L'IMPOSSIBLE DANS L'EXPERIENCE SUBJECTIVE
María Vilma Schwartz
"L'étoffe de quelque chose est ce qui, pour un rien, ferait image
de substance, et ce qui d'ailleurs est usuel dans l'emploi. Il s'agit dans
cette formule "montrer la corde" dont je parlais, de s'apercevoir qu'il n'y
a d'étoffe qui ne soit tissage."
Lacan dans RSI, leçon du 21 janvier 1975 (version Éditions
de L'AFI)
Ce n’est que grâce à la parole qu’on peut “montrer la corde”.
L’être: le parlêtre ek-siste. Il n’y a donc aucune substance
et alors cela ne justifie en rien le procédé par accumulation
de savoir, utilisé par la science pour y avoir recours.
El centro
de un poema
es otro poema
el
centro del centro
es
la ausencia
en
el centro de la ausencia
mi
sombra es el centro
del
centro del poema
Alejandra Pizarnik
Los pequeños cantos
Poesía Completa Ed. Lumen Buenos Aires 2004
Tout comme les psychanalystes, les scientifiques , ont affaire au réel
bien qu’ils l’entendent chacun dans un sens différent. Si on met l’accent
sur le réel en tant qu’impossible, l’impossible pour la science répond
à une définition sémantique courante: “ce qui n’est
pas possible” et elle qualifie ainsi ce qu’on veut atteindre et qu’on n’obtient
pas opposant l’impossible au possible. Pour la psychanalyse à partir
de Lacan, l’impossible est pris dans le sens du mode logique qui va avec
le nécessaire le contingent et le possible et qui se trouve dans le
centre de subjectivité du parlêtre, puisque son désir
se structure à partir de l’impossible du rapport sexuel.
D’une façon différente à celle d’Aristote, Lacan oppose
l’impossible au contingent. La science plus près d’Aristote considère
l’impossible comme le contraire du possible. Il en est ainsi puisque la science
pour se développer dans les voies de la démonstration scientifique
doit rester dans le possible.
L’impossible formant part de la logique modale, désigne l’écriture
du rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire et c’est à
partir de ça que le désir se structure comme un effet de la
loi de la castration. C’est la loi du père symbolique qui ne cesse
pas de s’écrire et à partir de laquelle il y a surgissement
du sujet.
Comment l’impossible apparaît-t-il dans les cures? On se servira
d’un exemple quelconque parmi d’autres possibles:
Un analysant évoque son adolescence et la haine que lors de cette
étape il éprouvait envers son père à cause de
l’intérêt de celui ci pour l’argent. Jusque là le matérialisme
de son père était considéré un effet de son souci
pour lui procurer une éducation et une formation de qualité.
Il l’envoyait dans une école privée très élitiste
et chère où il se trouvait déplacé face aux autres
élèves. Ces compagnons appartenaient en général
à des familles plus riches et à une classe sociale supérieure
à la sienne. Un certain sentiment d’infériorité et de
marginalité persiste de son passage dans cette école. À
dix-huit ans, il décide de s’éloigner de ce père exigent
et s’en va vivre dans un autre pays où il risque de mourir de faim.
Son métier de peintre et de sculpteur ne lui permettant pas de vivre
d’une façon autonome. Il revient alors chez ses parents et
commence à travailler dans l’entreprise de son père. Au cours
d’une séance, il se souvient d’un rêve; il s’agit d’une
une carte à jouer espagnole: le roi de coupes (verre). Il associe
alors avec la petite coupe de cognac qu’il offrait à son père,
répétitivement, et que celui ci buvait avec délectation
au cours de ses longs dialogues après le déjeuner, au dessert.
Il voit soudain également le lien entre cette scène et ses
accès passagers d’alcoolisme qui surviennent de temps en temps, surtout
quand il est accablé par des troubles pécuniaires. La petite
coupe représente donc, l’objet petit a avec lequel il s’identifie,
quand il se livre à la puissance paternelle. Puissance phallique liée
à la possibilité d’obtenir de l’argent, puissance réservée
au père et qu’il trouve très difficile à atteindre.
