La voie du symptôme : la science avec la psychanalyse

Radu Turcanu


I.
Avec Freud, une question s’impose: est-ce que la psychanalyse est une science ? La réponse que Freud donne à cette question, dès l' "Entwurf",  c’est que la science est une forme idéale du savoir ; d'où son idéal à lui de la science, ou ce que l’on a appelé son "scientisme ». Cet idéal est d’abord celui de la conception positiviste aristotélicienne et porte sur l'universel.  La vraie nature de la psychanalyse serait ainsi révélée dans l'intention consciente de son créateur, à savoir qu'un jour la physiologie, l'anatomie, etc., confirment ses découvertes.  

Il y a pourtant une autre manière de lire Freud à propos de cette question. Cela concerne la façon dont il déniche le sujet de l’inconscient dans sa célèbre métaphore où le « je » se substitue au « ça »,  formule à placer au même endroit où Descartes disposait le sujet de la science dans sa non moins célèbre métaphore du penser et de l’être. D’un côté, il y a le sujet comme formule vide et le corps comme corps des pensées, selon la logique du cogito. De l'autre côté, Freud y ajoute le corps en tant que sexué et le sujet en tant que sujet de la pulsion.  

Rappelons ici que dans « La science et la vérité », Lacan repère la façon dont, dans les savoirs qui ont précédé la science moderne, le sujet s’égalait soit à son efficacité (dans la magie) soit à sa finalité (dans la religion). Avec la science moderne, le sujet ne s’égale qu’à sa propre formule. Freud ne dit pas autre chose quand il interprète son fameux rêve de l’injection faite à Irma, où il est représenté par la formule de la triméthylamine. Il met ainsi à plat un sujet vide de tout attribut et de toute substance et qui se résume à une écriture, sur un mur il est vrai, le mur du langage dont l’étoffe est de jouissance.

Il y aurait donc d'un côté ce qu’on pourrait appeler "le symptôme de Freud",  son penchant pour une idéalisation de la science et de son projet, et de l'autre côté son désir, "désir comme objet",  précise Lacan. C’est ce désir de Freud, inanalysé et appuyé sur le symptôme de l'hystérique, qui a trouvé la porte d'entrée "dans le champ de l'expérience qu'on appelle l'inconscient" . Et c’est le transfert et l’amour de transfert, rejetés par la science, qui ont assuré à la psychanalyse l’entrée dans le champ des savoirs.
Ce désir inédit permet à Freud de prendre le mutisme du symptôme hystérique, ainsi que le désert de jouissance du corps non pas comme des vides pascaliens, mais comme quelque chose qui finalement parle.

Freud vérifie ainsi le savoir scientifique de l’époque et se heurte à ses limites dès qu’il est confronté aux symptômes hystériques (mais aussi psychotiques - il suffit de relire ses premiers récits de cas dans les Etudes sur l'hystérie pour s’en apercevoir). Dès les écrits sur l'aphasie,  nous trouvons ce diagnostic remarquable, qui met à mal la tradition neurologique dont Freud lui-même se revendique : "…la paralysie hystérique est …d'une limitation exacte et d'une intensité excessive ; elle possède ces deux qualités à la fois et c'est en cela qu'elle contraste le plus avec la paralysie cérébrale organique, dans laquelle, d'une manière constante, ces deux caractères ne s'associent pas… L'hystérie se comporte dans ses paralysies et autres manifestations comme si l'anatomie n'existait pas, ou comme si elle n'en avait nulle connaissance… C'est la conception banale, populaire des organes et du corps en général, qui est en jeu dans les paralysies hystériques".  

Il y avait une « blague » qui circulait à une époque et qui racontait l’histoire d’un autochtone quelconque qui, confronté à un étranger est obligé malgré lui de se rendre à l'évidence que l'allogène, si inconnu et si bizarre, ressemble pourtant considérablement à un être humain. Tout de même, notre personnage ne peut pas s’empêcher d’exprimer son effroi quand l'étranger lui adresse la parole : "ah, en plus ça parle !".
Contrairement à ce personnage qui se pense maître chez soi, Freud admet qu’il n’est pas le maître des lieux, du dispositif qu’il a inventé lui-même, et que certainement ce n’est pas par une maîtrise quelconque qu’il va attraper le message de l’hystérique, mais, tout en lâchant prise, par une astuce qui puisse lui permettre de saisir la pointe du désir chez l’autre.  

C’est donc face à ces hystériques, dont le symptôme se met à parler, que Freud, allant dans le sens de son désir, nous transmet son péché à lui, celui de s'y intéresser au-delà de ce que la science du temps pouvait lui apporter comme réponse. Freud va fabriquer ses concepts fondamentaux (inconscient, pulsion, transfert, répétition) à partir du moment où il « se fait » désir pour l’autre.

