont les « représentations de choses » se servent du visuel pour traduire des sons – diffère de beaucoup de notre alphabet, du trait littéral qui porte la parole elle-même ? Pour passer de l’une à l’autre, il faut un refoulement porté cette fois-ci sur le scopique, sur l’image. C’est du rapport du signifiant au signifié dont il s’agit (ou encore des représentations de choses aux représentations de mots). Ce rapport reste certes opaque à qui ne distingue plus le signifiant du signifié, rendant superfétatoire toute lecture des formations de l’inconscient (c'est-à-dire la psychanalyse elle-même). Il importe donc de comprendre la naissance de l’écriture alphabétique proprement dite. À quelles conditions elle s’est distinguée de l’écriture hiéroglyphique, et comment le trait littéral oppositionnel qui trame la parole fut un jour mis en lumière et tracé.
2. On connaît moins, en ce sens, cette note de Freud selon laquelle, si les Hiérarques Thébains n’avaient anéanti la révolution monothéiste d’Akhenaton, alors l’écriture alphabétique serait née. L’écriture égyptienne comportait déjà depuis des millénaires des traits consonantiques (22) noyés dans le flot des hiéroglyphes, et le coup de force d’Akhenaton, fou d’un dieu sans image, les aurait dégagés du figuratif. L’écriture du pur trait oppositionnel de notre lettre se serait ainsi affirmée. Elle aurait représenté enfin ce que la parole accomplit en se dégageant de l’image. La parole refoule le visuel – l’image du miroir – pour dire le sujet. C’est sa performance à des conditions qui sont celles du complexe d’Œdipe – moment de désincarnation du Père, en effet.
Gérard Pommier