Soit parce qu’il est incapable de se comparer au père “face á
son succès, je suis une merde”, soit à cause de la haine qu’éveille
en lui le mépris du père matérialiste. On voit donc
les conséquences de cette identification dans son activité
sexuelle. Il choisit des femmes comme partenaires, mais il devient obsédé
dans son besoin de leur procurer du plaisir, jusqu’à l’extrême
de retarder son orgasme et même d’y renoncer pour être certain
qu’il les fait jouir: “je jouis avec leur jouissance”. On voit bien comment
se dessine un objet petit a qui tombe dans la coupure de son fantasme. Fantasme
de faire jouir le père, de s’offrir à lui pour éveiller
sa jouissance, donc d’en être la cause. Fantasme qui le mène
aussi à des passages à l’acte auto-destructifs sous la forme
de pactes économiques désastreux où c’est toujours lui
qui perd au profit de l’autre. C’est à ces moments là que surviennent
les accès d’alcoolisme de brève durée. Fantasme de soumission
à l’unique puissance phallique possible, celle du père: “ce
n’est pas possible que je gagne de l’argent et que je puisse commercialiser
mon oeuvre”, fantasme d’un obstacle imaginaire, trouvant dans la cure un
limite, une frontière entre le nécessaire et le contingent,
qui atteint un bout du réel jusque là non su. Cette passivité
face à son père est un alibi qui apparaît dans d’autres
aspects de sa vie. Au-delà du père on trouve la latence de
la chose. Cela se voit dans sa recherche de la beauté, quand il sculpte.
Il y a quelque chose qui se produit, selon lui, dans ses moments d’inspiration;
à ces moments là “quelque chose le transporte , le conduit,
travaille en lui”, il s’agit d’une émotion que lui fait modeler la
terre entourant avec ses mains un vide, un creux, avant de produire une forme,
tandis qu’un sentiment d’horreur s’empare de lui. Les chemins de son processus
de sexuation le portent, quelquefois du côté de la jouissance
Autre, comme c’est le cas dans ses états d’ivresse aux moments où
il se trouve lors des accès d’alcoolisme transitoire, d’autres fois
il se trouve du côté de la jouissance de l’Autre, surtout quand
il est “encombré du phallus”, et qu’il se livre à se déposséder
de sa puissance phallique. L’absence de rapport sexuel, l’impossible
écriture de ce rapport: le réel, le porte à
donner sa réponse singulière à ce trait de la structure.
Chaque objet est contingent cesse de ne pas s’écrire, le père
(et sa loi) est nécessaire ne cesse pas de s’écrire;
ce qu’il cherche c’est la femme pour laquelle il serait le complément
et aussi celle qui serait son complément à lui, cet impossible
ne cesse pas de ne pas s’écrire, il essaie de le nier, de le
recouvrir, et cela se fait alors dans son activité artistique qui
est imprégnée de son effort vers ce but. Voyons maintenant
ce qui apparaît du coté de la science. John D. Barrow aborde
le thème de l’impossible dans la science dans son livre “Imposibilidad.
Los límites de la ciencia y la ciencia de los límites” (Ed.
Gedisa,Barcelona 1999) d’une manière assez exhaustive dans le
but de démontrer:”… nous examinerons quelques manières dans
lesquelles l’impossible dans l’art, la littérature, la politique,
la théologie et la logique a poussé l’esprit humain à
prendre des chemins inattendus: révéler comment le concept
de l’impossible illumine la nature et le contenu du réel”. Dans ce
livre, on aborde des thèmes comme l’indicible, les limites de la connaissance
humaine et de l’intelligence artificielle, avec une attitude d’acceptation
et de compréhension mais qui le mène à la conclusion
paradoxale suivante:”…En vérité, je crois que nous arriverons
peu à peu à apprécier que les choses qu’on ne peut pas
connaître, que l’on ne peut pas faire, que l’on ne peut pas voir, définissent
notre Univers plus clairement, plus complètement, plus finement que
celles où cela est possible…” Paradoxale parce que la limite de l’impossible
se transforme en quelque chose de positif et de supérieur “plus complètement
défini...” et ce qui manque se trouve alors complété.
