Proposition pour contribuer à la préparation du prochain congrès


Deux thèmes ont été proposés pour le prochain congrès. L’idéalisation et la filiation. Ils sont tous deux intéressants. Ils le sont surtout parce qu’ils devraient, l’un comme l’autre, permettre d’éclairer notre actualité, c’est-à-dire ce qui conditionne la pratique de la psychanalyse aujourd’hui. Ainsi prendre ces questions à partir de leurs enjeux permet de les rapprocher.

Les mutations des rapports sociaux ont certainement eu des effets considérables sur la filiation, comme d’ailleurs sur la conjugalité. Mais il ne faut sans doute pas en rester à des analyses qui risquent fort, sur ce point aujourd’hui connu, de s’appauvrir. Le déclin des Noms-du-Père, que nous avons relevé et étudié depuis plusieurs décennies, a en fait des conséquences fort diverses. Il est vrai qu’en fragilisant la loi symbolique, il promeut des formes nouvelles de la jouissance de l’objet. Mais il faut sans doute prendre en compte un autre de ses effets Les mutations contemporaines du rapport au symbolique, qui se voient de façon très claire dans la filiation, n'impliquent pas nécessairement une disparition des idéaux individuels ou collectifs. C'est même tout le contraire. Il y a sans doute de nouvelles formes d’idéalisation qui constituent aujourd’hui les coordonnées des contraintes nouvelles auxquelles le sujet contemporain accepte de s’asservir.

Ceci se voit sans doute à tous les niveaux. Dans la sphère de la conjugalité et de la famille, dans l’amour et dans la sexualité, le sujet contemporain ne peut se dégager vraiment d’idéaux auxquels il ne correspond évidemment jamais, et cette inadéquation fait une grande part de son malheur. Dans l’entreprise, un certain nombre de discours fonctionnent d’ores et déjà dans le registre d’un appel à un mythique esprit d’entreprise. Le salarié est amené à céder chaque jour un peu plus de sa liberté, ce qui n’est pas nouveau, mais qu’aujourd’hui il peut moins facilement contester du fait d’une certaine idéalisation du travail, de l’entreprise et des rapports qu’elle promeut. Et on peut penser que tout le discours actuel de l’évaluation n’est pas seulement à référer à une conception positiviste de la science. Évaluer, c’est rapporter ce que l’on évalue à un idéal qui, dans notre champ, se révèle à la fois inconsistant et contraignant ( comment conçoit-on la « santé mentale » ? )

En somme il est fort concevable, puisque tout congrès doit s’organiser autour d’un titre, que l’on puisse privilégier le thème de l’idéalisation. Mais cela n’interdit pas, puisqu’on devrait le lier à diverses mutations en cours, d’inclure dans un argument la question de la filiation. Par ailleurs celui-ci devrait faire une place assez grande à se qui apparaît de ces questions dans la pratique analytique elle-même ( Lacan a critiqué les conceptions qui incitaient l’analyste à se prendre pour l’Idéal du moi ou pour le moi idéal de ses patients ).

Dans la perspective de ces quelques remarques une idée de titre pour le congrès pourrait être : À quels idéaux sommes-nous soumis ? Ou encore : Quels idéaux pour quelles servitudes ?


Roland Chemama et Christian Hoffmann