II.
Avec Lacan, et dans la ligne de Freud, la question qui se pose aujourd’hui concernant le rapport entre la science et la psychanalyse est la suivante : « y a-t-il une science qui comprenne la psychanalyse » ?

Avant d'attaquer cette question, rappelons que dans ses "Complexes familiaux" Lacan semble opter pour la biologie, qu'il pense plus à même d'éclairer le projet scientifique de Freud, et, contrairement à ce qu'on peut penser en lisant furtivement ce texte, il laisse au second plan la sociologie et l'anthropologie par exemple, en tant que sciences humaines.   Comme la neurologie pour Freud, la formation initiale de Lacan, de médecin, joue un rôle crucial dans ses choix épistémiques, et il suffit ici de mentionner la référence constante qu'il fait à l'embryologie (topologie, nœud borroméen, dedans et dehors du corps, etc.)  

Tout en s’occupant indirectement du « symptôme » de Freud - comme s'il disait, "on en a bien pris note, mais pour l’instant on le met de côte et on va s’en s'occuper plus tard »,  Lacan interprète donc le désir de Freud.
Suivant une stratégie précise de lecture, il essaie de relire et repositionner ce désir par rapport au moi et à la relation d'objet, qui intéressent la psychanalyse dite post-freudienne. Prisonnier d’une exigence de connaissance et du fantasme d’une transparence toujours plus accrue du monde et des phénomènes, le « post-freudisme » laisse de côté le désir de Freud et sa recherche de la vérité, ainsi que la question d’un savoir structuré comme un savoir scientifique mais différent de ce dernier, car troué.

Quant au symptôme analytique, il devient l‘allogène du connu, de la connaissance, son extime, et cela grâce à ce supplément à l'anatomie qu'est le langage. En plus, ce symptôme comme élément allogène réveille le symptôme du connu même, d’où la double dimension du symptôme, à la fois individuelle et sociale. Cela explique pourquoi Lacan est allé chercher du côté de Marx une définition du symptôme. Mais, si pour Marx c'est la dimension sociale et de discours qui prévaut, avec Freud c'est la dimension sexuelle qui s'y ajoute. Et avec Lacan la distinction, ainsi que l’articulation entre symptôme social et symptôme du sujet deviennent explicites.   

Un sujet vide de toute substantialité et de toute qualité n’est pourtant pas vide de toute matérialité. Il récupère sous la forme du plus-de-jouir la jouissance qui le déserte, mais cela pas sans l’amour, qui fait en sorte que la jouissance condescende au désir. Le symptôme devient ainsi la voie (voix) qui porte la substance jouissante.  Il est une sorte de suppléance au manque de rapport entre jouissances, un nouage entre vérité, savoir et jouissance présenté à l’analyste comme une sorte de preuve originaire de son imposture (« voilà la chose, et en plus vous ne pouvez rien y  faire » ; si ce n’est prendre à la lettre le désir que le symptôme déguise).  

Tout comme le point de capiton se forme au même endroit que l’hallucination, selon la démonstration de Lacan dans le Séminaire Les Psychoses, l’amour de l’hystérique pour le père est refoulé au même endroit où le sujet de la science rejette la vérité du corps du savoir. C’est à cet endroit que se constitue et se dépose un savoir inédit, savoir inconscient écrit dans une structure de langage dont le sujet ne possède pas l’écriture.  Il serait intéressant de voir en détail comment ces outils de l’analyste sont construits par Lacan à partir de ce que le sujet psychotique lui a enseigné (l’interprétation à partir de l’interprétation délirante, le point de capiton à partir de l’hallucination, la métaphore paternelle à partir de la métaphore délirante, l’acte analytique à partir du passage à l’acte, etc.).

Lacan fait de la psychanalyse non pas une science, mais tour à tour une praxis (Séminaire XI, p. 11) – retour à Marx et refonte du symptôme freudien à partir du symptôme de Marx - ; un discours, à la suite du discours de l’hystérique qu’il rapproche du discours de la science ; une « rhétification »  ; un symptôme ; et même un délire.  Une logique de la déraison.  
Comme le délire, et comme le symptôme d'ailleurs, dans son noyau réel et en tant que symptôme primaire, la psychanalyse opère par un hors-discours, par l'interprétation, l'acte et le désir de l'analyste, même si elle-même tient d’un discours.

Quant à la science, elle reste un fantasme, précise Lacan, un noyau fantasmatique. C’est de la science-fiction, même si cela  a des effets, comme par exemple la télévision.  