Dans une partie de son livre, ce scientifique, professeur d’Astronomie à
l’Université de Sussex, ayant une grande érudition aborde le
thème du déterminisme versus le libre arbitre et on observe
dans sa manière de le faire que ce qu’il entend par déterminisme
n’est autre que la possibilité de prédire le comportement du
cerveau et par là même celui de l’humain, basé
sur la neurophysiologie du cerveau. C’est bien là alors que nous trouvons
une grande différence: la science s’occupe du nécessaire et
du possible en tant que la psychanalyse aborde le réel comme impossible,
c’est à dire comme la limite de l’imaginarisation et de la symbolisation.
Cette limite conduit à l’indécidable. L’impossible ne s’oppose
pas au possible mais au contingent (Lacan Les non dupes errent), tel que
la fonction phallique et la rencontre avec l’objet dans le singulier
d’un destin, un destin de parlêtre. Il s’agit de l’influence
des conduites et de ses motivations inconscientes sur le comportement du
cerveau et non à l’inverse. La méthode psychanalytique qui
surgit de cette théorie aborde la façon dont la généralité
théorique se présente dans la singularité, mais pas
seulement, car il s’agit également de la dialectique entre les catégories.
Tout cela peut se traduire en mathèmes. Lacan fait une affirmation
très importante contraire à la logique aristotélicienne
la proposition universelle ne suppose pas l’existence. Il n’existe donc pas
une vérité totale, et il n’existe pas non plus une conformité
pleine entre le langage et l’être. L’écriture lacanienne de
l’universelle négative comme “pas tout” et de la particulière
affirmative signale un au-delà de l’écriture scientifique,
celles-ci devenant indécidables. Et selon Alain de Juranville cette
écriture lacanienne modifie la logique formelle. Mais la psychanalyse
peut-elle démontrer la vérité de la loi de la castration?.
C’est sur cette loi que s’appuie Lacan pour élaborer et modifier l’écriture
des propositions. Autrement dit il s’agît d’une vérité
qui parle-je, qui mi-dit et qui se fait jour seulement dans le dispositif
analytique. L’exemple clinique apporté plus haut n’est valable que
dans dans un tel dispositif, dispositif langagier qui installe le transfert.
Ce n’est que dans le domaine transférentiel que la valeur de l’impossible
est mise en évidence, car c’est bien là que nous voyons clairement
d’où cet impossible régit notre destin de désir ainsi
que la vérité en tant que cause. L’objet petit a , si on veut
revenir à la petite coupe de vin, dont on a déjà parlée
s’est matérialisée dans un rêve et dans un souvenir,
surgit dans les associations libres qui l’ont suivi. Tout cela met
en évidence quelques aspects du rapport de cet analysant avec l’Autre
sexe. Ce sujet se situe quelquefois du côté homme et quelquefois
du côté femme des formules de la sexuation; mais il ne le sait
pas. Un savoir insu, voici ce qui caractérise la théorie psychanalytique,
un savoir qui ne surgit d’aucune pulsion épisthémophile
mais qui suppose une jouissance imposée par le langage. Si la science
cherche la vérité de la conduite humaine seulement du côté
des lois physico-chimiques du cerveau alors elle arrivera directement à
la conclusion erronée de l’imprévisible des comportements de
l’humain. Conclusion scientifique: “ les humains ne sont pas comme les rats”.
Mais nous savons que les rats qu’on étudie dans les labyrinthes donnent
des informations interprétables seulement du point de vue de l’observateur
“...cet expérimentateur, c’est lui qui, dans cette affaire, sait quelque
chose, et c’est avec ce qu’il sait qu’il invente le montage du labyrinthe,
des boutons et des clapets....” (Encore, Seuil pag.128). Sans la limite
de l’impossibilité logique la vérité devient religieuse.
Il existe à ce sujet un point de résistance de la part de la
science à admettre une vérité avec un reste, ainsi qu’un
savoir insu, un savoir troué qui est forclos par la science. Le savoir
sériel scientifique provenant de la chaîne signifiante obture
l’impossible, l’inexistence du rapport sexuel. Le savoir de la psychanalyse
qui admet un savoir insu, inconscient, est topologique et contingent. Je
termine avec une citation de Lacan: “… La contingence…il n’y a là
rien d’autre que rencontre, la rencontre chez le partenaire des symptômes,
des affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non
comme sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel….” (Encore,
Seuil pag.132)