Lacan était-il intuitionniste ?
Antonello Sciacchitano
Avant-propos
L’intuitonnisme est une forme particulière de la mathématique,
par laquelle Brouwer voulait affaiblir le jeu binaire du vrai et du faux,
abrogeant la loi du tiers exclu. Etre ou ne pas être y perd son bien-fondé.
N’étant pas nous-mêmes des mathématiciens de métier,
nous ne discuterons pas de façon générale de l’intuitionnisme,
mais nous nous référerons à l’évolution intellectuelle
unique d’un sujet particulier: le Docteur Lacan qui parvint jusqu’au seuil
de l’intuitionnisme par example dans le Séminaire Encore du 10 Avril
1973.
En fait, à première vue, il semblerait qu’avec sa théorie
du sujet du désir en tant qu’effet éphémère du
langage, Lacan est loin de la théorie de Brouwer sur la mathématique
en tant qu’activité extra-linguistique. Néanmoins, toutes les
formules typiques de Lacan qui visent à l’affaiblissement binaire,
pour la plupart des négatifs existentiels, du il n’y a pas de métalangage
au il n’y a pas de rapport sexuel, dénotent une empreinte clairement
intuitionniste. En effet, le seul fait que l’analyste travaille avec un savoir
inconscient le force, que ce soit ou non à son insu, à interagir
plus ou moins étroitement avec un logique incomplète du point
de vue syntactique comme l’intuitionnisme.
Comment Lacan arriva-t-il à l’intuitionnisme? Certainement pas par
le biais des problèmes concernants la fondation épistémologique
de l’analyse mais d’un problème plus banal, encore que moins évitable
pour le sujet, celui de la sexuation. Il n’y a pas deux sexes, semblait dire
Lacan dans la conférence du 3 mars 1972 à Sant’Anne, dans le
cycle Le savoir du psychanalyste; il s’agissait d’un défi ouvert à
l’auteur d’un livre-culte intitulé Le Second Sexe. A partir du moment
où le langage commence à agir, il n’y a pas de second sexe.
Pour l’être parlant, il n’y a que l’hétérosexualité,
c’est-à-dire la possibilité pour certains (pas tous) d’aimer
les femmes, avec tout ce que cela peut comporter de tragique.
Le premier pas logique dans cette direction consiste à concevoir la
négation comme une chose différente d’une opération
permettant la décision entre des valeurs de vérité.
Dans sa célèbre thèse, exposée dans l’article
intitulé Négation, Freud soutient que le signifiant de la négation
ne nie pas la vérité de l’énoncé objectif, mais
indique le passage de l’énonciation subjective à travers la
barrière du refoulement. Il découvre donc de nouveaux liens
avec une tradition épistémique qui puise son origine dans le
Stoïcisme et ne se révèle complètement qu’avec
l’éthique de Spinoza. C’est la tradition éthique qui, percevant
le faux comme insu, fait entrer en jeu la responsabilité du sujet
relativement à son propre savoir, allant même jusqu’à
sa propre ignorance.
Lacan revient sur cette tradition épistémique en proposant
d’interpréter de façon Freudienne la fonction de la négation
comme celle qui dans l’énonciation dépasse l’énoncé:
un trait hérité par la négation de la fonction phallique,
qui est excessive en soi et porte toujours au-delà de la différence
sexuelle et dont la suprématie présomptueuse sur chaque acte
de signification en arrive à bloquer souvent la relation sexuelle
même.
Discussion
Partons donc du carré Lacanien sur la sexuation. Ce que se lit d’abord
dans la moitié de gauche du carré c’est que tous les êtres
parlants ("x) sont arguments de la fonction phallique (fx) (affirmative universelle),
ou comme le pense cet intellectuel précoce qu’est l’enfant, tous sont
dotés de phallus: "x.fx. La correction apportée par Freud à
la théorie sexuelle infantile consiste à dire qu’au moins un
individu, dans le cas présent, le père de la horde primitive,
n’est pas soumis à la fonction phallique, en ce sens qu’il la nie,
à savoir qu’il la dépasse. Il y a un individu qui dit non à
la fonction phallique: $x. fÿx (particulière negative). Dans
le mythe de Freud, dont Lacan explique la logique, le père incarne
l’exception non chatrée qui exerce la fonction phallique en possédant
toutes les femmes et en obligeant les frères à pratiquer l’homosexualité.
Il s’agit de la logique de l’état d’exception, dont parlent plusieurs
auteurs de Kirkegaard à Schmitt.
Et l’autre moitié du carré? Que nous apprend-elle de neuf?
A la fois tout et rien. Rien parce qu’elle consiste en une copie de la première
moitié. Tout parce qu’il s’agit d’une transcription particulière
qui ne cadre pas exactement avec l’original. Au lieu de compléter
le carré aristotélicien, Lacan double le rectangle masculin
dans le rectangle féminin (peut-être, entre autres, pour contenir
l’erreur freudienne d’une libido unique, la masculine). En effet, il obtient
le second à partir du premier en trois mouvements: le premier est
l’inversion chiasmatiques, typiquement lacanienne (cf. le schéma L),
et les deux autres, nous tenons à le souligner, sont tout-à-fait
anti-intuitionnistes: la double substitution du pour tous par il n’en existe
pas un qui ne soit pas et du pour certains par pas tous ne sont pas et l’élimination
des doubles négations ainsi introduites. Le résultat complet
peut être lu dans le tableau suivant:
$x.ÿ fx "x. fx ÿ$x.ÿ fx(*)
ÿ$x.ÿ fx
"x. fx $x.ÿ fx ÿ"x.ÿÿfx
(*) "x. fx(*)
Ici, la première colonne sur la gauche représente le côté
masculin de la sexuation, la dernière à droite le côté
féminin et les colonnes du milieu les transitions logiques d’une colonne
à l’autre. Un astérisque indique les passages non intuitionnistes.