La psychanalyse réintroduit, là où la science les avait écartés et même rejetés, l’amour et l’imaginaire, cette fois-ci à partir du transfert, qui les rend non pas formalisables, mais ordonnés selon un temps logique et un dire qui leur restitue le contexte oublié. Le temps et le dire prennent corps, et le « je ne te le fais pas dire » de l’analyste montre que c’est à l’endroit du corps (d’où la question de l’imaginaire et de l’amour) que le dire opère, car il n’y a aucun « je » capable de faire dire au sujet ce qu’il sait sans le savoir.
Avec la psychanalyse, on réintroduit également la question du père, ce père tant décrié et malmené, souvent à juste titre. Ce sont les Noms du Père qui sont ainsi en jeu, en tant qu’éléments orientant le désir à partir de l’objet qui ne s’échange ni ne s’utilise pas, si ce n’est en tant que causal.

Pour la science donc, la psychanalyse fait trou, elle lui est extime et en même temps elle en dépend radicalement. « Pratique du bavardage »,  la psychanalyse en question est de plus sollicitée, par la science en l’occurrence, de faire ses preuves, de quantifier son efficacité, de se soumettre aux mêmes épreuves que la science. Sauf que cette psychanalyse, qui n’est pas une science exacte ni même une science conjecturale ne satisfait pas au critère de « scientificité » de Popper par exemple, critère de la falsifiabilité repris par Lacan dans Le moment de conclure. Selon Popper, la psychanalyse, contrairement aux sciences, ne contient pas en elle-même la possibilité de sa réfutabilité, celle de produire des énoncés qui, face à l’épreuve du réel seraient démontrés faux et abandonnés en faveur d’autres énoncés. Dans la psychanalyse, ajoute Popper, on peut affirmer en même temps une chose et son contraire.  

De ce point de vue, la psychanalyse est irréfutable, et donc elle n’est pas une science. En plus, on lui demande de réussir de nous « débarrasser et du réel et du symptôme. Si elle a du succès dans cette demande, on peut s’attendre…à tout, à savoir à un retour de la vraie religion par exemple, qui comme vous le savez n’a pas l’air de dépérir… Mais si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme oublié. Elle ne doit pas s’en épater, c’est le destin de la vérité telle qu’elle-même la pose au principe. La vérité s’oublie. Donc tout dépend de si le réel insiste. Pour ça, il faut que la psychanalyse échoue. Il faut reconnaître qu’elle en prend la voie et qu’elle a donc encore de bonnes chances de rester un symptôme, de croître et de se multiplier… Mais quand même méfiez-vous ».  Comment entendre cela ?

La science reste au service de la pulsion de mort là où la psychanalyse réussit…à ne plus être son symptôme. Comme symptôme, la psychanalyse ne se sépare de la science que par son extimité, sinon elle disparaît. Pareillement, le sujet ne se sépare pas complètement de son symptôme primaire. Il peut « se faire avec », en devenant le partenaire de son symptôme par exemple, tout comme l’analyste se fait le partenaire, et même le « supporter », du symptôme de son analysant.

On pourrait même dire, sous la forme d’une boutade, que la science est la psychanalyse, dans le sens où l’on dit que l’homme est son symptôme fondamental. Non pas que l’homme serait la même chose que ce symptôme ; mais si on lui enlève son symptôme, c’est comme si on lui enlevait son être de jouissance. De la même façon, si on renonce à l’interprétation, le désir (qui est son interprétation) reste désorienté et devient synonyme du désir de mort.

Pour conclure, disons que la psychanalyse, symptôme de notre civilisation et de ses malaises, est la science dans le sens de la vérité - que la science réfute -, ainsi que de l’amour – que la science rejette. La psychanalyse est à la science ce que les extraterrestres sont à l’humain. L’homme sait bien qu’il n’est pas un extraterrestre mais en même temps il ne sait pas qu’il est extraterrestre, être de langage au sein de la nature.  Ceci étant irréfutable, il s’ensuit que la science sait qu’elle n’est pas la psychanalyse, mais elle ne sait pas qu’elle est la psychanalyse.
Comme le Nom-du-Père ou l’interprétation, la psychanalyse marche là où elle rate la prise, la maîtrise, le savoir, et en cela elle est ce qui dans la science rate toute épreuve de
scientificité ; elle reste une cause « motérielle ».

Summary (English)
With Freud, the question that comes up concerning the relationship between science and psychoanalysis is the following: "is psychoanalysis a science or not"? In his turn, Lacan asks his own question on the same topic: "is there a science which would comprise psychoanalysis"? We shall try to summarize the kind of answers that both Freud and Lacan give to their respective questions. At the same time we shall focus on the way in which Lacan, taking up Popper's criterion of "scientificity" (possible falsification and refutation of premises), conceives of the stand of psychoanalysis in the contemporary world as distinct of that of science, yet not independent from it. Psychoanalysis is finally designated by Lacan as being the symptom of science, the exception to the latter's fond of formulaic proofs and evaluative tools. Half jokingly, we propose that the following phrase be considered true, in light of the irrefutable character of psychoanalysis invoked by Popper: science is psychoanalysis, in the same way in which desire is its interpretation, as Lacan puts it.
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Notes