A ce stade, notre hypothèse sur un Lacan intuitionniste semble s’effondrer.
Le passage de la sexuation masculine à la féminine exige des
théorèmes non intuitionnistes. Retour, alors, à la case
départ? Peut-être pas. Un rapide coup d’oeil aux formules -
qui devraient immédiatement apparaître contradictoires en elles-mêmes
tant verticalement qu’horizontalement - devrait rejeter l’idée qu’il
s’agit d’un partage en extension du domaine des êtres parlants. S’agit-il
alors d’une partition vide? Pas exactement.
En parlant de ses formules féminines, Lacan introduit la notion de
pas tous comme celle qui va au-delà du tous, un universel plus universel
que l’universel même, où rien n’est laissé de côté
(le ex-sistere Latin) en tant qu’exceptionel et qui pour cette raison, du
point de vue conceptuel, ne peut être défini comme un tous.
En fait, le pas tous est un tous dont le périmètre et l’unité
extensionelle manquent. Il est obtenu par la totalité de ses éléments,
les unités élémentaires, mais n’est pas réductible
lui-même à un élément d’autres universels. Ce
serait l’universel qui convient à l’autre sexe. Il est manifestement
hétérosexuel car il reste autre pour toujours par rapport à
toute prémisse conceptuelle possible, y compris celle de la castration.
Soutenir que pas toutes les femmes sont castrées (ÿ"x.Fx), bien
que prise une à une, il n’y en ait pas une qui ne le soit pas (ÿ$x.ÿFx),
est un paradoxe plus apparent que réel.
En ce qui concerne la féminité, où Lacan applique la
notion de pas tous, tout ceci signifie que la castration comme toute autre
qualité, aussi puissante soit-elle, aussi loin va-t-elle, ne définit
pas la féminité en tant que type, c’est-à-dire en tant
qu’un tout doté de sa propre unité. En tant que telle (nous
ne devrions pas dire en tant que telle, car cela implique l’unification mais,
bon …), en tant que telle, la féminité ne peut être réduite
à un schéma quelconque d’appartenance ou de conformité
à un certain idéal. En un certain sens, la féminité
peut contenir mais ne peut être contenue.
Pour cette raison et d’autres encore, la civilisation force délibérément
la féminité dans ses systèmes, tout d’abord le maternel,
car avec son universalité farouche et laïque, irréductible
à un code ou à un rite, elle ne ménace pas la sacralité
des contenants institutionnels: de la famille à la nation. Sophocle
à mis en scène la relation entre les deux universels, masculin
et féminin, dans le conflit opposant Creon à Antigone. Aujourd’hui,
de façon plus prosaïque, le contrôle de la féminité,
dans la mesure où elle est conforme au standard social, est confié
à la psychothérapie. A dire vrai, les résultats sont
discutables.
Au niveau logique, le contraste entre les deux formes d’universels peut être
réduit à l’alternative entre classes propres de von Neumann
qui n’appartiennent pas à des classes et ensembles qui appartiennent
à quelques classes. D’un côté, les classes propres mêmes
sont la façon positive de dire le pas tous et de placer la féminité
du côté de ce qui n’est pas pas possible définir de façon
non contradictoire. D’un autre côté, les ensembles sont beaucoup
plus manoeuvrables et ont été pendant des siècles un
territoire familier pour les logiciens et les politiciens occidentaux. Avec
leur penchant pour le transcendental, à peine masqué par une
semblance de démocratie interne, ils continueront à jouer comme
avatars du masculin.
Conclusion
Concluons rapidement. Quelle relation pouvons-nous établir entre les
deux colonnes, droite et gauche, du carré Lacanien, où chaque
terme représente la négation du terme homologue sur la même
ligne, exactement comme dans A ou non A. Une relation sexuelle semble à
exclure, étant donné que les deux colonnes sont le même
sexe sous des guises différentes (puisqu’il n’y a pas de deuxième
sexe). Dans la conférence que nous avons citée, Lacan affirme
qu’entre la droite et la gauche du tableau, il ne peut y avoir aucun rapport
quelconque de conjonction, disjonction ou d’implication.
Bien sûr le théorème de Lacan est valable pour la conjonction
et l’implication. Dans la logique aristotélicienne, la conjonction
de A et non A, comme l’implication de A par non A ne sont pas des thèses
logiques. Mais la disjonction: A ou non A est tout-à-fait valable.
C’est précisément la célèbre loi du tiers exclu.
Et donc, que veut dire Lacan quand il soutien que la disjonction A ou non
A n’est pas valide? La réponse est très prévisible.
Ceci signifie que le carré de Lacan n’est pas aristotélicien
mais tout au plus intuitionniste. En effet, dans l’intuitionnisme la thèse
A ou non A n’est plus valide.
A l’appui de l’hypothèse que Lacan ait toujours eu des tendances intuitionnistes,
en dépit de «transgressions» momentanées, nous
pouvons trouver des exemples tout au long de la carrière intellectuelle
de l’homme. Néanmoins nous pouvons nous en contenter d’un seul exemple
représentatif de son antibinairisme: son concept tridimensionnel des
registres de la subjectivité: réel, symbolique et imaginaire.
Mais est-ce bien utile de poursuivre?